‹ Rabelais et ses œvresChapitre 24 sur 134 · LA FONTAINE ET BABELAIS · texte numérisé non relu

LA FONTAINE ET BABELAIS

sortir du domaine littéraire,' combien de horions ne se dislribue-t-il pas dans Don Quichotte? En France, après le seizième siècle, les coups disparaissent peu à peu des romans et du théâtre — et de la vie ordinaire, par conséquent. Mais ils se maintiennent encore longtemps en Angleterre, comme l'attestent les romans de Fielding, de Smolett et les caricatures d'Hogarth,

Cette histoire des moutons de Panurge a été ver- ' sifiée par La Fontaine (Contes, livre IV, 3, Dindenaut et Panurge.)

Dindenaut dans sa nef Menait moutons. - Vendez-m'en un, dit l'autre. — Voire, reprit Dindenaut, l'ami nôtre, Penseriez-TOtts qu'on pût venir à chef D'assez priser ni vendre telle aumaiUe ? Panurge dit : Notre ami, coûte et vaille, Vendez-m'en un pour or ou pour argent.

Un fut vendu. Panurge incontinent Le jette en mer et les autres de suivre, etc.

Le récit est assez maigre, comme on voit, et il est permis de préférer celui de Eabelais. Beaumarchais rappelle aussi cet épisode dans le Mariage de Figaro :

LE COMTE. Il dit que c'est lui qui a sauté sur les giroflées.

FIGARO. Ah ! s'il le dit... cela se peut ! Je ne dispute pas de ce que j'ignore.

LE COMTE. Ainsi, vous et lui...?

FIGARO. Pourquoi non ? La rage de sauter peut gagner^ voyez les moutons de Panurge... (Acte IV, 6)

C'est depuis celte citation surtout que l'expression « les moutons de Panurge » est devenue proverbiale, II 8

114 LIVRE IV.— VOYAGE A l'OBACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

bien qu'inexacte, puisque les moutons n^appartenaient pas à Fanarge.

Au premier abord, on pourrait croire que tout ce récit pst un épisode détaché, propre à égayer ïe roman et sans rapport avec ce qui précède et ce qui suit. C'est une erreur. Cette histoire fait partie essentielle du tissu de l'ouvrage. Rabelais vient de nous conduire au pays imitateur, au pays où chacun veut faire ce que fait son voisin; il nous montre jusqu'où cette imitation peut aller en mettant sous nos yeux les moutons qui se jettent à l'eau et se noient pour imiter leurs camarades, et les bergers qui se noient de compagnie avec leur bercail. Ce récit n'est que le développement de ce qui précède ; Rabelais ne marche jamais au hasard dans cette seconde partie; tous les épisodes du voyage ont leur raison d'être et leur place nécessaire.

La navigation continue jusqu'au troisième jour sans incident, mais ce jour-là, à l'aube des mouches». — est-ce le matin, le midi ou le soir? grammatici certant, nous penchons pour l'après-midi, — on aperçoit une lie triangulaire, ressemblant à la Sicile par la forme et l'assiette. Les habitants ont, comme leur île, le visage triangulaire — en as de trèfle : pas de nez ou du moins leur nez est réduit à Tétat purement rudimentaire ; aussi l'île s'appelle- 1- elle Ennasin ou l'île des Enasés. Les Enasés manquent du flair qui fait découvrir la vérité, mais ils n'eu sont pas moins très satisfaits d'eux-mêmes. Leur bonheur est de faire de petits rapprochements, des jeux de mots, des équivoques. C'est le public qui au

l'Île du 'faux bel esprit. 115

XV* siècle applaudissait Crétin, au XVIP Fauteur de ce poème de la Madeleine dont nous avons cité quelques passages, qui se plaisait aux vers précieux de Cotin, ridiculisés par Molière; au XIX*, c'est celui qui se délecte aux opérettes, aux chansons des cafés chantants, qui rit quand on hurle : « C'est le roi barbu, bu qui s'avance, > et se pâme d'aise à des vers comme ceux-ci :

Que les cha.. ritables personnes Jettent une au . . . mône au malhurenz, Qui n'est point z un faux né . . . un faux nécessiteux.

Le progrès est sensible, du reste. En fait de plaisanteries niaises et plates, Crétin n'a rien de comparable à la plupart des opérettes et chansonnettes en vogue aujourd'hui.

Les Enasés de Rabelais étaient tous parents; mais ils ne se désignaient jamais par leur degré de parenté. L'un appelait une femme: «ma mie», et elle l'appelait «ma croûte>; Tune était la «mitaine> et l'autre «le gant> ; un homme nommait une femme: «mon écaille», et elle l'appelait « mon huître >. Un docteur, après avoir longtemps causé avec une jeune fille, lui disait : « Adieu, bonne Mine. » — « Adieu, Mauvais Jeu » , répondait-elle. De bonne mine à mauvais jeu, l'alliance n'est pas inusitée, dit Pantagruel. Les voyageurs assistent à un mariage; une gaillarde un peu mûre, quon a surnommée « la poire >, épouse un jeune follet à poil rougeâtre qu'on a surnommé « fromage » . C est le mariage de la poire et du fromage. Dans une salle voisine on mariait un jeune « escarpin > avec une vieille « pantoufle. » Ce qui explique la chose, c'est que la pantoufle était pleine d'écus.

\ Il 8*

Page 1