LI VKE IV. - VOYAGE A L*0RACLE DE LA BI VE BOUTEILLE
quand ils sotit devenus vieux. «Tant qu'ils vivent, tout abonde en biens dans le pays > et dans les lies voisines, dit le vieux Macrobe; il y a sur la mer, bonace et sérénité perpétuelle. Mais si quelqu'un d'en* tre eux vient à mourir, < ordinairement oyons-nous par la forest grandes et pitoyables lamentations et voyons en' terre pestes et aifiictions, en Pair tremblements et ténèbres et en mer tempeste et.fortunal.»
Ainsi, d*après le Macrobe, il y ii da&3 l'Ue des habitants invisibles, qui hantent les vieux temples, se plaisent dans les ruines chargées d'inscriptions écrites dans les langues savantes: grecque, égyp* tienne, arabique,— et ne se manifestent aux autres habitants de nie, uniquement occupés d'industrie et de commerce, que par la révolution qui se produit dans la nature au moment de- leur mort Mais la mort de ces personnages mystérieux n'arrive guère sans cet accompagnement de bouleversements et de prodiges.
Pantagruel est disposé à admettre le fait des pro-* diges accompagnant la mort des êtres supérieurs. Il cherche même à l'expliquer:
Il y a, dit-il, die l'apparence à ce qne dites, car, comme la torche ou la chandelle, tout- le" temps qn'pUe est vivante et ardente, luist es assistans, esclaire tout au tour, deiecte un chascun, et à chascun expose son service et sa clarté, ne fait mal ne desplaisir à personne: sus l'instant qu'elle est extaincte, par sa fumée et evaporation elle infectionne l'air, elle nuist es assistanis, et à ohascsin desplaist. Ainsi est-il de ces amAs. nobles et insignes. Tout le temps qu'elles habitent leurs corps, est leur demeure pacifique, utile, délectable, honorable.:sus l'heure de leur discession, communément adviennent par les isles et continent grands troublemens en l'air, ténèbres, fotildréd, gresles : en terre concussions, tréihblemens, estonhemens; en mer, fortunaL et tempeste, avec lamelitations dea
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peuples, mutations des religions, transports des royaumes et erersions des républicques.
Tout ce qae dit ici Pantagrael est tiré da traité de Plutarque : Des oracles qm ont cessé et pourqfMffi y compris la comparaison de la torche qui s'éteint. Voici le passage, traduction d'Amyot :
Demetrius conta qu'alentour de l'Angleterre, il y a plusieurs petites isles désertes, semées çà et là par la mer, qu'on appelle au païs les isles des Dsemons et des demi-dieux^.et que luy mesme, par commandement de l'empereur, alla en la plus prochaine des désertes, pour voir et enquérir que c'estolt, et trouva qu'il y ayoit peu' d'habitans, qui estoient te&us pour saints et inviolables par les Anglois. Peu après qu^il y, fut 'arrivé, il dit que l'air et le temps se troubla merveilleusement, et se fit une terrible tempeste et orage de vents et de tonnerres : laquelle estant à la fin cessée, il dit que les insulaires luy assenrerent que c'estoît quelqu'un de ces dœmons et demi-dieux qui estoit decedé ; car ainsi comme une lampe, disoit-il, pendant qu'elle est i^umee, n'a riMi qui offense personne, mais quand elle vient à s'esteindre, elle rend une puanteur qui fasclie ceux qui sont alentour; aussi les grandes âmes, pendant qu'elles luisent, sont douces et gracieuses sans fascber personne, mais quand elles viennent à s'esteindre et k defaiUir, elles emeuvient comlme lors de grands orages étide grandes tempestes et bien souvent mesme infectent l'air de maladies contagieuses. Ils disent davantage qu'il y a une de ces isles là où JSatnme est détenu prisonnier par Briareus, qui le tient lié, de sommeil, et qu'on a inventé ce moyen là de le tenir enchaîné en le faisant dormir et qu'il y avoit autour de luy plusieurs dsemons qui estoient ses vallets et serviteurs \
Tout ce que nous dit Rabelais de l'île des Macréons se trouve, comme on voit, résumé dans ce passage. Quant à Temprisonnement de Saturne dans une lie de TOccident, nous Pavons déjà mentionné, d'après un autre traité de Plutarque.
Pantagruel dit^ qu'il est d'autaot plus enclin &
^ Œuvres morales, T. I, supplément p. 114, chap. XIII.
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trop sérieux et qu'il Ta été trop longtemps, fait tout à coup entendre une note joyeuse pour rentrer dans le ton du livre:
« Feu de temps après nous vismes les larmes découler de ses 4»ils, glisses comme œufs d'austruche. Je me donne à Dieu, si j'en mens d'un seul mot. »
Cette larme n'a rien d'exagéré en grosseur, étant donnée la taille que nous avons vue à Pantagruel au début; mais nous avons si bien eu le temps de Toublier que ce brusque retour au point de départ nous fait sourire.
