LES DES JUGES DES PBOCES
doit être soumis à la forme. Bien sans elle n'œt valable. Vous le savez.
C'est Fargument invoqué deux cent cinquante ans plus tard par le successeur lue Bridoye, Bridoison, dans le Mariage de Figaro :
La forme, Toyez-vous, la forme. Tel rit d'un juge en habit court, qui -i tremble au seul aspect d'un procureur en robe. lia forme, la-a formel
«D'autant plus, continue Bridoye, que souvent, dans les procédures judiciaires, les formalités détrui-< sent les matérialités et substances :' Forma mutata^ mutatur substantia.
<Le second avantage, c^est que ce retard dans les procédures est pour moi l'occasion d'un exercice honnête et salutaire. Feu Othoman Vadare, grand médecin, comme vous savez, m'a dit maintes fois que le manque d'exercice corporel est la cause unique du peu de santé et de la brièveté de la vie des jurisconsultes et de tous ceux qui rendent la justice. Cela a été bien avant lui noté par Bart... Pour cela on vous accorde à vous, messieurs, et consécutivement à nous, quia accessorium^ naturam sequitur j>rincipaUSi certains jeux et amusements d'exercice honnête et récréatif :
Interpone luis interdum gaudia curis.
[A tes soucis mêle quelques plaisirs.]
Permettez-moi de vous raconter ce qui m'est arrivé un jour. En l'an 1489, ayant affaire à la chambre de messieurs les administrateurs de la cour des aides, où j'entrai par permission de l'huissier à qui
48 III. PÀKTAGBUSL, — LB JUGE BÏUDOTE.
I^avaia dcHmé ub pour^boire, car tous autres, messieurs, savez que pecuniœ obediunt omnia [tout cède à rarge&t], comme Ta dit Bald. dans la loi : Si tu demandes quelque chose, SaUc.y dam la loi sur le& petits profits, et Gard., daus la j)f6mière GlémeHtine sur le baptême. Je les trouvai tous jouant à la. mouche [C'était un jeu où Ton courait à clochepied ; celui qui était pris recevait des coaps de hùnr net sur les épaules], exercice salutaire, avant ou après le repas. Le jeu de la mouche est honnête^ antique et légal; ceux qui jouent à la mouche sont excusables de droit d'après la loi de excus. artif. La mouche était alors M. Tielman Piquet, et il riait de ce que ces messieurs g&taient leurs bonnets à force de lui en donner des coups sur les épaules ; il ajoutait que leurs femmes pourraient bien ne pas trouver le cas excusable quand ils rentreraient chez eux. Pour moi, messieurs, à parler franchement, je dirai, comme vous, messieurs, qu'il n'y a pas d'exercice plus fortifiant dans le monde du palais que de vider des sacs, de feuilleter des papiers, dé coter des cahiers, d'emplir des paniers et de manier des procès. — Et il cite ses auteurs.
« Quant au troisième avantage, le voici : Je considère, comme vous, messieurs, que le temps mûrit toutes choses ; le temps met tout en évidence, c'est le père de la vérité — et il cite ses auteurs. — C'est pour cela que je fais comme vous, messieurs, je sursois, je remets ; je diffère le jugement, afin que le procès, bien vanné, bien épluché et débattu, vienne par succes^on de temps à sa maturité, et que le sort, quand il intervient, soit plus doucement supporté par les parties condamnées.
LE CONCILIATETJK DE PHOCfeS. '49
Fortator leviter, quod portât qnisque libeoter. <Xout fardeau est léger, quand oa le porte de bon gré.)
«Juger un procès trop vite, c'est se mettre dans le "C&s du médecin qui percerait un abcès ayant qu'il fût à point. La nature nous instruit à ne manger les fruits que lorsqu'ils sont à maturité et à ne ma- -rîer les filles que lorsqu'elles sont mûres.
n me souvient à ce propos qu'au temps où j'étudiais en droit à Poitiers sous Brocardium juris -^ c^est un livre que Bridoye transforme en professeur, — il y avait à Semerve, près de Poitiers, un nommé Perrin Dendin, homme honorable, bon laboureur, chantant bien au lutrin, homme de crédit et âgé autant que le plus d'entre vous, messieurs, qui disait avoir vu le grand bonhomme Concile de Latran avec «on gros chapeau rouge et la bonne dame Pragmatique-Sacction, sa femme, avec son large tissu de satin pers et ses grosses patenôtres de jayet. ^— [On sait que cette dame Pragmatique est une convention conclue entre le roi et le pape et réglant les droits de l'Eglise gallicane.] — Eh bien, ce bratie bomme conciliait à lui seul plus de procès qu'il n'en était vidé dans le palais de Poitiers et vUles vdsines. Il arrangeait toutes les afiEàires à quarante lieues à la ronde. Aussi était-dl aimé de tout le monde; il n'était tué pourceau dans le voisinage 4ont il n'eût du dedans et des boudins^ Il était presque tous les jours de banquet, de festin, de noces, de baptême, de relevailles, et en la taverne, pour faire quelque arrangement ; car jamais il ne conchiait un arrangement qu'il ne fit boire les parties ensemble en symbole de récondiiation, d'accord parfait et de nouvelle joie. ^ u 4
50 III. PÂNl'AGBUfiL. — LB JUGE BBIDOYE.
ttll eut un fils , Tenot Deodiiii beau* garçon, galant homme, Dieu me soit en aide. Il voulut aussi se mêler de concilier les plaidants ; vous savez que
Sœpé solet similis filius esse patri,
£t seqnitar leviter filia matris iter.
