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Ha, hsL, s^éerie-t-ii, tout va bien, Torage est passé. Que je descende! le premier, je vous prie. Faut-il vou» aider encore ?
On sait qu'il n^a rien fait.
Donnez, j'enroulerai cette corde. — Comment, vous ne faites rien, fr^ Jean I Cest bien le temps de boire à cette lienre! Il s'appelle Jean Fait-néant, et me regarde ici suant et travaillant pour aider cet homme de bien de matelot premier du nom. Notre ami, deux mots! De quelle épaisseur sont les planches de ce navire? — Deux doigts environ. — Ainsi tant que nous sommes ici nous sommes à
146 LIYKE IV.— VOYAGE JL L'OBACLE DE LA DIVE BOUTEIIiLE,
deux doigts de la mort 1 — Est-ce que cela yons effraye ? — Moi, point dn tout. Je m'appelle Gtullaame»sans-Pear. J'ai dn conrage tant et pins. Je n*entends conrage de brebis, je di9 conrage de lonp, assnranoe de meurtrier. Je ne crains rien qne les dangers,
Cette dernière phrase est prise du Franc Archer, de YîIloQ. Panurge continue en se multipliant :
Vous aiderai-je , enfants ? Avez-vons encore affaire de mon aide? L*homme naquit ponr labourer et travailler comme Toisean ponr voler. Notre Seigneur vent qne nous mangions notre pain à la sueur de nos corps, non pas comme ce pénaillon de moine frère Jean qne vous voyez qui boit et meurt de peur.
— Par le digne froc qne je porte! dit frère Jean à Pa- , nurge, durant la tempête, tu as en peur sans cause ni raison. Ton destin n'est pas de périr dans Tean. Tu seras
^ certainement pendu en Tair on brûlé gaillard. Seigneurs, voulez-vous un bon caban contre la pluie ? Faites écorcher Panurge et couvrez-vous de sa peau. N'approchez pas du feu et ne passez pas devant les forges des maréchaux, de par Dieu! En un moment vous la verriez en cendres. Mais exposez-vons tant que vous voudrez à la pluie, èi la neige, à la grêle; plongez même au fond de l'eau, vous ne serez jamais mouillé. Faites-en des bottes d'hiver, jamais elles ne prendront eau. Faites-en des nas* ses pour apprendre aux jeunes gens à nager, ils apprendront sans danger. Panurge, mon ami, n'aie jamais peur de l'eau, ta vie sera terminée par un élément contraire.
— Oui, répondit Panurge, mais les cuisiniers du di&ble se trompent quelquefois et mettent à bouillir ce qn'on destinait pour rôtir...
Panurg^ comme on voit entend très bien raillerie. Il n'a plus peur, et retrouve toute san impudence :
Ecoutez, beaux amis, s'écrie-t-iL Je proteste devslnt la noble compagnie qu'en vouant une chapelle k monsieur St Nicolas entre Qnande et Montsoreau, j'entendais parler
l'île de là sagesse antique. 147
d^e chapelle d'eau rose -^[c'est-à-dire d'an alambic pour faire de Teaa de ro«e] ~ en laquelle il ne paîtra vache ni yean, car je la jetterai an fond de l'ean. — Voilà le galant, s'écria Eusthènes, c'est le proverbe lombardique :
Passato il pericolo, gabbato il santo.
[Le péril passé, le saint est' attrapé].
Piron s'est souvenu de ce passage, lorsque, daiis son Arlequin Dewalion^ il nous montre Arlequin, seul survivant du déluge universel, qui nage sur un tonneau et s^écrie: 0 Neptune!
Je. promets 4'imnioler« si d'ici ta m'arraches. Cent bœufs...
n parvient à sauter à terre.
Ouf { me voilà sur le plancher des vaches.
Passato û pericolo.,. Serviteur^ seigneur Neptnne, va chercher tes cent bœufs 1
Cependant Arlequin y met un peu plus de pudeur que Panurge ; il ajoute :
Non que je ne voulusse bien te les immoler; ne d&t-il m'en rester pour ma part qu'un aloyau; mais où diable les trouver» quand je suis sur la terre le seul animal qui respire à présent ?
vm.
