‹ Rabelais et ses œvresChapitre 30 sur 134 · LA TEMPÊTE. JEAN ET PANTJKGE · texte numérisé non relu

LA TEMPÊTE. JEAN ET PANTJKGE

volé plusieurs boutiques ; avoir crochetté des maisons, emmené des chevaux et poulains, et s'en repentant, promet que s'il peut à présent sortir de ce péril en liberté, il se rendra un second Saînct Macquaire, un /autre Paul hermite, et après avoir visité le saint Sépulcre, qu'il mènera une vie pitoyable.

Pendant que Gingar en son cœur tremblant pensoit à telles choses, une haute vague surmontant la gabie emporta avec ëoy plusieurs personnes du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar pensoit estre lors depesché, et avoit à l'adventure embrassé une grosse pièce de bois Ce fortunal s'aigrist de plus en plus, et ne sçait-on plus quelle route tenir, ny en quel pays le vent emporte le vaisseau, lequel tantost est élevé jusques aux pieds de la lune, tantost donne du fond contre les cornes des diables. Le patron tout estonné, avoit per^u l'escrime de son timon et estant esperdu, crioit : 0 1 compagnons, nous nous noyons, avant qu'il soit trois heures, nous irons souper avec les morts. . .

Le capitaine conseille de jeter à la mer la cargaison et ce que chacun a de trop lourd. On jette à l'eau en effet, au grand regret des possesseurs, nombre de balles de marchandises. Un des passagers prétend qu'il n'a rien de plus lourd que sa femme, et il la jette aussi à Teau.

Cingar, chez Rabelais, est remplacé par Panurge et Balde par frère Jean ; le récit de Rabelais, qui est bien autrement vivant et -animé, n'occupe pas moins de huit chapitres.

Le pilote, prévoyant le danger, commença par faire carguer les voiles. Ici Rabelais entasse une foule de termes de marine que nous ne reproduisons pas. Les uns ont admiré son érudition sur ce point, mais d'autres, Jal surtout, rédacteur du Glossaire naval^ prétend que Tauteur de Gargantua a accumulé

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à plaisir les termes nautiques sans trop se soucier de leur signification.

Soudain, poursuit Rabelais, la mer s'enfle tumul* tueusement, de fortes vagues battent les flancs de nos yaisseaux. Le mistral, accompagné d'une bourrasque effrénée, de nuages noirs amoncelés, de terribles tourbillons, siffle avec violence dans nos antennes; le ciel tonne, la foudre, les éclairs, la pluie, la grêle éclatent tout à la fois; l'air a perdu sa transparence, il est devenu opaque, ténébreux, obscur; on ne voit plus d'autre lumière que celle des éclairs; des nuées traversées et brisées par des sillons enflammés, de gros nuages noii3 et épais parcourent le del. G^est Timage du chaos; le feu, Pair, la mer, la terre, tous les éléments semblent se confondre. . Cette description, que nous abrégeons, est un peu confuse. Rabelais se souvient ici beaucoup plus de ce quMl a lu que de ce qu'il a vu.

Panurge, qui avait repu les poissons du contenu de son estomac, restait accroupi sur le tillac, tout affligé ; tout meshaigné et à demi-mort, il invoquait tous les saints et saintes à son aide, protestant de se confesser en temps et lieu et s'écriant en grand effroi:

Majordome, hau! mon père» mon ami, mon oncle, apportez un peu de salé, nous ne boirons que trop tantôt à ce que je vois. A petit manger bien boire, sera désormais ma deviee. Plût à Dieu et à la benoiste, digne et sacrée Vierge, que je fusse à cette heure en terre ferme et bien à mon aise !

A terre et quand il ne craint rien, il est passablement incrédule, miais il devient dévot catholique en présence du danger.

' POLTBONNEEIB DE PANUBGE. 141

0 que trois et quatre fois heureux sont ceux qui plantent des choux I 0 Parques, que ne m'avez-vous filé planteur de choux? 0 que petit est le nombre de ceux que Jupiter a favorisés du bonheur de planter des choux ! ils ont toujours un pied en terre et l'autre n^eu est pas loin. Il avait bien raison, Pyrrhon, lorsque, se trouvant en un danger semblable au nôtre et voyant près du rivage un porc qui mangeait de Forge épandu, le déclara bien heureax à un double titre, d'abord il avait de l'orge à foison , et puis il était sur terre. Pour manoir déifique et seigneurial, il n'est que le plancher des vaches. Cette vague nous emportera. Dieu sauveur ! 6 mes amis, un peu de vinai^ gre , je tressue de grand ahan ! Tout est brisé, tout est frelore [ail. verloren^ perdu] dans notre i\p»vire ... Be, be, be, bons, bous, voyez l'aiguille de votre boussole pilote, de grâce, d'où nous vient ce vent ? Par ma foi, j'ai belle peur. Boui bou, bou ! C'est fait de moi, Otto, to to to to to ti, Otto to to to to ti ; bou, bou, bous bon, je me noie, bonnes gens, je me noie.

