LES CHICANOUS BATTUS ET CONTENTS
de son escarcelle vingt éçus au soleil, il dit à haute voix, en présence et audience d'une grande tourbe de peuple chicanourrois : Qui veut gagner vingt écus d'or à la condition d'être battu ? — Moi, moi, moi, répondit-on de toutes parts. Vous nous étourdirez de coups, nous le savons, mais il y a beau gain. > Et tous accouraient en foule, à qui serait le premier en date pour être battu à prix d'argent.
Frère Jean choisit dans toute la troupe un Chicanous à rouge museau, qui portait au pouce de la main droite un gros et large anneau d'argent dans le chaton duquel était enchâssée une crapaudine. — On attribuait à cette substance la faculté d'indiquer en se couvrant de sueur la présence du poison. — Tout le peuple se prit à murmurer. Un jeune et maigre Ghicanous, entre autres, se plaignit que le rougeaud lui ôtât toutes ses pratiques, de sorte que^ s'il y avait dans le pays trente coups de bâton à gagner, il en emboursait toujours vingt-huit et demi.
Racine a copié cette phrase de Babelais :
Et si, dans la province, II se donnait en tout vingt coups de nerfs de bœuf, Mon père, pour sa part, en emboursait dix-neut.
Frère Jean rossa Bouge Museau rudement et comme il savait faire, puis il lui donna les vingt écus. Le vilain fut aise comme un roi ou deux. Les autres disaient à frère Jean : « Monsieur frère diable, s'il vous plaît d'en battre encore quelques-uns pourmoins d'argent, nous sommes tout à vous, sacs, papiers, plumes et tout. >
Rouge Museau furieux s'écria : Fête Dieu 1 galefretiers [drôles] vous venez sur mon marché, vous venez m'dter mes chalands t Je vous citerai devant n 9*
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le Juge à huitaine, mirelaridàine. Je vous chicanerai en diable de Vauvert
Quelques mots de commentaire : Galefretier, en normand, signifie écornifleur, gourmand» et, par extension : vaurieo. On nomme gaifâtre , celui qui aime à courir, à sauter, à folâtrer bruyamment. Ces mots ont tous pour point de départ la racine gai, qui indique toujours la galté, le plaisir, comme nous avons déjà eu occasion de le dire. Quant au diable de Vauvert, c^est le même qu'on appelle le diable Vert, à cause d'un château construit par le roi Bobert aux environs de Paris et fréquenté, disait-on, par les revenants. Villon parle du diable de Vauvert.
Le Chicanons battu ajouta en s'adressant à frère Jean : « Bévéreud père en diable monsieur, s'il vous plaît de vous ébattre encore en me battant, je me contenterai de la moitié du prix. Ne m'épargnez pas, je vous prie. » Mais le moine en avait assez. Les autres Chicanons s'adressèrent à Panurge, à Epistémon, à Gymnaste et aux autres» suppliant qu'on voulût bien les battre, sans quoi ils étaient exposés à jeûner. Mais ils en furent pour leurs prières.
En regagnant leurs navires, Pantagruel et ses compagnons rencontrèrent deux vieilles qui pleuraient parce qu'on avait pendu deux de leurs parents pour vol de vases sacrés dans une église. C'étaient les deux plus honnêtes g^is du pays.
La chicane, c'est la guerre en petit. Voici maintenant la guerre elle-même personnifiée dans le grotesque personnage de Bringuenarilles. A Procuration, succèdent les îles deTohu-Bohu Oevideetlasoli-
MORT DE BBINGUBNARILLES.
tude en hébreu, nous dit un annotateur qui doit étr^ Rabelais lui-même). Là, les voyageurs ne trouvèrent que faire, parceque le géant Bringuenarillesavaittout détruit* Il se nourrissait d'ordinaire de moulins à vent, qu'il avalait tout entiers, — emblèmes de la gloriole des conquérants. — Il avait fini, ne trouvant autre chose dans le pays, par avaler tout ce qu'il y avait de poêles, de poêlons, de casseroles, lèchefrites, marmites, qu'il avait pu se procurer. — Ce sont les instruments qui servent à donner un charivari. — Cela lui avait occasionné une indigestion, et il en était mort.
Du temps de Kabelais on n'avait pas encore inventé la « guerre civilisatrice », personne n'avait songea en faire la théorie et à y cher -jr un moyen de progrès. Babelais voyait naïvement dans la guerre l'ennemie naturelle du développement intellectuel des nations, la destructrice des œuvres de la science et de la civilisation, et à ce titre il ne pouvait manquer de donner une place à la manie de la guerre parmi les obstacles qui retardent le plus puissamment le progrès de Phumanité.
Bringuenarilles détruisant et ruinant tout autour de lui, et puni par une indigestion mortelle de son avidité, est la personnification la plus heureuse et la plus complète de la guerre, qui ruine les vaincus sans enrichir les vainqueurs. Qu'a gagné l'Allemagne victorieuse à la guerre de 1870 contre la France? La mort d'un grand nombre de ses enfants, une indemnité qui n'a servi qu'à faire enchérir dans le pays les objets de consommation et deux provinces frémissantes du joug, qui lui porteront malheur quelque jour. Bringuenarilles est le complément de Picrochole et
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d'Anarche. Ceux-ci sont vaincus par leur faute et justement punis, mais celui-là est vainqueur et n'est pas plus heureux.
Les commentateurs, au lieu d'accepter cette ex* plication toute simple, se sont mis à chercher dans rhistoire. Voltaire s'appuyant sur la signification actuelle de tohu hohuy ;qui se prend dans le sens de désordre, voit, dans ces lies, TAngleterre alors agitée par les révolutions et les réactions religieuses ; pour lui Bringuenarilles, c'est Henri VIII; d'autres identifient le géant avec François P', la plupart avec plus de raison y voient Charles-Quint dévastant les frontières françaises et assiégeant vainement Metz, la ville vierge, qui n'a pu être prise de nos jours que par la trahison d'un général français. Que Bahelais ait songé en passant, à Charles-Quint, cela est possible, mais son idée est bien au-dessus d'une satire temporaire. Ce n'est pas l'histoire de son temps qu'il écrit allégorlquement, comme le prétend Voltaire, c^est l'histoire de l'humanité.