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Il ne nous reste plus qu'une station avant d'arriver à Torade de la Dive Bouteille, c'est celle du pays de Satiu« C^est un pays délicieux, où Ton voit au naturel lotîtes sortes de merveilles noa naturelles, toutes sortes d'animaux ^\ n'ont jamais existé que dans les livres et les légendes: des licornes, des rémoras, capables d'arrêter un navire en mer, des hy-
' Gammfa. De VArl ée la com4âîe, 1786, 2 voL ia8^ TU, p.ld7.
252 MVEE V. — TOTAGE À L'OBACLE DE LA DITE BOUTEILLE.
dres à sept têtes, le bélier à toison d'or de Jason, la peau de Tâne d'Apulée, plusieurs phénix, bien que la tradition prétende qu*il n'en existe jamais qu'un à la fois, etc., etc. Il est vrai que tout cela n'était pas vivant, mais en peinture. Le pays de Sa* tin est le p^js des itaenteries, des mensonges imprimés et des légendes trompeuses. C'est dans ce pays que demeure un personnage qui a joué un grand rôle dans le monde : le père de l'histoire, le narrateur du vrai et du faux: Ouy^Dire. Kabelàis nous en trace un portrait piquant :
Cerchans donc par ledit pays si viandes ancunes trouverions, ent^ndismes un bruit strident et divers, comme si fussent femmes lavant la buée ou traquets de moulins de Bazacle lez Tolose i sans plus séjourner, nous transportasmes au lieu où c'estoit, et vismes un petit vieillard bossu, contrefait et monstrueux, on le nommait Ouy-dire : il avoit la i^ueule fendue jusques aux oreiUes, et dedans la gueule sept langues, et chaque langue fendue en sept parties i quoy que ce fust, de toutes sept ensemblement parloit divers propos et langages divers : avoit aussi parmy la teste et le reste du corps autant d'oreilles comme jadis eut Argus d'youx; au reste estoit aveugle et paralytique des jambes. Autour de luy je vis nombre innumerable d'hommes et de femmes escoutaos et attentifs, et en recognus aucuns parmi la trouppe faisans bon miuois, d'entre lesquels un pour lors tenoit une mappemonde, et la leur exposoit sommairement par petits aphorismes, et y devenoient clercs et savans en peu d'heures, etparloient de prou de choses prodigieuses elegantement et par bonne mémoire, pour la centième partie desquelles savoir ne suffiroit la vie de l'homme : dés pyramides du Nil, de Babylone, des Troglodites, des Hymantopodes, des Blemmyes, des Pâmées, des Ganibales, des monts Hyperborées, des .^ipanes, de tous les diables, et tout par Ouy-dire. Là je vis, selon mon advis, Hérodote, Pline, Solin, Berose, Philostrate, Mêla, Strabo, et tant d'autres antiques, plus Albert le jacobin grand, Pierre Tesmoing, pape Pie second, YokteiaB, Paolo Jotia le vàiUant homme, Jacques Cartier, Chaiton Armenian, Marc Paule Vénitien, Ludovic Romain,
LE TÉMOIGNAGE' D£â HOMMES* ^ 253.
Piètre Alrares, et ne sçay combien d'antres modernes historiens .cachés derrière une pièce de tapisserie, en tapinois escriyans de belles besongnes, et tout par Ouy dire.
Faisons ici une parenthèse pour placer quelques explications. Pline (V, 7, 3) et les autres auteurs cités nous parlent en effet de peuples monstrueux qui, disait-on, habitaient diverses parties de l'Afrique. Les Troglodytes faisaient leur demeure dans des cavernes ; les Hypomantes avaient, au lieu de pieds, des courroies au moyen desquelles ils s'avançaient en serpentant; les Blempiyes n'avaient pas de tête ; leurs yeux et leur bouche s'ouvraient sur la poitrine, etc. Les auteurs cités ici sont connus. Disons pourtant que Albert le jacobin, c'est Albert le Grand, savant du treizième siècle, qui passa pour magicien et sur le compte duquel on raconte beau* coup de fables; que Pierre Témoing, c'est évidemment le théologien protestant connu sous le surnom de Pierre Martyr (fxdpTop , témoin), contemporain de Rabelais, et qui fit de grands efforts pour réunir les différentes sectes, séparées de l'Eglise romaine. Il figure ici parce que son surnom rappelle l'idée de témoignage. Le pape Pie II (Eneas Sylvius Piccolomini, quinzième siècle) avait combattu comme théologien l'infaillibilité des papes, qu'il soutint énergiquement quand il fut devenu pape lui-même. Piètre Alvarès est probablement le voyageur portugais Alvarès Cabrai. Quant aux autres voyageurs cités, ils sont célèbres pour la plupart, mais on a droit de suspecter la véracité de nombre des choses qu'ils nous racontent.
Derrière une pièce de velours figurée & feuilles de menthe, près d'Ouydire, je vis nombre grand de Percherons et de Man*
254 LIYfiE 7.— TOTAGE A L'O&ACLE DE Li DIVE BODTEILLE.
cftuiz, hùBA «eirtiidians, jenses assez : et demandans en qaeile îvoaité ils appHqaoâttit leur eatnde, entenâismes que là de jeunesse ils apprenoient à estoe tesmoms^et en œstoy art profitoient si bien, que partans du lien et retonmés en leur province, viraient honnestem nt du métier de tesinoîgnerie, rendans lenrtesmoignfliEe de toutes choses à ceux qui plus donneroient par journée, et tout par Guy dàre. Dites-en ce que vous voudrez, mais ils nous donnèrent de leurs chanteauz, et beumes à leurs barils à bonne chère. Puis nous advertlrent cordialenent, qu'eussions à espargner vérité, tant que possible nous sevoit, si voulions parvenir en cour de grands seigneurs.
L'es Percherons et les Maoceaux, sont souvent accusés par tes comiques de faire le métier de témoin, c'est-à-dire d'affirmer moyennant finance qu'ils ont vu des choses qu'ils n'ont pas vues. Un personnage de ce genre figure dans les Plaideurs^ derrière la toile, il est vrai :
Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin, Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin.
Et ailleurs, quand Petit-Jean allègue comme témoins les pattes du chapon mangé par Taccusé, L'Intimé s'écrie:
Je les récuse.
DAIIDIK.
Boni Pourquoi les récuser ?
Monsieur, ils sont du Maine.
DAliDDr.
Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.
Il serait trop long et il est superflu d'indiquer les passages de Dufresny, Boileau, Bégnard et autres, où l'on s'égaie au sujet des iaox téioûins du Maine et <ie la Normandie*