Cependant Pantagruel, après avoir imploré Taide du grand Dieu servateur et fait oraison publique en fervente dévotion, tenait, d'après Favis da pilote, le grand m&t fort et ferme; frère Jean s*était mis en pourpoint pour aider aux matelots. Ainsi faisaient Epistémou, Ponocrates et les autres; mais Panurge restait assis sur le tillac, pleurant et se lamentant. Frère Jean Taperçut en passant :

Par Dieu, lui dit-il, Panurge le veau, Panurge le pieu* rard, Panurge le criard, tu ferais bien mieux de nous aider que de rester là pleurant comme une vache, assis sur ton derrière comme un magot-

— Be be be bou, bou, bous, répondit Panurge, frère Jean, mon ami, mon bon père, je me noie, c'est fait de moi, mon bon père spirituel, votre épée ne me saurait sauver. Zalas ! Zalas ! nous sommes au-dessus de £ mi la, hors

' 142 LI7RE ly, — VOTAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

toute la gamme. Be bebe, bons bous. Zalas I à cette he&re, ' nous sommes aa-dessous de G sot nt- Je me noie. L'eaa

'• . est entrée dans mon soaliér par le col de ma chemise.

Bons, bons bons, voilà que je jone maintenant à l'arbre fotmihn, les pieds en haat, la tête en bas. Ah si j'étais [■ dans le batean des bons et béats pères allant au concile,

î- que nons avons rencontrés ce matin, si gras, si joyeux, si

Ç bien en point 1 Holos, holos, holos, cette vague de tous

*' les diables... mea culpa! cette vague du bon Dien, va

enfondrer notre navire. ï'rère Jean, mon père, mon ami, confession ! Me voici k genoux, confiteor, votre sainte bénédiction I

— Fonda an diable, viens nous aider plutôt, dit fiëre Jean. Trente légions de diables, viendra-t-it ?

, . — Ne Jurons point à cette heure, dit Pannrge, demain

>^-. tant que vous voudrez. Holosl holos! nous sommes an

■ fond ! Je donne dis-huit cent mille écus de rente à qai

me mettra en terre. Confiteor ! Un petit mot de testament, L an codicille pour le moins.

j — Mille diables, dit frère Jean, puissent sauter an corps

de ce drôle I Tertn Dieul c'est bien le moment de parler de testament b. cette heure que nous sommes en danger ; Ulcbons d'en sortir d'abord. Viendras-tn, de parle diable! Yoilà notre fonal éteintl

— Étions-nous destinés à périr ici? s'écrie Panui^e. Je me meurs, consommatum est, c'en est fait de moi.

— Magna, gna, gna, dit frère Jean. Fi! qu'il est laid, le pleurard ! Mousse, pompe, pompe toujours- Vertu Dieu, attache l'un des bitons ! Ici! de par tous les diables ! Bien, mon enfant

— Ha, frère Jean, dit Fanurge, mon père spirituel, mon smi, ne jurons point... je me noie, je me meurs, mes amis, in manus! Adieu. Saint Michel d'Aure, saint Nicolas, je vous ^B vœu ici et à notre Seigneur, qne si vons m'aidez, j'entends si vons me mettez en terre hors de ce danger-ci, je vons èditierai une belle grande petite chapelle ou deux.

Entre Quande et Monsoreau Et n'y palstra vache ni veau.

POLTEONNEKIE DE PANUfiGE. 14â

Panurge, dans son trouble, introduit ici un pro* verbe qu'il défigure :

Entre Condé et Monsoreau Il ne paît brebis ni yeau,

c'est-à-dire que les deux localités se touchent

Zalas! zalas! il m'est entré dans la bouche plus de huit seaux d*ean ; bous, bous, bous ! qu'elle est amère et salée!

