‹ Rabelais et ses œvresChapitre 25 sur 134 · LIVEE IV.— TOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE · texte numérisé non relu

LIVEE IV.— TOYAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOUTEILLE

Comme Pantagrael écoutait tout cela sans paraître s'amuser beaucoup, on lui dit qu'il était un homme de l'autre monde, qui n'entendait rien à la bonne plaisanterie. Il en eut bientôt assez de cette frivolité pédantesque, de cet esprit pénible et niais tout à la fois; il s'éloigna de l'Ile, en se disant que la vérité qu'il cherchait serait toujours étrangère à ces gens-là.

Après quelques jours de navigation, il arriva à rile de «Chéli>, autrement dit l'île des Lèvres, si nous adoptons l'étymologie grecque. C'est l'Ile des démonstrations amicales: ici tout le mondje s'embrasse et se caresse.

Le roi, Saint Panigon, vient au devant des voyageurs et les conduit à son palais. La reine , ses filles, les dames de la cour embrassent Pantagruel et sa suite ; les compliments, les offres de service^ les cérémonies n'en finissent pas. Frère Jean, tout furieux , s'enfuit à la cuisine , et quand on lui en demande la raison.

Corps de galline [poule] ! s'écrie-t-il , c'est que j'aime mieux la cuisine que toutes ces simagrées : magny, magna, chiabrena, révérence, double, reprise, l'accolade, la fressurade [étreinte] , je baise la main de votre mercy, de votre maestà, tarabin, tarabas!

Frère Jean exprime à sa manière les protestations qu'Alceste exprimera plus tard en plus beau style :

Non, je ne pais souffrir cette lâche méthode, Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations ;

lMlb des complimenteurs. 117

Ces' affables donneurs d'embrassad«s frÎToles, Ces obb'geants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air llionnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant ? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située, « Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; Et la plus glorieuse a des régals peu chers, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers ; Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

{Lie Misanthrope I, 1.)

Frère Jean ' raconte ensuite l'histoire d'un seigneur qu'on recevait ainsi en grande cérémonie. Il devait y avoir embrassade générale des dames.

^ Celles-ci, pour s'amuser, firent déguiser les pages en demoiselles et les mirent en avant. Les seigneurs les embrassèrent tendrement, à la grande joie des dames, qui leur firent aussitôt quitter leurs habita

[ de femmes et apparaître en costume de pages. Les dames s'attendaient qu'on allait se tourner vers elles pour les embrasser doublement. — «On ne m'y prend pas deux fois, s'écria le visiteur ; il doit y avoir encore quelque tromperie là-dessous,» et il refusa d'embrasser les dames.

Toutes ces politesses creuses, tout ce cérémonial, c'est du temps et de l'intelligence perdus; la cuisine au moins, c*est quelque chose de solide et de substantiel.

— «C'est bien parlé en moine, s'écria Epistémon le sage. Cela me rappelle un moine d'Amiens avec lequel je me trouvais à Florence il y a quelques an-

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nées. Nous admirions la beauté de la ville, la structure du dôme , la somptuosité des temples et palais. — Je ne sais ce que vous trouvez tant à louer, nous (|it notre moine. Ce sont de belles maisons, mais après ? Dans toute la ville, je n'ai pas encore^ aperçu un rôtisseur, bien que j'aie cherché partout. A Amiens sur quatre fois moins de chemin , nous aurions rencontré au moins 14 rôtisseries antiques et aromatisantes. Ces porphyres, ces marbres sont beaux, je n'en dis point de mal ; mais les darioles [petits gâteaux à la crème] d'Amiens sont meilleures à mon goût. Ces statues antiques sont bien faites, je le veux croire, mais, par St Ferréol d'Abbeville, les jeunes filles de mon paya sont. mille fois plus avenantes. >

On demande alors pourquoi on rencontre toujours des moines dans les cuisines et pas d'autres personnages ? La question n'était pas résolue lorsqu^on arriva au point où la flottille attendait les voyageurs. Pantagruel en avait assez de Chéli, de ses embrassades, de son cérémonial, Tpute cette préoccupation des conven&aces est u0 obstacle à la découverte de la vérité.— Allons plus loin, dit-il, et il se rembarque avec sa joyeuse compagnie.

