XIX* SIÈCLE. ÉDITIONS KOCTELLES
son livre. Nous n'avons pas à revenir ici sur les raisons qui nous empêchent d'être de son opinion. Il n'en admire pas moins Ëabelais, mais pour lui c'est un être difforme, comme ce Socrate dont il trace le portrait dans son prologue. (Voir p. 395 de ce volume.)
On ne se fait de lui une idée exacte, ajoute-t-il, que lorsqu'on a appris à découvrir tout ce qu'il y a d'élévation dans sa bouffonnerie , de délicatesse sous sa grossièreté , de pureté morale sous les immondices dont il se macule.
On se trompe quand on veut faire de Kabelais soit un prêtre croyant, soit un renégat secret, soit un catholique, soit un protestant, soit un déiste, soit un athée. Ce libre et incomparable esprit se meut complètement en dehors de ces distinctions et de ces dilemmes. :il est trop «confit en dédain des choses fortuites». Il est trop ouvert à tout ce qui est humain et divin. Et c'est pour cela aussi qu'il a le cœur religieux et que les nobles idées chrétiennes trouvent place sans effort dans sa croyance.
M. E. Scherer résume ainsi son appréciation :
Rabelais parcourt toute la gamme des sentiments humains, aussi à l'aise dans le sublime que dans le trivial, assez vaste et assez souple pour réunir en lui |;ous les contrastes. De là cette varfété qui prépare chez lui tant de surprises au lecteur. Mais ce n'est qu'un de ses attraits. Il en a de toutes sortes et des plus vifs : le libre regard sur toute chose, l'ingénieuse satire^ je ne sais quelle grâce et quelle charmante naïveté, l'invention inépuisable, la verve indomptable, le flot intarissable , les réformes du vocabulaire. Il a été moins un artiste qu'un génie, et cependant il a eu lui le premier ce qui avait manqué au moyen âge, la façon de dire, comme aussi ce qui allait se perdre après lui, la faculté de se créer une langue. Avec Montaigne, W^*" de Sévigné, Molière et Pascal, il sert à nous faire échapper au reproche de n'avoir qu'une littérature élégante et d'imitation. Babelais est véritablement l'un de nos écrivains de franche race.
^ Etudes critiques sur la littératursi in 12, 1875.