‹ Rabelais et ses œvresChapitre 23 sur 134 · LES MOUTONS NOTÉS · texte numérisé non relu

LES MOUTONS NOTÉS

Ulysse et ses compagnons, — si bien qu'il fut noyé. Les autres bergers et moutonniers i^ui voulurent retenir les moutons par les cornes, par les jambes et par la toison, eurent le même sort. Ils furent tous emportés dans la mer et noyés misérablement.

Panurge, qui était à côté de la cuisine tenant un aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais pour les empêcher de regrimper sur le navire, et échapper au naufrage , leur adressait un sermon éloquent ; il leur remontrait, par lieux communs de rhétorique, les misères de ce monde, le bien et le bonheur de l'autre vie, leur assurant que les trépassés sont plus heureux que ceux qui vivent en cette vallée de misère, et il promettait d'ériger à chacun d'eux un beau cénotaphe au plus haut du mont Cénis, à son retour de Lantemois. En attendant, il leur souhaitait, en cas qu'ils ne fussent pas encore ennuyés de vivre, la rencontre de quelque bonne baleine qui les avalât comme Jonas, et au bout de trois jours les rendit dans quelque beau pays de satin, à l'exemple du même prophète.

Quand le navire fut débarrassé du marchand et de ses moutons : < Ne reste*t-il plus ici, demanda Panurge, quelque âme moutonnière qui veuille en* core faire le saut?

Oh sont les moutons de Thibault l'Agnelet [dans T^vocat Pathelin]'^ Où sont ceux de Regnaald BcUd, qoi dorment quand les autres paissent ?, Je n^en sais rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jean?

— Il me semble, dit frère Jean, que tu t'es trop pressé de payer. J'ai entendu dire qu'on promet parfois paie double aux soldats pour le jour de la bataille. Si on la gagne, on a de quoi les payer; si on la perd, ils regarderaient comme une double honte de demander là double paie.

1 12 LI VBE IV.— VQYAGE A l'obACLE DE LA DI VE BOUTEILLE.

Si VOUS n'aviez pas payé d'avance, l'argent, vous resterait.

— Une belle affaire! dit Panurge. J'ai eu du plaisir pour plus de cinquante mille francs. Retirons-nous, le vent est propice. Frère Jean, écoute ici. Jamais homme ne me fît plaisir sans récompense, ou reconnaissance pour le moins. Je ne suis point ingrat, je ne le fus ni ne le serai; mais, en revanche, jamais homme ne me fit déplaisir sans qu'il ait eu à s*en repentir en ce monde ou en l'autre. Je ne suis point fol jusque là.

—Tu te damnes comme un vieux diahle, dit frère Jean. Il est écrit : Mihi mndictam^ etc. [A moi la vengeance]. Matière de bréviaire.

Bemarqaons en passant la dureté des mœurs de répoque. Dindenault méritait une leçon, soit; niais il se noie, on le regarde faire, et Ton rit; il n'y a personne q[ui tende une perche à lui ou aux siens. Panurge prend un aviron, mais c'est pour empé* cher les marehands de revenir à bord, bien que le bain qu'ils ont pris dût paraître une pénitence suffisante. Panurge est coutumier du fait, sans doute, et nous sommes habitués à le voir aussi cruel et vindicatif qu'il est spirituel. Mais frère Jean lui-même, qui est une bonne âme et sans rancune, ne trouve rien à redire, sinon que Panurge aurait bien pu ne pas donner l'argent, qui est perdu, puisque celui qui l'a reçu s'est noyé ; et lorsque Panurge lui confesse ses habitudes de vengeance, il se contente de protester faiblement en lui citant un texte sacré, qu'il affaiblit encore en ajoutant : matière de bréviaire. Et il s'éloigne comme s'il disait : Je n'en ferais pas autant, mais c'est son affaire. » A cette époque, on était bien loin d'avoir pour la personne humaine le respect que nous éprouvons aujourd'hui. Voyez ce que nous raconte Taine du seizième siècle en Italie, et, sans

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