Mais le chapitre est sérieux dans son ensemble. Pourquoi ce sérieux inusité dans un livre où la forme railleuse domine presque exclusivement ? Les commentateurs, bien entendu, n'ont aucune réponse à nous donner sur cette question. Essayons de suppléer à leur silence.
Quel est le but du voyage que nous avons entrepris ? Trouver le mot de la destinée humaine. Jusqu'ici Rabelais nous a montré ce qu'il ne faut pas faire. Il a versé le ridicule sur les gens qui veulent être de l'avis de tout le monde, sur les amis du faux bel esprit, sur les complimenteurs qui craignent toujours de blesser les autres s'ils ne sont pas de leur avis, sur les chicaneurs et faiseurs de subtilités; il nous a appris à braver les difficultés fortuites de la vie, symbolisée3 par la tempête. Tout à coup il change de ton, il devient grave, c'est que nous ne sommes plus en présence d'ennemis qu'il faut com* battre^ mais en présence d'amis qu'il faut utiliser.
Remarquons d'abord que le christianisme est
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tout à fait on dehors de ce qui se passe dans cette Ue. Noos sautons par-dessus, pour nous trouver en face des restes de l'antiquité. « Il y a là des ruines antiques, des inscriptions en caractères étrangers à la langue de Téglise: des lettres grecques, hiéroglyphiques, slavonnes. Il y a deux populations dans rile, une population moderne de marchands et d'ouvriers/ sans physionomie marquée, et une population d'êtres étranges, que nous ne voyons pas, mais auxquels l'auteur a l'art de nous intéresser. In* visibles maintenant, ils ne le forent pas toujours. Ils formaient autrefois une nation nombreuse, riche, industrieuse, hautement civilisée. Les monuments qu'ils ont laissés, et qui sont en ruines, personne dans la population actuelle ne serait capable d'en Mre de semblables, et l»en iqu'on ne les voie plus eux-mêmes, ils exercent une puissante influence ; ce sont eux qui font le calme et la tempête, et quand l'un d'eux passe d'un monde dans Tautre, toute la nature est bouleversée.
Ces êtres qui ont survécu à la civilisation à laquelle ils ont présidé, ces restes de monuments, qui excitent la surprise d'Epistémon, c'est évidemment la civilisation antique, l'antiquité égyptienne et grecque. Lorsque ces Macréons passent d'un monde à l'autre, quand leurs œuvres, longtemps oubliées, apparaissent et sont manifestées par l'impression, une tempête intellectuelle en est la conséquence. La Renaissance est une de ces tempêtes. Quand toute l'antiquité a surgi à la fois, elle a bouleve)?âé d'abord, puis changé la face du monde. La population actuelle de l'Ile, ces artisans, ces ouvriers qui ne comprennent rien aux monuments en ruine, qui ne songent pas à
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se mettre en communicatitm avec les survivants de rantiquitéf ce sont les hommes du moyen-âge, qui ne se sont pas doutés des trésors de science et de sagesse renfermés dans ces manuscrits et ces écrits, qu'on regardait avec un certain respect, mais avec lesquels on ne songeait môme pas à lier conoais^ sance.
L'ami de la vérité et de la science reconnaîtra en eux des amis. Il dira comme Pantagruel» qaUl ne regrette pas d'avoir <ptti la tourmente marine, laquelle les a tant vexés et travaillés» puisqu'il a eu le bonheur de pouvoir entrer en cwnmerce aveo eux. Il oubliera vplontiera les persécutions et lea vexations de toi^te» sortes que jettent sur son chemin les amis de Tobseurité, — et par là Rabelais nous UiA entendre asacK clairement qu'il s'agit de 1& vénérable assemblée réu«âe à Chésil '— à la condition de se trouver en communication avec les représentants de C9 monde, détruit^ mais qui a tant de choses à lui apprendre. Pantagruel a passé dédai* gneusement à travers les pays de mesquineries, d'imitations, de bavardages et de chicanes, mais ici il s'arrête avec respect devant la sag^se antique^ devant les héros de rintelUgence. Il y a ici une moisson à &ire. Les civilisations antiques ne nous wprendront pas le mot de la d^tinée humaine, mais elles nous aideront à le trouver.
Ce ton grave et respectueux que Babelais prend ici en face des dieux antiques , lait supposer qu'il n^était pas ennemi de cette ooiu])iuaiaon de Thellénisme et du christianisme, qui avait charmé nombre d'esprit supérieurs, en Italie surtout, au siècle précédent, et que la réforme de Luther vint brusqnft-
qi]aB£smï:pkeis'ànt et antiphtsie. 157
ment arrêter; cette combinaison lui semblait évidemment moins ébignée de la vérité que <:es luttes du catholicisme et du protestantisme qu'il va nous montrer tout à Theure, et foat lesquelles il est loin d'être aussi respectueux.