— Par la vertu, dit frère Jean, si je t'entends encore piauler, je régalerai de toi le loup marin.. .. Tenez bien, là-haut. Voilà qui est bien éclairé, bien tonné. Je crois que tous les diables sont déchaînés aujourd'hui ou que Proserpine va donner un héritier à son mari. Tous les diables dansent aux sonnettes.

— Vous péchez, frère Jean. Il me fâche de vous le dire. Je crois que cela vous fait du bien de jurer ainsi,, comme un fendeur de bois est soulagé par celui qui à chaqae coup crie han ! auprès de lui ; toutefois vous péchez. Si nous mangions quelque espèce de cabirotade, quelque mets dédié aux dieux Cabires, ne serions-nous pas en sûreté contre cet orage? J'ai leu que étaient toujours en seureté sur mer les ministres des dieux Gabires tant célébrés par Orphée, Apollonius, Phérécydes, Strabo, Pausanias, Hérodote.

— Il radote, dit frère Jean, le pauvre diable ! Tête de Dieu pleine de reliques, quelle patenôtre de singe est-ce que tu marmottes là entre tes dents?... Ponocrates, mon frère, vous allez vous blesser. Ëpistémon, gardez-vous de la jalousie [balustrade] ! Vertu Dieu ! quelle vague ! elle a failli m'emporter sous le courant Je crois que tous les millions de diables tiennent ici leur chapitre provincial ou briguent pour l'élection d'un nouveau recteur.

Panurge continue à se lamenter :

Je ne vois ni ciel ni terre. Ah si j'étais maintenant dans le clos de Seuillé ou chez Innocent le pâtissier à.

144 LIVBE IV.— VOYAGE A l'ORACLE DB LA DIVE BOUTEILLE.

OhinoQ, soas peine de me mettre en poarpoint pour cuire les petits pâtés! Notre homme, ne sauriez-vous me jeter à terre? Je voas donne tont Salmigondinois et ma grande caquerolière, ei par votre industrie, je trouve une fois terre ferme. Jetez Tancre, sondez. Sachons si Ton boirait aisément ici debout, sans se baisser; j'en crois quelque chose.,

A travers ces lamentations, on entend les ordres du capitaine et du pilote, les jurements de frère Jean. Que chacun pense à son âme! dit le pilote. — Quand aurons-nous la fête de tous les saints ? dit frère Jean, C'est assurément aujourd'hui celle de tous les diables. Panurge veut absolument faire soa testament et il s'adresse à tous ses amis pour le recevoir. Epistémon prend la peine de lui prouver que ce qu'il demande est absurde. S*il survit, il n'a pas besoin de testament ; s'il se noie, le testament sera noyé avec lui,

— Quelque bonne vague, dit Panurge, le jettera sur le bord, comme Ulysse, et quelque fille de roi allant h l'esbat, sur le serain, le rencontrera, et près du rivage me fera ériger un magnifique cénotaphe, comme fit Didon à son mari Sichée, comme...

Suivent 14 noms*

— Vertu Dieu ! notre navire est échoué, s'écrie frère Jean. «

On entendit alors la voix de Pantagruel, qui pendant tout ce temps avait gardé le silence ; il disait comme St Pierre :

Seigneur Dieu, sauve-nous, nous périssons! Cependant que ta volonté soit faite et non pas la nôtre.

— Dieu et la bonoiste Vierge soient avec nous I criait Panurge. Vrai Dieu, envoie-moi quelque dauphin pour me sauver en terre, comme le petit Arion. Je sonnerai bien de la harpe, si elle n'est démanchée.

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— Tu ne viendras donc pas noms aider, véau pj^urattl t s'écrie frère J^n.

Le moine veut prier à son tour et mannotte ua passage d'une légende latine de St Nicolas, où se trouve cette phrase:

Horrîda temipestas montem tnrbavit acutum. [Une horrible tempête agita la montagne aiguë.]

Ce vers lui rappelle un maître du collège de Montaigu, grand fouetteur d'écoliers, qui s'appelait Tempête et il traduit ainsi par la pensée :

Le terrible Tempête a mis en émoi le collège Montaign.

Il est interrompu par Pantagruel :

— Terre! terre! je vois terre, s*écrie^t-iL Enfants, courage de brebis ! [un pan de courage suffira]. Nous ne sommes pas loin du port. Le ciel commenœ à se parer [se nettoyer] du côté de la tramontane.

Tout le monde se met à l'ouvre. Les ordres se succèdent et sont exécutés. Panurge aussitôt retrouve tout son courage et son assurance. C'est lui qui commande la manœuvre.

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