‹ Rabelais et ses œvresChapitre 14 sur 134 · COMMENT MÛRISSENT LES PROCÈS · texte numérisé non relu

COMMENT MÛRISSENT LES PROCÈS

Qa'il saroit élever, nourrir de procédures, U les empâtoit bien ; et de ces nourritures Il en tiroît de bons et gros procès du Mans.

{La JRéconcdiation normande^ acte IV. se, 8.)

On trouve dans la même piàce un tableau curieux de Part de spéculer en procès :

Quand j'ai le moindre échantillon Tenant le bout du fil du moindre procillon, Un quartier de terrain dans toute une province, Je m'accrois, je m'étends, j'anticipe, j'évince, J'envahis, et le tout avec formidité ; Procédure est chez nous la règle d'équité ; Sur le terrain de sots j'arrondis l'héritage Par droit de bienséance, et droit de voisinage. En gagnant par justice, on a rarement tort ; Ifaîs supposé qu'on l'eût, tout est sujet au sort, Il est juste qit'oii gagne une mauvaise cause, Puisqu'à perdre la bonne en plaidant on s'expose ; Car enfin après tout, qui sait, en certain cas, Si la terre d'autrui ne m'appartiendra pas. Par quelque nullité, vice de procédure?

Peut-être à mon profit, dans une afiEaire obscure, Un juge bien payé verra plus clair que moi.

(Acte III, ac. a)

Ce dernier vers surtout est une excellente épigramme. Elles abondent chez Dufresny. Il a le malheur d'être, comme dit Horace,

Infelix summa operis.

[Malheureux dans l'ensemble de son œuvre.]

Revenons à Bridoye. Trinquamelle lui demande comment il procède en matière criminelle, dans le cas oii le coupable est surpris en flagrant délit. — «Cooime vous autres, messieurs, dit Bridoye, je commande au plaignant de dormir bien fort pour l'entrée du procès, puis, en Tenant vers moi, de m'apporter une bonne et juridique attestation qu'il a dormi.

ni. PANTAGRUEL. — LE JUGE BEIDOYE.

Cet acte en amène un autre, et quand je trouve les pièces du procès suffisantes, j'ai de nouveau recours à mes dés.>

Bridoye raconte à ce sujet l'histoire d'un Gascon et d'un Frison qui, ayant perdu tout leur argent au jeu , étaient convenus de se battre ; mais ils étaient fatigués, ils résolurent de dormir en attendant. Quand ils se réveillèrent, l'envie de se battrer leur avait passé, ils allèrent boire ensemble au cabaret et mirent leur épée en gage pour payer la dépense...

Bridoye retiré, la coiir prie Pantagruel de décider lui-même l'affaire. — «Mon rôle n'est pas de juger, dit-il en substance, et vous me trouverez peut-être bien indulgent. Mais je crois qu'on ne doit pas être trop sévère envers Bridoye. D'abord, il est vieux, puis il est simple et naïf, et enfin il n'a pas jugé plus mal que les autres en somme, puisque, à une seule exception près, tous ses jugements ont été acceptés par les parties ou confirmés en appel. Si vous croyez qu'il peut être laissé à sa place, donnez-lui un jeune conseiller qui se char*gera d'instruire les procès en son lieu, -*^ si vous croyez devoir le déposséder, remettez-le-moi, je lui trouverai quelque emploi en rapport avec son honnêteté et sa naïveté >

L'histoire de Bridoye est une spirituelle et sanglante satire contre la justice civile, puisque cet homme qui n'a jamais pesé les raisons des parties^ ne juge pas plus mal que les autres, et, d'après les s^tences rendues, ne s'imagine pas que personne puisse faire autrement que lui.

PANTAGRUEL EXCUSE BBIDOYB. 8^

Beaumarchais a pris à Rabelais son Btidoye, mais il a outré sa bêtise. Bridoye n'est que naïf. Brid'oison est stupide. II est Yrai que Beaumarchais voulait personnifier en lui la magistrature vénale. De son temps , on achetait une charge de juge, comme on achetait encore dernièrement un emploi d'officier dans l'armée anglaise, et Beaumarchais voulait provoquer la réforme de cet abus. L'auteur comique a ajouté à la bêtise du personnage un agrément de plus, mais qui s'accorde bien avec son rôle : il bégaye.

vn.

