LIVRE IV,— VOYAGE A L*OBACLB DE LA DIVE BOUTEILLE
taines choses, frère Jean raconte une «conversatiou entre deux mendiants de Sevillé, réunis à Tbôpital le soir d'un jour de fête. L'un disait qull avait gagné six blancs dans sa journée, un autre deux sous, un troisième, sept carolus ; un gros gueux se yanta d'avoir gagné trois bons testons. — Ce n'est pas étonnant, lui dirent ses compagnons, tu as une jambe de Dieu. Ils supposaient qu'il y avait dans sa jambe pourrie une vertu divine, qui attirait directement Faumône, à la manière d'un talisman. Cette idée remontait aux Hébreux qui, voyant l'action divine dans toute maladie incurable, étaient disposés à respecter celui qui était ainsi visité par Bien.
Pantagruel s'indigne qu'on ose mêler le nom sacré de Dieu à des choses « tant ordes et aboibinables. » Si les moines ont de telles idées et de telles expressions, il faut les leur laisser et ne pas les transporter hors des cloîtres. Epistémon fait remarquer que l'on a plus d'une fois donné Tépithète de divin à des choses qui avaient une vertu malfaisante. C'est ainsi que Néron appelait les champignons «viande des dieux» parce qu'ils ttvaient servi à empoisonner Claude, son prédécesseur.
Panurge, pendant cette conversation, considérait l'image du pape et se plaignait qu'on ne lui eût donné que des attributs ecclésiastiques. «J'ai vunos derniers papes, disait-il, porter, non aumusse, mais armet en tête. Et tout l'empire Christian estant en paix et silence, eulx seuls guerre faire félonne et très cruelle. » — La guerre, répondit Homenaz, est non seulement licite au pape contre les hérétiques, mais il lui est ordonné par les saintes décrétales de mettre à feu et & sang les em-
LES SAINTeS DÉCEÉTÀLES. 179
pires, les royaumes, les républiques qui transgressent un iota de ses comm&ncleinënts ; il doit spolier Jes souverains de leurs bieps, les déposséder de leurs états, les proscrire, les anathématiser, et non seule* ment tuer leurs corps et ceux de leurs enfants, mais aussi damner leurs âmes au parfond de la plus ardente chaudière qui soit en enfer. >
Pendant la messe « sèche > célébrée en Thonneur des voyageurs, des quêteurs allaient parmi la foule, un bassin à la main, disant à hante voix : < N'oubliez^pas les gens heureux qui Pont vu en face. > Les bassins furent bientôt remplis de monnaie papimanique. Homenaz dit ♦.que c'était pour faire bonne chère, et qu'une partie de cet argent serait employée à bien boire et l'autre à bien manger « suivant une mirifique glose cachée en un coignet [petit coin] des Décrétales ». En effet le dîner fat copieux et les buvettes nombreuses.
Pendant ce dîner, servi par de charmantes jeunes filles, avenantes et souriantes, Févêque — (juî aime beaucoup les jeux de mots par parenthèse et qui répète à chaque instant à un petit domestique : clericcy éclaire ici, — fait un nouvel éloge des décrétales, qui, à cette époque, n'étaient pas adoptées en France. L'adoption de ces règles ferait le bonheur du genre humain et commencerait une ère de félicité universelle. A la lecture d'un simple passage de ces saintes lettres, ajoute l'évêque, vous sentez en vos cœurs s'allumer une fournaise d'amour divin, et de cha-^ rite envers votre prochain, pourvu qu'il ne soit pas hérétique — le mépris assuré de toutes choses fortuites et terrestres et une extatique élévation d'esprit jusques au troisième ciel.
180 LIYKE IV. — T0ÏAG£ A l'O&ACLE DE LA DI?£ BOUTEILLE.
— Tout cela est d'or ou d Vgues, dit Panurge, mais j'en crois le moins que je peux. Et chacun des convives se met à raconter une histoire sur les effets pernicieux des décrétales au point de vue matériel. Un hatteur d'or, par exemple, a pris pour battre son or un feuillet de parchemin des décrétales et toutes ses opérations ont manqué. Un épicier a enveloppé des drogues dans des feuillets détachés des décrétales, tout a été pourri ; un tailleur a fait des patrons avec de semblables feuillets, pas un habit n'a pu aller. On avait pris un morceau des décrétâtes pour en faire un but, personne n'a pu le toucher. On avait mis des collerettes danj un recueil de décrétales, de blanches elles sont devenues noires. Miracle 1 s'écriait Homenaz à chaque récit, tous ces gens là ont été punis, comme aurait dit Tartuffe plus tard, pour avoir mêlé,
par un crime effiroyable, Avec la sainteté les parures du diable (acte I, 2).
Les décrétales ont une autre vertu, elles tirent à Rome de France tous les ans une somme considérable. — Trouvez-moi, dit Homenaz, livre au monde qui rapporte autant, voire même la Sainte Ecriture.— Le révérend père Jésuite ne parle pas autrement dans les provinciales de Pascal.
— Pour bien instruire un écolier, s'écrie Homenaz, pour bien gouverner un état, il faut être décrétaliste [on dirait aujourd'hui infaillibiliste, c'est tout un]. Sans les décrétales, tout le monde périrait indubitablement. C'est là qu'est ;le salut en ce monde et en l'autre. Homenaz s'exalte si bien qu'il se met à pleurer, à se frapper la poitrine et à baiser ses pouces en croix.