On arrive à Procuration* Les habitants de cette île sont d'un caractère tout opposé. À Qhéli , on est toujours de votre avis. Voua diriez la sottie lai ^os gigantesque, qu'on la trouverait charmante et Yim vous applaudirait, sauf à se moquer- dé v)ouS, quand vous seriez parti. J.-J. Rouasbau i raconte' dans ses Confeseions qu'un jour quelqu'un alyec qoi il se pro-

l'île DES CHIC ANOUS, 119

menaît, lui ayant vu manger des baies qu'il savait vénéneuses, n'osa pas l'avertir de peur de le contrarier et de manquer à la politesse. Le jgeûs de Chéli sont de cette force*

Procuration, au contraire, est le pays de la chicane, de cette chicane minutieuse, acharnée, qui s'accroche aux mots et épie toutes vos paroles, pour vous trouver en défaut, non pas dans l'intérêt de la justice et de la vérité, mais pour vous faire racheter votre erreur à beaux deniers comptants. Ces chicaneurs impitoyables, occupés uniquement à provoquer les imprudences d'un, caractère généreux pour s'en faire adjuger le prix en argent, étaient tout particulièrement odieux à Rabelais. Il n'est pas content qu'il ne les ait fait fouetter d'importance. Il a même le tort de dépasser la mesure.

Les voyageurs descendent dans l'île. Une foule nombreuse de «Procultous et de Chicanons» viennent au devant d'eux. On ne les invite pas à manger, mais les Ghicanous leur déclarent, avec force révérences, qu'ils sont tout à leur commandement. Un interprète explique à Pantagruel et à ses amis comment ces gens gagnent leur vie. A Borne à cette époque, on pouvait gagner sa vie à faire le métier de spadassin, à battre, à empoisonner ou assassiner les gens. Les Ghicanous, au contraire, gagnent leur vie à être battus. Si bien que, s'ils demeuraient longtemps sans recevoir quelque bonne rossée, ils mourraient de maie faim, eux, leurs femmes et leurs enfants.

L'auteur nous a d^ fait, au livre II, un tableau de la manière dont les seigneurs dépensaient leur bien. Gomme ils n'étaient pas très soigneux dans

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leurs comptes, ils empruntaient à dçs usuriers, et continuaient à dépenser sans regarder. Quand le jour de payer arrivait, ils étaient hors d'état de satisfaire leurs créanciers. On lâchait alors contre eux la troupe infime des Chicanons, et ceux-ci parvenaient ordinairement à tirer de l'argent de ces mauvais payeurs, mais il y paissaient quelquefois leurs oreilles et une partie de leur peau. Cette histoire des Chicanons est la suite de celles des débiteurs et emprunteurs et en forme la conclusion.

Voici comment les choses se passaient, au dire de l'interprète :

Quand un morne, prestre, usurier ou advocat veult mal k quelque gentilhomme de son pays » il envoyé vers luy un de ces Chiquanous. CMquanous le citera, l'adjournera, l'outraîgera, l'injuriera impudentement, suivant son record etinsttnction, tant que le gentilhomme, s'il n'est pas paralytique de sens et plus stupide qu'une rane gyrine [têtard J, seracontrainct luy donner bastonnades et coups d'espée sus la teste, ou la belle jarretade, ou mieulx le jetter par les créneaux et fenestres de son chasteau. Cela fait, voilà Chiquanous riche pour quatre mois, comme si coups d(B baston feussent ses naïfves et naturelles moissons. Car il aura du moine, de l'usurier ou l'advocat, salaire bien bon; et réparations du gentilhomme, aulcunes fois si grandes et excessives, que le gentilhomme y perdra tout son avoir , avec dangier de misérablement pourrir en prison, comme s'il enst frappé le roy.

