LES NOCES DE BA8CHÉ
le caré en habit sacerdotal feindra de les marier et Ton profitera de l'occasion pour administrer une verte correction au Chicanons.
— Mais comment le reconnaître ? demande messire Oudart, le curé.
— Quand vous verrez arriver ici un homude à pied ou mal monté, avec un gros anneau d'argent au pouce, ce sera un Chicanons. — L'anneau dont il est ici question, servait à sceller les exploits. — Le portier l'introduira et sonnera la clochette ; tenez-vous prêts alors, et venez dans la salle jouer la. tragi-comédie que vous savez.
Le hasard fit que ce même jour il arriva au château un vieux, gros et rouge Chîcanous. On le reconnut à ses gros et gras houseaux [bottes], à sa méchante jument , à un sac de toile plein de papiers judiciaires attaché à sa ceinture , et surtout au gros anneau d'argent qu'il avait au pouce gauche. Le portier l'introduit poliment et soune la cloche. A ce signal, le meunier et sa femme revêtent leurs plus beaux habits. — Basché leur avait donné de l'argent pour en acheter. — Le curé endosse le surplis et l'étole, et allant au devant du Chicanons, il le mène boire pendant qu'on se munit de gantelets, car on a jugé que les poings seuls ne feraient pas assez de mal. Fuis, quand tout le monde est prêt, la fête commence. Le Chicanons se trouve très honoré d'y assister. Le prêtre officie, puis les assistants échangent entre eux de petits coups de poing d'amitié. Mais quand on frappe sur le Chicanons, c'est le gantelet qui joue. Comme tout le monde rit, le Chicanous n'ose se fâcher. Il se retira tout éclopé) tout tigré de meurtrissures, mais satisfait
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de rhoaneur (|ue lui avait fait le seigneur* de Basché.
Quand il fut parti — c'est toujours Paaurge qui parle — le seigneur, qui n'avait pas de quoi payer ses dettes, mais qui était assez riche pour régaler les siens, réunit sa famille et ses amis sous la treille et leur raconta un tour que François Villon avait joué daus le pays.
Villon, après avoir été condamné à ' être pendu à Paris, puis gracié par le parlement, passa quelque temps à Orléans, où Tévéque le fit aussi emprison* cer. Rendu à la liberté, il demeura longtemps en Angleterre, si Ton en croit une historiette que Rabelais nous raconte plus loin, puis, sur ses vieux jours, il revint à St-Maixent, en Poitou, et là il s'amusait, en société de joyeux compagnons, à jouer le mystère de la Passion en langage poitevin. C'était une lourde affaire de se procurer des costumes. Dieu le père était généralement représenté en costume ecclésiastique, avec la chape et l'étole. D'ordinaire, les prêtres prêtaient volontiers leurs ornements, mais il y en avait qui refusaient. Le secrétaire des cordeliers de St-Maixent, Etienne Tapecoue, fut de ceux-là; il répondit par un refus à toutes les prières de Villon.
Mal lui en prit. Un jour qu'il était allé à cheval quêter pour • son couvent dans une ville voisine, Villon fit revêtir tous ses diables de leurs costumes et leur distribua leurs instruments de musique infernale ; puis il les fit défiler sur la place du marché avec leurs peaux de loups, de veaux, de bé*
ti;llon et lb cobdelieb. 125
liers, passementées de têtes de moutons, de cornes de bœuf, etc.; ils portaient à la ceinture des cymbales de vaches, des sonnettes de mulets, qui faisaient grand bruit, et tenaient à la main des bâtons noirs pleins de fusées ou des tisons enflammés, sur lesquels on jetait de temps à autre des poignées de résine. Après les avoir ainsi promenés au grand contentement du peuple et à la grande frayeur des petits enfants, Villon les mène dans un cabaret en dehors de la ville^ près duquel le moine devait passer. Dès qu*on Taperçoit, les diables se précipitent vers lui, eriant, hurlant, aboyant, jetant des fusées. La jument que montait Tapecoue prend le mors aux dents, Tapecoue tombe, mais la bête ne s'arrête pas pour cela, elle court, elle court jusqu'au couvent en traînant son cavalier. Quand elle arriva, il ne restait du moine qu'un pied et un soulier.