Rabelais se tient complètement en dehors des questions de dogmes. D ne s'en prend qu'à celles qui n'intéressent que la forme et non le fonds des croyances, aux questions de pure discipline. La pre* mière qui surgit devant ûous, c'est cdie de l'absti:nence et du jeûne- A peine a*t-on perdu de vue l'Ile des Macréons, qu'on aperçoit Tîle de Tapinois, autre*ment dit l'Ile Misérable, habitée par un monstre nommé Quareameprenant, personnification du carême,
— et par sa cour ichthyophage.
Pantagruel témoigne quelque désir de descendre dans son lie et de faire cannaissance avec lui ; Xénomanes l'en détourne. «A quoi bon ?» lui dit-il.
— « Vous verrez là, un grand avaleur de pois gris,
— c'est-à-dire un famélique, — un grand caquerolier — mangeur d'escargots, — grand preneur de taupes, grand boteleur de foin, — ces gens -là sont ordinairement maigres , et misérables , — un demigéant à double tonsure , extrait de Lanternois, — parce que le concile des Lanternes, le concile de Trente, avait conservé le carême, attaqué par les protestants et un grand nombre de catholiques, — gonfalonier des Ichthyophages — mangeurs de poisson, — dictateur de moutarde — parce que la moutarde est nécessaire pour faire digérer les mets de carême, — catlcineur de cendres --* à cause du mer-
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credi des cendres qui ouvre le carême de quarante jours,— ' père et nourrisson des médecins, à cause des maladies qu'engendrent le jeûne et Fusage exclusif du poisson, si nous en croyons Rabelais, qui parait avoir eu peu de goût; pour ce genre de nourriture, — foisonnant en pardons et indulgences, homme de bien, du reste, bon catholique et de grande dévotion; pleurant les trois quarts du jour et n'assistant jamais aux noces — interdites en carême, comme chacun sait — Il se repaît de hauberts, de casques et de morlons salés — ce qui est peu nourrissant;— quant à ses habits, il porte «gris et froid, rien devant, rien derrière et manches de méme.>
Comme Pantagruel semble prendre goût à ce portrait, Xénomanes lui fait Tanatomie du personnage. Cela dure trois chapitres, dans lesquels l'auteur accumule tous les genres de monstruosités. Puis vient la description des mœurs du roi des mangeurs de poisson.
Cas estrange. TravaiUoit rien ne faisant, rien ne faisoit travaillant.
Le jeûne du carême est pénible et ne profite à rien.
[Ill dormoit les œils envers comme font les lièvres de Champagne, craignant quelque camîsade [attaque subite] des Andouilles, ses antiques ennemies.
Les Andouilles figurent les protestants, ennemis acharnés du maigre et du carême.
[Il] rioit en mordant , mordoit en riant. Rien ne mangeoit jeûnant, jeunoît rien ne mangeant. Grignotoit par soubçon, beuvoit par imagination. Se baignoit dessus les hauts clochers et se seichoit dedans les estangs et rivières. Feschoit en Tair
QUARKSMEPEENANT ET ANTIPHYSIE. 15^
et y prenoit des ecreTÎces decumanes [énormes]. Bien ne craignoit que son ombre et le cry des ifras chevreaulx. De son poing faisoit un maillet.
Cet entassement de proverbes, que nous abrégeons beaucoup, a pour but de montrer que Quaresmeprenant faisait tout à Pinverse du bon sens, autrement dit, que le jeûne du carême est une invention contre nature.
Ce chapitre se termine en effet par Tallégorie de Contre-Nature ou Antiphysie, opposée à Nature ou Physie. Pantagruel , qui la rapporte , dit qu'il Ta tirée d'un célèbre apologue antique. La Monnoye a prouvé ^ que l'auteur de cet apologue n'est ni ancien, ni fort connu. Il résulte du texte latin, qu'il dte , que Rabelais s'est borné à traduire , sauf la conclusion, qui lui appartient.
€ La Nature , nous dit-il, mit au monde d'ellemême Beaulté et Harmonie. Contrenature ou Antiphysie fut jalouse de cette maternité, et avec l'aide des forces physiques de la nature, elle eut aussi deux enfants : Amodunt^ et Discordance. Ils avaient la tête ronde, les oreilles relevées à la façon des ânes les yeux hors de la tête et fixés au bout d'une espèce d'os, comme ceux des écrevisses, lea pieds ronds, et les bras tournés en arrière vers les épaules. Ils cheminaient sur la tête, faisant continuellement la roue. Antiphysie soutenait que cptte manière de marcher était la plus naturelle ; que le& deux et autres choses éternelles cheminaient ainsi en tournant drculairemept; qu'avoir les pieds en l'air et la tête en bas, c'était imiter le créateur de l'u-
* Menagiana, I, p. 287. - ^ Sans forme , mot formé de « privatif grec et de modwSi modum, manière, forme.