Racine s'est souvenu de ce passage et de tout ce qui suit, dans les Plaideurs :

CHICANEAU à Vhuissier, Monsieur, vous êtes un fripon.

l'iktimé.

Monsieur , pardonnez-moi , je suîsj fort honnête homme.

— Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome.

— Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer, Tous aurez la bonté de me le bien payer.

l'aile des chicanous. 121,

— Moi, payer ? en soufflets,

— Vous êtes trop honnête ; Yous me le paierez bien.

- Oh ! tu me romps la tête.

Tiens ! voilà ton paiement.

- Un soufflet 1 Ecrivons.

« Lequel, Hiérôme, après plusieurs rebellions,

< Âuroit atteint, frappé, moi sergent à la joue,

< Et fait tomber, du coup, mon chapeau dans la boue»

cBiciNEÂV, lui donnant un coup de pted.

Ajoute cela.

— Bon, c'est de Pargent comptant ; J'en avois bien besoin. '«Et, de ce non content, «Auroit avec le pied réitéré.» Courage l ., »

« Outre plus, le susdit seroit venu, de rage, « Pour lacérer ledit présent procès-verbal.» Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal. Ne vous relâchez point.- Coquin! -Ne vous déplaise,. Quelques coups de b&ton, et je suis à mon aise.

cmcAKXAir, tenant un bâton.

Oui-dà. Je verrai bien s'il est sergent. Tôt donc!

L'iNTmé, en posttire d^ écrire.

Frappez. J'ai quatre enfants à nourrir.

— Ahî pardon t Monsieur, pour un servent je ne pouvais vous prendre. Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre. Je saurai réparer ce soupçon outrageant. Oui, vous êtes sergent, monsieur, et très sergent. Touchez là : vos pareils sont gens que je révère, Et j'ai toujours été nourri par feu mon père Dans la crainte de Dieu, monsieur, et des sergents.

— Non, à si bon marché l'on ne bat point les gens.

— Monsieur, point de procès.

- Serviteur. Contumace^ Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah 1

- De grâce»

Rendez-les-moi plutôt.

— Suffit qu'ils soient reçus ;

Je ne les voudrois pas donner pour mille écus. (Acte II, 4.)

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«Je sais à cet inconvénient, ditPanurge, un remède dont usait le seigneur de Basché. Ce seigneur à son retour d'Italie, où il s'était battu avec les Français contre Jules U, était chaque jour ajourné, cité, chicané par le gros prieur d'une abbaye voisine- Un jour qu'il déjeunait avec ses gens, il résolut d'en finir, il envoya chercher son boulanger nommé Loyre, avec sa femme, plus le curé de sa paroisse, qui lui servait de sommelier, — comme c'était la coutume à cette époque, — et il leur dit en présence de ses gentilshommes et domestiques: «Vous voyez combien ces Chicanons m'importunent. C'est au point que si vous ne m'en délivrez , j'abandonnerai le pays et prendrai le parti du soudan. »

Il s'agit de rosser d'importance le Chicanons sans qu'il ait le droit de se plaindre, et il a imaginé un moyen. C'était la coutume au moyen âge , et cette coutume s'est longtemps conservée, de donner un soufflet aux enfants et quelques coups de poing d'amitié aux hommes pour qu'ils se souvinssent d'une convention ou d'un fait important dont ils étaient témoins. Au XVIII* siècle encore, on voit des enfants présents à une exécution, souffletés par leurs mères afin que le souvenir leur en reste» Or,, dans le Poitou, et d'après le même principe^ quand on assistait à dés fiançailles, on se donnait réciproquement quelques coups, pour garder le souvenir de la convention à laquelle on assistait. C'est cette coutume que le seigoeur de Basché veut mettre à profit. Son meuûier et sa femme feindroint d'être fiancés;

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