LE PAPEGAUT
On.reconnait ici, mais avec une. autre moralité, la fable de Phèdre et de La Fontaine : Le loup et le chien:
lÀ-dessas, maître loup s'enfuit et court encor.
Panurge se tut après avoir achevé son apologue : — Conclus, lui dit Pantagruel. — J'ai compris, lui dit FEditue , mais ici les chevaux vivent seuls et loin des cavales, et 'les cavales vivent seules loin des chevaux. -^ H y a ^wurtant là, dit Panurge, une abbégesse au blanc plumage , avec laquelle il m*aurait été agréable de causer un peu; n'en parlons plus.
On banqueta le troisième jour comme les deux précédents. Pantagruel demandait toujours si Ton ne verrait pas le papegaut. L'Editue répondit qu'il ne se laissait pas aisément voir. — Comment, dit Panttigruel, est-ce qu'il a Tarmet de Pluton en tête ou l'anneau de Gygès aux griffes pour se rendre invisible ? — Non, mais il est par nature d'un accès un peu difficile . . Enfin j'essaierai. — Un quart d'heure après, il vint nous chercher et nous mena en tapinois et en silence droit à la cage, dans laquelle le papegaut était accroupi, accompagné de deux petits cardingaux et de six gros et gras évesgaux. Panurge considéra curieusement sa forme, ses gestes , son maintien , puis il s'écria : Maudite soit la béte, elle a l'air d'une huppe. >
Cette exclamation pourrait bien avoir été ajoutée par le protestant qui a revu et arrangé le manuscrit de Rabelais. Le curé de Meudon a dû placer ici une exclamation moins brutale.
214, LIVBE Y. — 70TAGE A L*OBACLE D|: LA DIVE BOUTEILLE.
— « Parle» bas de par Dieu I lui dit TEditoe, il a éè% oreilles. — La huppe &k a a«flBi. — Si vote fois il vous entend blasphemans, vous êtes perdus, bonnes gens* Il sortira de lut fouldre, tonnerre, éclairs, diables et tempêtes, par lesquels en un moment serez abismés cent pieds sous terre. > Panurge restait en contemplation véhémente du papegaut et de sa compagnie, quand il aperçut au-dessous die ^ cage une chevêche ou chouette. Il la ât, remarquer à TEditue. «Nous sommes pris. Oh n'embusque aifisi les chouettes que pour prendreMes petits oiseaux.»
— Parlez bas, dit TEditue, ce n'est pas une chevêche, il est Biâle, c'est un officier d'église, un noble chévecier , silence ! — Pantagruel avait envie d'entendre chanter le papegaut. — Il ne chante ek ne Daange qu'à ses heures*", dit l'Editue. — Non faisje, dit Panurge, toutes heures sont miennes. Allons donc boire d'autant. — Vous pariez bien à cette heure, dit l'flditue^ tant que vous parlerez ainsi vous ne serez jamais hérétique.
Il y a dans cette observation du sacristain Texplicadon de bien des escapades de Babelais. Il a parlé abondamment, suraJ^ondamment de boire et de manger, afin qu'on ne remarqu&t pas qu'il était hérétique.
En retournant boire , dit l'auteur , nous aperçûmes un vieil évégaut à tête verte accompagné de son soufflegan (suffragant) et de trois onocrotales oiseaux, ou protonotaires, qui ronflait sous le feuillage. Près, de lui était une jolie abbégesse qui chantait joyeusement et mélodieusement Panurge s'indigna de voir l'évÉigaut ronfler plutôt que d'écouter la jolie abbégesse. Pour l'éveiller et le faire chanter , il
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sonna, mais l'érègant continua de dormir, la sonnerie n'était pas pour lui. Il était de eeux dont Boileau a dit:
Sans sortir de Ittor lits plus doux que leurs h^naînes, Ces pieux fainéants faisoient chanter matines ; Yeilloient à bien dîner et laissoient en leur lieu A des chantres gagés le soin de louer Dieu.
Panurge. voulut réveiller en lui jetant une pierre, mais TEditue s'écria:
Homme de bien, frappe, féris, tue, et meurtris tous roys et princes du monde, en trahison^ par venin, ou autrement quand tu voudras, déniches des cieulx les anges, de tout auras pardon du Pflpegaut : à ces sacrés oiseaux ne touche , d'autant qu'aimes la vie , le profit, le bien, tant de toy que de tes parents, et aqiis vifs et trespassés : encores ceux qtd d'eux après naistroient en sentiroient infortune.
—Mieux donc vault, dist Panurge, boire d'autant et banqueter.—11 dit bien, monsieur Antitus, dist frère Jean: cy voyans ces diables •d^'oiseaux, ne faisons que blasphémer : vuidans vos bouteilles et potz, ae faisons que Dieu louer. Allcms donc boire d'autant.
La sortie de l'Editue contre le danger d'offenser les gèm d'église a été souvent citée et commentée, par Voltaire ^tre aultres.
Il est évident du reste que tout ce chapitre a été retouché par un protestant. On y sent, contre le pape personnellement, une colère que Rabelais n'avait au- <mne raison d'éprouver. Sa raillerie sur ce point a ordinairement des allures plus hénignes et plus polies.
Après rUe Sonnante , nos vovageurs arrivent à l'île des Ferrements.
. Cette lie «st déserte , nous dit l'auteur , et de nul habitée. Elle est curieuse cependant. Les arbres, au
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lieu de fruits portent des outils : pioches, serfouettes, faux, faucilles, bâches, truelles, cognées» serpes, scies, doloires, ciseaux, tenailles, yirolets et villebrequins; d'autres portent des armes blanches: dagues, poignards, poinçons, épées, cimeterres, estocs et couteaux.
Quand on veut en avoir, on secoue l'arbre, avec précaution toutefois pour qu'il vous ne tombe rien sur la tète ; ces outils, ces armes entrent dans des fourreaux, ou s'adaptent à des manches qui poussent juste au-dessous. Les arbrisseaux, les herbes qui croissent sous les grands arbres savent très bien ce qu'il est nécessaire de produire, et quels fourreaux, quels manches doivent se préparer en bas pour s'adapter aux fruits qui tomberont d'en haut. C'est une harmonie, non préétablie, mais qui résulte de la nature des choses, de sorte que , bien que les forces productives ne soient contraintes en rien dans le détail, rien cependant n'est livré au hasard, et chaque être se dirige vers sa fin.
L'adaptation se fait généralement à merveille et les deux moitiés forment ordinairement un tout harmonieux et parfait. Il y a quelques exceptions pourtant, par suite de la liberté laissée aux êtres. L'arbre en grandissant est soumis à diverses influences, la plante qui croît au dessous est également exposée à des dérangements par l'action de l'air, de la terre, des animaux qui passent, des végétaux qui naissent dans son voisinage, si bien que le fruit ne se trouve pas toujours en ra^ort complet avec le fruit placé au dessus ou au dessous. II arrive, par exemple, nous dit l'auteur, qu'une demi-pique, en croissant, rencontre un balai. C'est une combinaison inattendue, mais