‹ Rabelais et ses œvresChapitre 37 sur 134 · LES ADORATEURS DU PAPE · texte numérisé non relu

LES ADORATEURS DU PAPE

Dieu. C'est ainsi qu'il s'est nommé à Moïse; mais il est invisible aux yeux corporels. — Nous ne parlons pas du Dieu qui vit dans les cieux, nous parlons du Dieu qui vit en terre. -— C'est sûrement le pape, dit Carpalim. — J'en ai vu trois, ajouta Panurge, et je n'en ai pas retiré grand avantage. — 0 gens heureux! s'écrie-t-on de toutes parts, vous l'avez vu! Ils l'ont vu ! ils Tout vu! répètent les commissaires à la foule qui se prosterne sur le passage des ai^rivants. On fouettait les petits enfants pour qu'ils gardassent le souvenir de l'arrivée dans leur pays de gens qui avaient vu le pape. Pantagruel s'interpose r « Messieurs, dit-il, si vous ne cessez pas débattre vos enfants, je m'en retourne. > On obéit, mais Tévêque Homenaz arrive sur une mule débridée et caparaçonnée de vert, suivi d'une procession solennelle, et les voyageurs ont grand peine à empêcher qu'on ne leur baise les pieds,

On les conduit dans une église d'abord, et on leur montre un beau livre doré, suspendu, mais à portée de la main. C'est le livre des Décrétâtes; il est tombé du ciel comme les boucliers deNuma à Rome, la statue de Minerve à Athènes et en France, l'oriflamme ou drapeau rouge. On leur permettra la lecture de ce livre, s'ils veulent bien se confesser et jeûner trois jours. Frère Jean et Panurge se confesseront volontiers, mais jeûner, impossible. «Nous avons tant jeûné sur mer, dit Panurge, que les araignées ont fait leurs toiles sur nos dents et qu'il nous a crû de la mousse dans le gosier. Au reste, nous avons déjà lu les Décrétales sur vélin, sur papier, en manuscrit et en lettre moulée.

176 LIVRE IV. - YOYAGE A l'ORACLE DE LA DITE BOtTTEiLLE.

Les Décrétales sont, comme on sait,- les lettres, les balles officielles, adressées par les papes au clergé et aux fidèles depuis Torigine de la papauté. La col* lection est fort riche, mais il j a dans le nombre beaucoup de lettres faites après coup, et antidatées pour faire supposer que, dès une époque reculée, le pape usait déjà d'un droit, contesté plus tard^qu'il s'agissait de faire accepter par les intéressés. Il y a doue, à côté des décrétâtes authentiques, un assez grand nombre ide fausses décrétales. On considère comme tdles celles qui sont suj^sées antérieures à Tan 385, et qui ont été publiées pour la première fois au milieu du IX" siècle. Les recueils des décrétales portent différents noms* L'un de ces recueils, qui contient diver- :ses lettres des papes de 1262 à 1483, est intitulé Décrétâtes extra vagantes, c'est-à-dire placées en de^ hors des collections précédentes. Rabelais ne manque pas de prendre ce mot dans le sens d'extravagant, déraisonnable.

C'est en vertu des décrétales, et en montrant qu'ils ont toujours usé de certains droits, que les papes se sont attribué l'autorité sur les rois; c'est de là qu'est sortie la guerre des investitures en Allemagne, les luttes avec les rois de France, etc. François ?', entre autres, avait eu à ce sujet de graves démêlés avec le pape, et quand Rabelais attaquait les décrétales en général, il était sûr de l'appui moral du roi et même 4e la presque totalité du clergé français.

— Entrons dans l'église, dit l'évoque Homenaz. Seulement, il est plus de nûdi, et nos décrétales nous défendent de chanter une messe solennelle ; mais on

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LES SAINTES DÉCEKTALBS. 177

TOUS dira une « messe sèche ». — J^en aimerais mieux une mouillée de vin d'Anjou, murmura tout bas Panurge. — Saquez-la court tout au moins, dit frère Jean de même, notre estomac est encore à jeun. La messe finie, Homenaz prit un énorme trousseau de clés et entreprit d'ouvrir une fenêtre barrée, qui se trouvait au-dessus de Tautel ; l'opération fut longue, — il n'y avait pas moins de trente-deux serrures et un cadenas, — puis, avec toutes sortes de cérémonies, il leur fait voir le portrait du pape vivant; il le touche d*un bâton, et fait baiser à tous les assistants le bout qui a touché le visage du saint père, transmettant ainsi le baiser du pape à tous les fidèles. Ce fait n'est pas de Tinvention de Rabelais et se pratique encore dans quelques églises pour les reliques des saints.

Le portrait du pape exposé ainsi à la vénération des fidèles est fort mal peint. A ses compagnons, qui s'en étonnent, Pantagruel allègue les images et idoles bizarres, consacrées et vénérées dans les temples an* tiques. Les plus respectées étaient généralement informes. A Sparte^ Castor et Pollux étaient figurés sous forme de deux poutres réunies par un tenon. Dans l'Asie mineure et la Syrie, la divinité était souvent une pierre brute, quelquefois un aérolithe tombé du ciel. La fameuse pierre noire de la Caaba est le dernier vestige de ces divinités archaïques. En Grèce, dit Pantagruel, ces représentations barbares étaient attribuées à Dédale. < Encore que Timage fust contrefaite et mal traicte, y estoit toutesfois latente et occulte quelque divine énergie en matière de pardons. >

Au sujet de cette énergie et vertu divine de ceru 12

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