Le fait est-il réel ? on a élevé des doutes à ce sujet. Quelques-uns de ces incidents se trouvent dans une des Repues Franches, d'autres figurent dans le Dialogue d'Erasme: Specfrum sive Exorcismm ^ mais dans l'un ni dans l'autre récit, l'affaire n'a le dénouement tragique que nous lui voyons id. Fanurge, du reste, trouve cette craelle plaisanterie toute naturelle. Le seigneui" de Basché aussi s'en amuse de bon cœur, et promet de bien récompenser ceux de ses gens qui l'aideront à se venger du premier Chicanons qui se présentera.
xvn.
Les gens se le tiennent pour dit. Quelques jours après, arriva un jeune, haut et maigre Chicanons, qui venait citer Basché à la requête du Prieur. A
]26 LIVEE IV. — VOTAGE A L'ORACLE DE LA DIVE BOl-TEIELE,
ce moment, le meanier pétrissait sa pîlte , ea fwnme belutait la farioe , le curé vaquait à son office de sommelier, les gentilshommes jouaient à la paume, 1b seigneur de Basché jouait aux trois cent trois avec sa femme, les demoiselles jouaient au pin- I gre, les officiers jouaient à l'impériale, les pages à
'• . ' k mourre, avec chiquenaudes au perdant. A l'arrivée
^. ' du Chicanous chacun court à son rOle. Le Ghicanous
se met à genoux devant le seigneur , lui demande mille pardons de le citer, cil est obligé de faire son métier et serait heureux que le seigneur voulût bien l'employer.» Basché lui dit qu'il doit avant tout goûter de son vin et assister à un mariage qui se prépare. Le Chicanous accepte avec bonheur, et, la cé- ' rémonie faite, c'est lui qui commence la danse; il
donne des coups de poing, on lui répond par des coups de gantelet. — *Croyez, qu'à Avignon, eu temps de carnaval, dit Fanurge, jamais bacheliers ne jouèrent plus mélodieuHement qu'il ne fut joué sur le Chicanous. > Il tombe étourdi par le vin et les coups, on l'attache sur son cheval et on le renvoie chez lui. après avoir fixé à sa manche une belle livrée jaune et verte , couleur des fous de cour , sous prétexte que telles étaient les couleurs de la mariée.
Ces deux exécutions de Chicanous ne suffisent pas à Rabelais, il nous fait assista à une troisième, plus détaillée. L'exploit n'avait pas été signifié dans las formes. Le gros prieur envoya un nouvel huissier, accompagné cette fois de deux recors pour sa sûreté. Le seigneur dînait quand la cloche annonça l'arrivée du Chicanous. Basché le reçoit bien, ii le fait asseoir près de lui, place les recors auprès des
v3UITE DES NOCES DE BASCHÉ. 127
demoiselles. Au dessert le Cliicanpus se lève et cite le seigneur. Celui-ci lui demande copie de la . citation, et lui remet en échange quatre écus au soleil, pois il le prie d'assister aux fiançailles d'un de ses officiers et d'eu recevoir le contrat, moyennant salaire, bien entendu. Le Chicanons tire son écritoire et écrit en présence des recors. Lé meunier et sa femme arrivent en accoutrements nuptiaux, le curé en vêtements sacerdotaux; il interroge les prétendus fiancés, les unit, les bénit, les asperge d'eau bénite. Le contrat est passé et minuté. D'un cote, on apporte le vin et les épices, de l'autre, force rubans blancs et marron, livrée de la mariée, et par dessous des gantelets.
Le Chicanotts, à qui on avait fait avaler une grande tasse de vin, se trouva en gaieté* «f)3t-ce qu'on ne baille point ici des noces? demanda- t-il. Les vieux usages se perdent. On a aboli les 0 de Noël, le monde approche de sa fin. Des nocesl des noces!» et il se met à frapper sur Basché, sur sa femme, sur les demoiselles et sur le curé.