[Sourent le fils est semblable à son père, La fille suit les traces de sa mère.]
<I1 s'était même donné le nom d'arbitre des procès. Il était actif et vigilant, et aussitôt qu'il entendait qu'il y avait un procès par le pays, il s'employait à concilier les parties. Il est écrit : Qui non laborat, non manige ducat. [Le proverbe est: Qui non làboraty non manducatj celui qui ne travaille pas ne mange point, Rabelais en fait : ne manie pas les ducats.] — Mais il ne put y réussir, et n'arrangea aucun différend, si petit qu'il fût. Au lieu de concilier, il irritait et aigrissait. Vous savez, messieurs, que
Sermo dator cunctis, animi sapientia panels. [La parole est à tous, la sagesse est à peu.]
Et les tavemiers de Semerve disaient que, sous lui, en un an, ils ne vendaient pas autant de vin de conciliation que sous son père en une demi-heure. Il s'en plaignit à son père, et lui dit que ^les hommes s'étaient pervertis et qu'ils étaient plus conciliants autrefois. — « Ce n'est pas là que gît le lièvre, lui dit son père. Si tu ne concilies pas les procès, c'est que tu les prends dès le commencement, lorsqu'ils sont encore verts et crus. Si je les concilie, sais-tu pourquoi ? C'est que je les prends sur leur fin, bien mûrs et bien digérés.
Dulcior est fructus post multa pericula ductus. [Le fruit semble plus doux, conquis dans les dangers.]
COHSI£NT MÛRISSENT LES PBOCÈS.
Ne connais-tu pas le proverbe : Heureux le médecin qui est appelé au déclin de la maladie ? Le mal était en train de se guérir sans Tintervention du médecin. H en était de même de mes plaideurs. Ils étaient à bout de plaideries; leurs bourses étant vides, ils cessaient de poursuivre et de solliciter :
Déficiente pecu — déficit omne, nia.
[L'argent manguant, tout manque.]
— Remarquez que, pour faire le pentamètre, on a eoupé en deux le mot peeunia ; c'est un de ces tours de force qui étaient à la mode au quinzième siècle.
« Le conciliateur, continue Bridoye, épargnait à chacun la honte de se rendre, ' de parler le premier d'arrangement, de laisser supposer qu'il ne croyait pas avoir bon droit. J'arrivais à propos, comme lard en pois. C'est en cela que consistait ma bonne fortune. Je suis sûr que, par cette méthode, j'arriverais à concilier le roi de France et les Vénitiens, l'empereur et les Suisses, les Anglais et les Ecossais, le pape et les Ferrarais. Dieu m'aide, je réconcilierais, je crois, le Turc et le Sophi — les Tatars et les Moscovites. Voici comment : Je les prendrais au moment oii les uns et les autres seraient las de guerroyer, lorsqu'ils auraient vidé leurs coffres, épuisé les bourses de leurs sujets, vendu leurs domaines, hypothéqué leurs terres, consumé leurs vivres et munitions. Là, de par Bleu ou de par sa mère, force forcée leur serait de respirer et de modérer leurs félonies. >
Molière pensait à cette phrase lorsqu'il a fait dire à Frosine dans V Avare :
Je crois, si je me l'étais mis en tête , que je marierais le grand Turc avec la république de Venise. (Acte II, se. 6.) II 4*
62 lïl. BAlïIAGBUEL. — LE JUQE BUIDOYE.
«Ainsi, continue Bridoye, je fais comme vocis» messieurs, je temporise, attendant la maturité et perfection des procès. Ce sont les écritures et les sacs. Un procès à sa naissance me semble comme à vous, messieurs, informe et incomplet Cfe .même qu'un ours naissant n'a pieds, ni mains, ni peau, ni poil, ni tète, ce n'est qu une iàèce de chair rude et informe ; ainsi vois-je naître les procès à leurs commencements, informes et sans membres. Us n'ont qu'une pièce ou deux, c'est pour lors une laide béte. Mais lorsqu'il sont bien citasses ^ ensachés, on les peut dire vraiment membrus «t formés. Comme vous autres, messieurs, les sergents, huissiers, appariteurs, chicaneurs, procureurs, commissaires, avocats, enquêteurs, tabellions, notaires, .gref* fiers et juges à pied, sucent bien iort et continuellement les bourses des parties , si bien qu'ils font venir à leurs procès têtes, pieds, griffes, bec, dents, mains, veines, artères, nerfs, muscles, humeurs. Ce sont les sacs, ce sont eux qui rendent le procès parfait, galant, bien formé, comme dit Gloss. canoniea:
Accipe, sume, cape, sunt verba placentia papse. [Accepte, prenda, attrape:
Ces mots sont chers au pape.l
La vraie étymologie de procès, c'est qu'il doit y avoir prou sacs, c'est-à-dire beaucoup de sacs.»
Dufresny, qui avait lu Eabelais , s'est certainement souvenu de ce passage dans les vers suivants, où il nous montre un pauvre clerc qui parviait à la fortune par la chicane :
Il achetoît soas main de petits procîllons