II. La religion
SOMMAIRE. I. LA TxxpÊTB. — 1. Le concile de Ghésil. — 2 et 3. Balde et Gingar. — 4. Frëre Jean et Pannrge. -> 5 et 6. Poltronnerie de Panurge. — 7. Bravoure de Pannrge.
II. i.*ÎLB DKS MAcnfioMS OU la sagesse antique. — 8. Situation de cette terre. — 9. Double population de Tlle. Mort du grand Pan. — 10. Explications.
III. CATHOLIQUES ST PROTX8TAMT8. — 11. Quaresmepreuant et Aq> tiphysle. — 12. Le souffleur ou physetëre. — 13. Bataille entre le Carême et les Andouilles. — 14. L^île de Rnacli ou les Taines disputes.— 15. Le pays de Papeflgaiëre : les protestants et leurs seigneurs. — 16. Lia lutin et le paysan. — 17. Le pays de Papi« manie: les adorateurs du papel — 18. Les décrétales. ->■ 19. Les paroles gelées. — 20. Les marchands Moscovites et les Italiens. — 21. Messer Gaster.— 22. L* estomac père de Tindustrie.— 23. Chaneph on rile des Hypocrites. Oanabin ou Tîle des Voleurs. ~2k. Quelques remarques sur le quatrième livre.
Après la guerre de conquête et d'ambition, voici les guerres et les luttes religieuses, que Rabelais ne considère pas comme moins funestes à la recherche de la vérité. L'archipel des questions religieuses s'annonce par la rencontre de toute une flottille chargée de moines et de prêtres, que Pantagruel et ses amis aperçoivent en quittant les lies de Tohu et de Bohu. Elle se composait de neuf navires. Il y avait là des Jacobins, des Jésuites, des Capucins, des Er-
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mites, des Augustins, des Bernardins, des Gélestins, des Théatins, des Egnatiens, des Amadéans, des Cordeliers, des Carmes, des Minimes, etc., etc. Ces saints religieux s^en allaient au conseil de Chésil pour discuter les articles de foi contre les nouveaux hérétiques.
Ici la désignation est claire. Ces moines, dont Eabelais se délecte à énumérer les différents noms^ se rendent au concile de Trente. Chésil, qui désigne le lieu de la réunion, est le nom de Tastre qui, chez les Hébreux, annonçait la tempête. C*est donc une réunion de gens éclairés qui va déchaîner des tempêtes. Les conciles ont été plus d'une fois dans ce cas. Il suffit de citer le concile de Nicée, d'où sortit la longue guerre des catholiques et des ariens ; le concile de Trente, d'oîi est sortie la séparation définitive des catholiques et des protestants, et, dans ces derniers temps, le concile du Vatican, qui a soulevé des passions non moins violentes et plus dangereuses encore pour Péglise catholique.
Panutge, qui «st excellent catholique, est au comble de la joie et regarde cette rencontre comme d'un bon augure. Il recommande son âme aux prières des bons pères, et il leur fait donner soixante-dix-huit douzaines de jambons, du caviar d'esturgeon, des boutarques, qui sont une autre sorte de caviar, des cervelas, et deux milles beaux angelots [pièces de monnaie à Tange] pour les âmes des trépiassés.
Pantagruel ne partageait pas cette joie. U restait pensif et mélancolique. Prévoyait -il la tempête morale que la réuniom des moines allait provoquer ? Prévoyait-il la tempête physique qui mejBaçait la flottille ? Frère Jean s'étonna de cette
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attitude inaccoutumée et lui en demanda la cause. Le pilote à ce moment ^ considérant les voltigements du pavillon sur la poupe, ordonna à tout le monde de se tenir prêt à agir et annonça une tempête.