Cette tempête est-elle un phénomène fortuit ? Rabelais a-t-il tenu à faire sa tempête comme tout poète épiqpe bien élevé ? Non, cette tempête n'est pas un simple ornement poétique. Nous apprendrons tout à Theure qu'elle a été provoquée par la mort d'un MacréoU) d'ua génie, d'un dieu de Tantiquité, qui disparaît^ de^ ce monde. C'est une tempête religieuse causée par la disparition d'un culte.
L'es MacréoD^y ou Macrobiens» gens de longue vie^
148 Livu-i: IV. — VOYAGE À l'obacle db la dive bouteille.
reçurent avec empressement Pantagruel et ses amis. Un vieux Macréon qui faisait le rôle d^échevîn, les mena i la maison de ville pour leur offrir à dlnér. Les équipages descendirent à terre ; les habitants leur apportèrent des vivres; les voyageurs acceptèrent, ou firent des échanges avec eux. On but, on rit, on se divertit fort; puis on se mît à réparer les dégâts produits par la tempête. Oela fut bient&t fait, les habitants étant tous charpentiers et artisans.
Un Macrobe explique ensuite à ï^antagruel et à ses anâs en quel pays ils soflt arrivés.
L'île des Macréons est une des Sporades de l'Océan ; elle a été jadis riche, fréquentée, opulente, marchande, populeuse. Elle dépendait alors de la Grande-Bretagne. Maintenant elle est pauvre et déserte.
Les commentateurs, suivant l'habitude, ont cherché cette île sur là carte et ne Vj ont pas trouvée. Elle y a figuré cependant, maîs^ comme une terre incertae sedi$ [Ae situation incertaine]. Pour Rabelais, l'île des Macréons, c'est à. la foi^ l'île des Macrobes, de Y ArgonatUiquej l'île des Heureux de Lucien, la terre de Promission de saint Brandaines ou le Paradis terrestre des trois Moines, l'Atlantide de Platon, l'Utopie de Morus, la Oité Solaire de Campanella, c*est ce pays que les peuples aiment à rêver pour s6 consoler de leurs douleurs :
Le vois-tu bien là-lbas, là-bas, " Là-bas, là-bas, 'fit PEspétance, OouroiiB, eonrong, dout^loUB le pua. ' Poiv le trouver làrbas. ià^biis* . . ^ .
(BéRÂKaER.- Le Bonheurù
Babelais étendant n'a voulu faire ni uû paradis
l'Ilb de là sagesse antique. 1^9
terrestre ni des Champs-Elysées. II s'agît du monde terrestre et non d'un ultra-monde, mais d^an monde qui n'est plus qu'une ruine et que les habitants ac-» tuels de l'Ue ne comprennent plus. ,
Car il y a dans Tlle deux dasses d'habitants; ceux qui reçoivent les voyageurs et leur offrent une hospitalité empressée n'habitent que les trois quarts de rUe, trois porta et dix paroisses ; le quatrième quart est occupé par une forêt de haute futaie, déserte en apparence, mais habitée en réalité par des étrea mystérieux, dont la population industrielle parla avec respect, mais avec lesquels elle n'a aucune communication.
Le vieux Macrobe qui avait reçu Pantagruel lui fit voir les oiriosités de Ftle. On découvrit dans la forêt, déserte alors, plusieurs vieux temples ruinés, des obélisques, des pyramides, des tombeaux antiques avec des inscriptions et ^taphes, les unes en caractères hiéroglyphiques, d'autres en grec ionique, en arabe et en slavon. Epistémon prit des notes. Paiiurge et frère Jean s'en allèrent d'un autre côté.
U faut noter que, dès que l'on a touché cette terre, le ton plaisant qui dominait dans le récit, disparaît tout à coup. En arrivant Panurge hasarde une mauvaise plaisanterie sur le nom de l'Ue;. cette plaisanterie meurt sans écho. La psjrole est ordinairem^t à Pantagruel, qui est toujours grave et ne sourit même plus. Tout le dialogue est sérieux et la conversation a l'air de se faire à mi-voix.
La forêt n'a pas moins de 78,000 parasanges ou 3,800 stadea. C'est l'habitation des démons et héros