Le personnage de Bridoye nous offre un nouvel .exemple des absurdités où peut conduire le désir de trouver partout des applications historiques. Les commentateurs de rédition variorum voient dans quelques rapprochements de lieux, — Fontenay et Fonsbôton , par exemple , — et dans l'indulgence de Rabelais pour Bridoye, la preuve que l'étrange juge dont on vient de nous raconter l'histoire, n'est autre que Tiraqueau, cet ami dévoué de Rabelais, qui le tira autrefois des griffes des moines, et pour lequel il professe en plusieurs endroits l'amitié la plus tendre et la plus sincère. Une telle supposition n'a pas besoin de réfutation. Rabelais n'a-t-il pas l'habitude de choisir de préférence, pour placer ses. scènes comiques, les localités qu'il connaît et qui lui ont laissé d'agréables souvenirs? Quant à l'indulgence de Pantagruel pour Bridoye, c'est une épigramme de plus contre la magistrature , puisque les gens de loi qui prétendent lire et peser les pièces des procès, ne jugent pas autrement que lui, qui ne lit rien et ne s'en cache pas.

56 m. PANTA6ffî1TEL. ^ LE JUGE BBIDOTE.

En revenant , Epistémoa rac(Hite à Pantagruel un cas rapporté par Yalère Maxime, où le juge avait àJl en effet être très embarrassé, et où Ton aurait pu jeter aussi les dés pour connaître le coupa* ble. C'est au retour de ce voyage que Ton consulte Triboulet et que Ton se décide à partir.

Pantagruel y avajit de s'éloigner pour si longtemps, va trouver son père pour lui demander son autorisation. Gargantua n'est plus le géant des premiers chapitres, c'est l'élève de Ponocrates, c'est l'auteur de la ttconcion aux vaincus», le roi sage, tout entier au bonheur de ses sujets. Pantagruel le trouve s'occupant des affaires de l'état et tenant en main un paquet de requêtes auxquelles il a été répondu et des papiers concernant des affaires déjà réglées. Il lui fait part de son désir d'entreprendre un grand voyi^e. Gargantua lui donne sa pleine approbation à cause des connaissances qu'il ne peut manquer d'acquérir dans cette aventureuse entreprise ; il met à sa disposition tout l'argent dont il aura besoin, et comme il a été question du mariage de Panurge , Gargantua demande à son fils s'il ne jugera pas à propos de se marier lui-même.

Pantagruel répond qu'il n'y a pas encore songé, et que, d'ailleurs, il ne se fût jamais décidé à un acte si grave et si important sans l'autorisation ou plutôt sans l'invitation de son père. Gargantua le félicite de ces bons sentiments, et il s'emporte fort contre les mariages contractés légèrement et sans consulter les familles. On sait qu'en Italie, il y a peu d'années encore, il suffisait à un jeune couple de se pré-

LES MÀBIAQES SUBBEPTICES.

senter devant le prêtre, et,, si les deux jeunes gens avaient le temps de dire : Questa è la mia moglie y gpjiesto è il mio fitarito, avant que le prêtre les interrompit, le mariage était valable. C'est par une scène de ce genre que s'ouvre le célèbre ron^an de Manzoni : les Fiancés, Il fut un temps où les choses se passaient en France à peu près de la même façon. Mais cette facilité à contracter mariage fut restreinte dès le XVr siècle, au moment où le concile de Trente s'occupait de la question ; le gouvernement français fit en 1556 un édit, et en 1560 une ordonnance pour déclarer ces mariages nuls et sans valeur.

La pensée qui avait fait établir cette coutume est la même qui avait fait créer le droit d'asile dans les édifices religieux. Bans la société féodale^ la femme, malgré les honneurs plus apparents que réels que lui accordait la chevalerie, était souvent considérée comme une sorte de marchandise. Le mariage était le plus souvent un arrangement de famille, dans lequel le sentiment de la mariée n'entrait pour rien. Les poèmes chevaleresques nous fournissent de nombreux exemples de ce genre. Le but de l'église en autorisant ces unions conclues à la b&te et subrepticementy était d'assurer une protection à la jeune fille contre les abus de Tautorité paternelle, de même que le droit d'asile accordé à Tindividu coupable d'un acte de violence, était une protection contre les abus de ces condamnations sommaires dans lesquelles il était fait trop bon marché des droits de la défense* Mais lorsque la société se régla, lorsque les mœurs s'adoucirent, et qu'au règne de la force succéda peu à peu le règne de la légalité et de la persua-

58 III. PAKTAGEUEL. — LE JUGE BRIDOYE.

sion, le droit d'asile et le droit de mariage ex abrupto,. devinrent à leur tour des sources d'embarras et de difficultés. Ces deux droits étaient des correctifs apportés aux abus de la force. Du moment où la force n'avait plus le pouvoir d'abuser, les correctifs n'avaient plus de raison d'être et tendaient à devenir abusifs à leur tour.