Les 0 de noël sont certaines antiecnes commençant par 0 : 0 Sapientia^ 0 Adomt, 0 Badix Jesse, 0 Clavis Bç^vid , 0 Oriens , etc . , qui se chantent chaque soir des neuf jours qui précèdent la fête de Noël. On portait à cette occasion au plus récent couple de la paroisse un grand 0, qui figurait à l'église pendant le temps de la fête, mais qu'on rendait ensuite au marié. Celui-ci , en récompense, faisait un présent au curé et aux pasteurs, et c'était une occasion de buvettes et de réjouissances. On chante toujours les 0 de Noël, mais les buvettes ont cessé. Nous voyons par les plaintes du Chica-
1 28 Ll VEE IV. — VOYAGE A L*OEACLE DE L .\ DIVE BatJTEILLE.
noas qu'elles avaient cessé en divers endroits dès le temps de Rabelais^
Le Ghicanoas commençait le jeu, les assistants ne loi firent pas attendre sa revanche, à lui ni à ses recors. Panurge se délecte à détailler les blessures ^ue reçoivent les personnages, et, pour varier son récit, il invente deç mots interminables. Le curé se plaint qu'un recors lui a désincorniôbulé toute Tépaule et n'en boit pas moins à lui joyeusement. Le meunier prétend qu'on lui a donné sur le coude un si grand coup de poing qu'il en est devenu tout esperruquancluzelubelouzerirelu 4u talon. — Mais, disait Trudon le tambourineur, cachant son œil gauche avec son mouchoir, il ne leur a pas suffi de m'avoir ainsi lourdement morrambonzevezengouze- ^uoquemorguatasacbacguevezinemaffressé mon pauvre œil ; ils m'ont encore défoncé mon tambourin. Les tambourins sont ordinairement battus aux noces, les tambourineurs jamais. Un des écuyers disait à un recors dont la mâchoire avait été brisée, tandis qu'il était lui-même pleinement sauf et intact : Ne vous suffisait-il pas de nous avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à grands coups de chaussures «ans nous donner de tels morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens sur le devant des jambes à belles pointes de houseaux ? Appelez-vous cela jeu de jeunesse? Par Dieu, jeu n'est-ce I
Rabelais a trouvé le modèle de ces mots composés dans Aristophane ; il y a à la fin des Femmes poUti-
ri - . - V ,-• • ' • ■ ' ■ -^
ARISTOPHANE ET EABELAIS. 12^
ques^ ou V Assemblée des femmes, un mot qui n'a pas moins de 76 syllabes et forme six vers entiers. Il est vrai que c'est une énumération de mets. Voici ce mot. La fin de chaque vers çst indiquée par un tiret :
Ta^a Y^p êiretct XeTtaSoTejia^oaeXa^OYaXeo — xpavioXen}»avo8pi{jioitoTpt{f(i.aTo — otXçptOTrpaoo[AeXtTôxaTaxe^ou.evo — xi^- XeitixooootpoîpaTTO'icepiCTepa — XexTpoovoTtTexeçpaXXtoxiYxXonE — XetoXaYwooipaioêacpiQTpaYavoTCTepuYODV. (V, 1168.)
[Bientôt on va servir huîtres, salaisons, poissons sans écailles, lottes, calvaires à la sauce piquante, silpliium au miel« grives, merles, pigeons, crêtes de coq grillées, bécassines, bisets, lièvres en civet, ailes de volaille.)
Le calvaire est une sorte de poisson»
Revenons à Rabelais. La nouvelle mariée pleurante riait, riante pleurait de ce que le Chicanons lui avait tàpignemampenillorifrizonoufressuré tout le corps en trahison. Le maître d'hôtel tenait son bras gauche en écharpe comme tout morquaquoquassé. Le diable, dit-il, m'a bien inspiré d'assister à ces noces, j'en ai tous les bras enguoulevezînemassés!
Le Chicanons avait été tant battu qu'il ne parlait plus. Les recors protestèrent qu'en frappant ainsi ils n'avaient aucune mauvaise intention, et demandèrent qu'on leur pardonnât pour l'amour de Dieu. Ils partirent. A une demi-lieue de là, le Chicanons se trouva mal. Les recors arrivèrent à l'île Bouchard [près de Chinon] disant qu'ils n'avaient jamais vu plus homme de bien que le seigneur de Basché ni maison plus honorable que la sienne. Ils n'avaient jamais été à telles noces. SHls avaient été battus, c'était leur faute parce qu'ils avaient commencé. Ils vécurent encore je ne sais combien de jours après^ n 9