‹ Rabelais et ses œvresChapitre 51 sur 134 · L*ANE ET LE CHEVAL · texte numérisé non relu

L*ANE ET LE CHEVAL

boire. Il ne faut pas perdre de temps , sans quoi Ton n'aura jamaia fini de consommer les provisions de nie Sonnante.

Ils burent, puis ils retournèrent dormir ; mais au point du jour, l'Editue les réveilla pour manger ces bonnes soupes de prime dont Rabelais nous entretient souvent, et depuis ce moment, dit Tauteur, BOUS ne fîmes qu'un repas et ne savions si c'était dîner, souper, goûter ou regoubîllonner [réveillonner]. «Seulement par forme d'esbat nousfismes quelques tours par Tîle pour voir et ouir le joyeux chant de ces benoista oiseaux.»

Ces iMibitudes monacales se conservaient encore au XVII* siècle, au moins chez quelques individus, si Ton en croit Boileau :

C'est là qae le prélat, mini é^n déjetiner, Dormant d'un léger somme, attendait le dîner; ete.

Cette vie de bombance arrange fort Panurge, n lui manque quelque chose cependaiàt.

Au soîr Panurge dist à Editue -- nous abrégeons son récit : — Seigneur , ne vous desplaise si je vous raconte une histoire joyeuse , laquelle advint aju pays de GhasteUeraudois depuis vîogt et trois lunes. Le pallefrenier d'un gentilhomme au mois d'avril pourmenoît à un matin ses grands chevaux parmy les guerests : là rencontra une gaye bergère , laquelle

A Pombre d'un buissonnet Ses brcbiettes gardoit,

ensemble ua, asne, et quelques chèvres. Devisant avec elle luy persuada monter derrière luy en crois^pe, visiter son escurie et là faire un tronçon de bonne chère à la rustique. Duira^t leurs propos et demeure, le cheval s'adressa à Fasne et luy dist en l'oreîUé (car les bestes parlèrent toute icelle année en divers lieux) : Pauvre et ehetiî baizdet, j'iay de toy pitié et

212 LIVEE V. — VOYAGE À l'OBÀCLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

compassion. Ta travailles journellement beaucoup, je l'apperçoy à l'usure de ton bas-cul : c'est bien fait, puisque Dieu t'a créé pour le service des humains. Tu es baudet de bien. Mais n'estre autrement torchonné , estrillé , phaleré , et alimenté que je te Toy , cela me semble un peu tyrannique , et hors les metes [bornes] de raison. Tu es tout hérissonné, tout hallebrené, tout lanterné, et ne manges icy que joncs, espines, et durs chardons. C^est pourquoy je te semonds, baudet, ton petit pas avec moy venir , et voir comment nous autres , que nature a produits pour la guerre , sommes traités et nourris. Oe ne sera sans toy ressentir de mon ordinaire. — Yrayement, res pondit l'asne , j'iray bien volontiers , monsieur le cheval Je vous obeiray volontiers et de loing vous suivray de peur des coups (j'en ay la peau toute contrepointée), puisque vous plaist me faire tant de bien et d'honneur

Arrivé qu'il fut, on le mena à l'estable près du grand cheval, fut frotté, torchonné, estrillé, litière fraîche jusqu'au ventre, plein râtelier de foin, pleine mangeoire d'avoine, laquelle, quand les garçons d'estable cribloient , il leur chauvoit des oreilles , leur signifiant qu'il ne la mangeroit que trop sans cribler, et que tant d'honneur ne Iny appartenoit;

Quand ils eurent bien repeu , le cheval interrogeoît l'asne, disant : Et puis , pauvre baudet , comment t'en va ? Que te semble de ce traictement? Ëncores n'y voulois-tu pas venir, ^u'en dis-tu ? — Par la figue, respondit l'asne, laquelle un de nos ancestres mangeant, mourut Philemon à force de rire, voicy basme, monsieur le roussin. Mais quoy, ce n'est que demie chère.

< Vous n*ôtes pas toujours seuls , messieurs les chevaux. Vous avez aussi des cavales pour vous tenir compagnie ? — Des cavales 1 Parle bas, baudet , si le palefrenier t'entendait , il te pelauderaît si fort que tu n'aurais plus envie de parler de cavales ni d'ânesses. — Par l'aube du bât que je porte ! dit l'âne , je te renonce et dis fi de ta litière, fi de ton foin, fi de ton avoine! Vivent les chardons des champs ! Là du moins nous avons des ânesses pour nous tenir compagnie* »

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