C'est l'avis de Gargantua, qui condamne vivement les unions contractées sans l'assentiment de la famille. — On voit à chaque instant, suivant lui, des mauvais sujets, des scélérats, des brigands, s'insinuer par de belles paroles auprès des jeunes filles crédules et riches, et les entraîner à faire des mariages dont elles ne tardent pas elles-mêmes à se repentir. Il accuse les moines et les prêtres — qu'il appelle des mystes ou initiés, et des taupetiers, parce qu'ils vivent loin du jour, loin de la lumière comme des taupes, — de prêter, trop facilement et par des motifs d'intérêt, leur ministère à ces unions.

La chaleur que Gargantua met dans cette allocution, qui ne se. relie qu'assez imparfaitement au récit, fait supposer qu'il s'agissait pour Rabelais de protester contre quelque mariage de ce genre qui venait de s'accomplir sous ses yeux. Les commentateurs ont échoué dans leurs efforts pour trouver l'explication de cette sortie de l'honnête géant.

Pantagruel promet de se conformer en tout aux avis de son père, et celui-ci, en revanche, lui promet que, lorsqu'il reviendra de son expédition, il trouvera une fiancée à son gré, et un repas de noces dont il sera parlé longtemps.

DESCRIPTION DU PANTAGETJÉLIOIf. 69

Rabelais nous apprend ensuite que Pantagruel en partant fit grande provision de pantagruélion, tant vert que préparé.

Qu'est-ce que le pantagruélîon ? — Kabelais se délecte à nous en faire une description animée et charmante.

L'herbe pantagruelion a racine petite, durette, rondelette finante [finissant] en pointe obtuse, blanche, à peu de filaments et ne [Hrofonde [s'enfonce] en terre plus d'une coubdée... I>6 la racine procède un tige uniquei ligneux, crénelé qitel- Que pea en forme de colonnes striées; plein de fibres, esquelles consiste toute la dignité [valeur] de Therbe... La hauteur est communément de cinq ou six pieds... Les feuilles a longues trois fois plus que larges, verdes toujours, asprettes comme l'orcanette, dorettes, incisées autour comme nne fanlcille, finissantes en pointe de lance macédonique et comme mie lancette dont usent les cl^irurgiens. £t sont par rangs en égale distance esparses autour du tige en rotondité, par nombre en chascun ordre [rangée] ou de cinq ou de sept. Tant Pa chérie nature, qu^Ue Pa douée en ses feuilles de ces deux nombres impairs, tant divins et mystérieux. L'odeur d'icelles est fort et peu plaisant aux nez délicats.

Pour peu que vous ayez regardé cette plante dans la nature, vous l'avez déjà reconnue à cette description aussi précise que pittoresque, entremôlée de comparaisons. Glanons encore quelques traits:

La semence provient vers le chef du tige, et peu au-dessous. Elle est . . . spherique, oblongue, noire, claire et comme tannée, durette, couverte de robei fragile , délicieuse à tous oiseaux canores [chanteurs] comme linottes, chardriers {chardonerets]« idouettes, serins, tarins, et autres*

Impossible de méconnaître le chénevis dans ces graines, et le clianvre dans la plante. Rabelais ajoute:

60 m. PAKÏÀGBUEL. — LE FXNTAGBUÉ]jION.

Et comme en plusieurs plantes sont deui sexes, masle et femelle» ce que voyons es lauriers, palmes, chesnes, fougères... et autres, aussi en cette herbe y a masle , qui ne porte fleur aticttiie, mais abonde en semence^ et femelle qui foisonne ea petites fleors blaâchastreg, inutiles et ne porte senffîBce qui vaille et, comme est des autres semblables, a la feuille pku large, moins dure que le masle, et ne croist en pareille hauteur.

Rabelais avait, comme on voit, reconnu le sexe des plantes, au moins d'un certain nombre, mais ici, il intervertit les genres, comme le font encore les paysans. La plante qui a des fleurs et pas de fruits est le màle^ celle qui a des fruits et pts de fleurs est la femelle ; mais les «avants s'y sont trompés encore longtemps après lui. Il termine cette description par un de ces rapprochements poétiques où se complaît Bernardin de St-Pierre :

On semé cestuy pantagroelion à la nouvelle venue des hirofndelles ; on le tire de terre lorsqne les cigales commencent à s'enrouer.

Plus loin, il nous dira d'une manière plus con« 4;ourn6e qu'on cueille ladite herbe,

lorsque le chien de Icarus, par les abois qu'il fait an so- Itil rec»d tout le monde troglodyte et contrainct habiter es caves et lieux souterrains.

Lé chien dlcarus transporté au ciel, a formé la constellatien de la Canicule, près de laquelle le soleil se trouve aux phis chauds jours de Tété, au moment de Tannée où les hommes se font troglodytes ou habitants des cavernes.

L'auteur nous apprend ^suite, toujours dans le même langage pittoresque, comment après avoir dépouillé la plante de ses feuilles et de sa semence, oa en fait rouir les tiges en eau non courante, et coiç-

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