Cette tempête de Pantagruel est célèbre. Dufresny la compare à la tempête de V Odyssée et donne la préférence à Rabelais sur Homère. Un certain marquis de Culant (cité par Johanneau) s'est même amusé à la mettre en vers français. Si Ton voulait comparer la tempête de notre auteur à celle d'un autre iK>ète, ce n'était pas dans Tantiquité qu'il fallait le chercher. Rabelais, qui a emprunté à Folengo rhistoire des moutons, lui a emprunté aussi les principales drcoBStances de sa tempête. G(»nme le récit de Folengo est plus court que celui de Rabelais, nous le placerons le premier. Il se trouve au livre XII, tome ly page 340 de l'édition précitée.
Desjàf les cris, et clameurs des hommes toaclioîent jasques aux abysmes du ciel : ^ oyt-^n un ^rand bmit de cordes, et toute la mer tte monstre que signes de peur, faisant paroistre les couleurs de la mort. Les nues elyscures volent, poussées par les diables noirs. Le del âamboye par esclairs, après lesquels !:$ud68t [le vent] agite plus fort les Tagues, jetant plus rudement ses baies. La Tramontane destache et deslie ses froids cheveux, et comme folle et lunatique, se fourre parmy les «mdes. Les nantonniers en tain se travaillent de destacher les toiles ; car la grande violence des vents leur en donne empesc^ement. Maintenant le Sud cruel a le dessus ; mainte* nant le Nord est victorieux. La mer mugle, et les astfes font lever les vagues. La fortune menace d'horrible mort les mariniers, lesquels pour n'avoir auéune espérance se tourmentent, à force de ciieï, et se frappent la poitrine à coups de poing ^ mais Balde n^voit pour loird aucune peur de la mort^ il va
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çà et là, exhortant tantost cestui-cy, tantost cestui-là ; il donne secours au comité, au nautonnier, au patron ; il excite un chacun, tourne et dresse le timon; il ne s'espargne aucunement ; il commande icy ; il fait cela ; il conforte avec une voix hardie les couards ; il lasche et roidist les cordes selon la volonté du patron ; s'il ne les peut lascher, il les rompt. La tempeste surmontant tout l'effort des nautonniers renverse tout. Toutefois Balde n'ayant en teste ny bonnet, ny chapeau, asseure les uns et les autres» et leur dit qu'il ne se soucie d'estre noyé, moyennant que tous eschappent. Jà le- Nord victorieux ayant mis ses compagnons sens dessus des- 8ous« mugist, et luy seul offusque le monde de ténèbres, et excite par ses efforts des montaignes du profond de la mer jusques aux estoîUes, descouvrant les maisons et palais de l'enfer. Le navire désespéré gémit et pleure, et se rend las à la tempeste son ennemie, demandant pardon. Ostez, erioitle patron, ostez la voile, elle est trop mouillée, elle pesé trop, l'arbre s'en>ira à Force [à gauche, à bâbord] et se rompra à travers. Incontinent tous se diligentent pour obéir au commandement du patron ; mais ils ne peuvent desmesler les cordes et chacun tombant pour le grand vent, n'en pouvait venir à bout. Balde habilement prend sa halebarde et d'un coup tranche neuf <;ables, et les voiles tombent soudain à bas.
Gingar.seul trembloit dans un coing. Les limes sourdes, les crochets, les tenailles ne luy servoyent pour lors de rien, ny les subtilitez d'un singe, ni les finesses d'un renard. La mort le presse partout ; la mort cruelle le menace de tous costez ; il fait infinis vœux à tous les saincts ; il jure que le cancre luy vienne, s'il ne va tout deschaux par le monde, et vesta seulement d'un sac : il dit qu'il ira trouver Saint Danes en Agrignan, lequel vit encore sous la voûte d'une grande roche , et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les genoux ; il promet aller vers les sabots et galoches, lesquels Ascense avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l'isle de Taprobane par les Portugais, et que là, il fera dire des messes par dix moines, et en outre, qu'il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est grand et pesant l'arbre du navire^ s'il peut eschapper de ce danger ; il confesse avoir dérobé, et