‹ Rabelais et ses œvresChapitre 53 sur 134 · LES CAUSES FINALES · texte numérisé non relu

LES CAUSES FINALES

non inutile^ on en ramonera la icheminée ; une pertuisane rencontre-t-elle des cisailles ? il en résultera un sécateur à Tusage des jardiniers ; une hallebarde en croissant rencontre un fer de faux ? il eu résulte une faux double, superbement emmanchée, et ainsi du reste.

La fiction est bizarre, il faut en convenir, et elle a fort dérouté les commentateurs ; beaucoup la déclarent plate et inintelligible, quelques-uns se contentent d'y trouver une obscénité laborieusement préparée ; la plupart y voient une allégorie sur le mariage, et la place de Tîle des Ferrements après la protestation contre le célibat forcé — la fable de l'âne et du rouasin — est de nature à justifier cette supposition. Les hommes et les femmes sont faits pour se rapprocher, et c'est aller contre le vœu de la nature que de les séparer. Tous les mariages ne sont pas bien assortis cependant, tous ne sont pas heureux, mais la nature, toujours vivace , tire parti de tous,^ bons ou mauvais , et s'en sert pour conserver le monde.

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L'explication est plausible, mais elle nous semble insuffisante. L'idée de Rabelais est plus générale et plus haute ; il nous la formulera plus tard en termes philosophiques: «Toute chose va à sa fin.» Tous les êtres, qu'ils en aient ou non la conscience, sont poussés vers un but déterminé. Il n'y a pas de hasard. C'est au fond la théorie qui sera développée dans les Etudes de la nature par B. de St- Pierre, la théorie des harmonies entre les différents êtres, la théorie des causes finales. Mais Rabelais y met une res-

218 LIVRE V. — VOTÂGP A L*ORiCLB DE LA DIVE BOUTEILLE.

triction qui lui. ôte sqqi caractère absolu et &taL Toute loi générale qui se trouve en présence d'une ' autre loi générale, est modifiée par elle; il en résulte un compromis. La plante croltL verticalement, aiais si la lumière lui arrive d'un c6té, elle se penche ée ce côté pour s'en mieux imprégner; un animal est estropié par accident et continue de vivre; H peut transmettre tout ou partie de son infirmité à sa postérité, de là des monstruosités. La nature cependant sait tirer parti de tout: les cisailles et la pique deviennent un sécateur, la plante trop gorgée de sucs nourriders, donne des fleurs doubles et stéri* les ; là pluie, qui fait pousser le blé, mouille le passant, maib force le passant à développer son inteUigence pour résister au fléau qui le frappe, etc.

En somme, le monde est régi par des forées, par des lois absolues, mais ces lois, dans leurs applications, laissent une large part de Mb^té et de responsabilité aux individus. Cette idée bien comprise aurait épargné beaucoup d'erreurs, aux théoriciens de l'histoire entr'autres. La loi de l'humanité est le progrès, l'humanité marche vers ce but avec persévérance, mais elle a le choix entre une multitude de chemins , et il faut convenir que, dans le passé, elle a souvent laissé de côté le sentier qui l'aurait menée droit au but pour s'égarer dans des chemins de traverse. Gela ne Tempéchera pas d^arriver, mais que de souffrances et de retards elle se serait épargnés, si, à certain moment de son existence, elle avait fait un meilleur choix 1

Ces fruits qui en tombant s'ajustent de manière à

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