SENS GÉNÉRAL DE L*OUVRAGE
nés où abondent les enfantillages ; il nous prévient contre les mensonges de Ouydire, et nous conduit enfin à Toracle ^ni nous crie: Travaillez, espérez, aimez. L'âge d'or nest pas dans le passé, il est dans Tavenir.
Ces dernières paroles n'y sont pas formellement, elles ne devaient être énoncées pour la première fois que par Bacon, avant d'être reprises par St- Simon le réformateur, mais si le mot n'y est pas, l'idée s'y trouve.
274 LA BELiaiOSI DB SifiELAlS.
a là aussi des questions sur lesquelles sou livre uous permet de faire une réponse.
Examinons d'abord ce que Rabelais pensait de Dieu, de Tàme , de la religion ; — quelles étaient ses idées en philosophie, en politique, en morale, en littérature.
Rabelais était à la fois audacieux et prudent ; il s'arrangeait de manière à faire comprendre sa pensée, mais il mettait souvent une sourdine à sa pa* rôle ; c'est convenu. Sous ce ra^^ort on l'a quelquefois comparé à Voltaire, qui entremêlait ses plaisanteries irrévérencieuses de professions de foi d'une orthodoxie exagérée, — qui turlupinait la Bible et faisait construire une église catholique, - qui ne songeait qu'à «écraser l'infftiM» -** c'est-à-<iire non pas Tintolérance , comme on l'a prétendu ^ mais le christianisme lui-même en tant que religion, — et qui communiait deux fois par-devant notaire. Tout le monde sait de quelles plaisanteries irréligieuses ses derniers ouvrages sont pour ainsi dire pénétrés, mais on y trouve aussi les déclarations les plus explicitement catholiques. Nous avons sous les yeux un petit livre imprimé en 1S20 sous ce titre: Voh taire chrétien^ où l'on a réuni une série de passages, assez développés, où l'auteur se déclare catholique sincère. Ces passages forment un volume de 244 pages et l'on aurait pu le grossir de moitié en glanant ça et là des phrases et des vers dans la collection des Œuvres complètes. Non-seulement Voltaire proclame ici l'existence de Dieu et l'immortalité de l'ftme — il n'a jamais varié sur ces ! points — mais
SINCÉRITÉ I>£ BA6ELAIS. 275
îl croît attK peines éternelles de l'Eûfer, à l*Eu- •charistie, à la Confession ; il se déclare catholique pratiquant, et ajoute que t si jamais on a imprimé sous son nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de sa paroisse, il est prêt à la déchirer, et qu'il veut vivre et mourir tranquille ^ans le sein de l'église catholique, apostolique et romaine/ » Une gravure représente le patriarche de Ferney dans son lit recevant la communion des mains d'un prêtre.
Ces déclarations, ces actes de Voltaire étaient tout simplement une comédie , une comédie qui né lui fait pas honneur, dont il eût pu se dispenser et contre laquelle protestent toute sa vie et l'ensemble de ses ouvrages. Mais si ceux-ci étaient moins Nombreux et moins connus, si on ne lisait de lui que le recueil dont nous venons de copier quelques lignes, il serait permis de s'y tromper.
Rabelais est-il dans le même cas ? Les déclaralions d'orthodoxie qu'on peut lire à certaines pages de son livre sont-elles une comédie comme celles que l'on trouve dans les écrits de Voltaire ? — Voltaire l'a soutenu et beaucoup Tout répété après lui; mais Voltaire n'était pas impartial en cette circonstance, il eût été bien aise de s'abriter derrière un exemple. Quant à ceux qui ont répété ce jugement, ce sont, ou des lecteurs superficiels qui avaient mal lu, ou des lecteurs prévenus à qui leur imagination avait fait voir dans le livre ce qui n'y est pas. Rabelais
^ VoUaire chrétien^ preuves tirées de ses ouvrages, ia 18<». Paris, 1820, p. 60. .
276 LÀ RELIGION B£ BÀBELAIS.
débite beaucoup de polissonneries , surtout dans la première partie de son œuvre ; il met bien des folies dans la bouche de frcre Jean, et encore plus dans celle de Panurge, mais il ne nous trompe pas. Quand il nous fait un mensonge, quand il met en avant une opinion erronnée, il a toujours soin de Texagérer au point que nous ne saurions être pris pour dupes ; il cligne toujours de l'œil pour nous avertir que nous ne devons rien croire de ce qu'il nous dit. Quand ses personnages sérieux prennent la parole, Grandgousier, Gargantua^ Pantagruel surtout, ou quand Fauteur parle pour son compte et que les choses lui semblent sérieuses, il est toujours d'une sincérité parfaite* Nous mettons au défi les plus sceptiques de nous prouver le contraire.
La grande différence qu'il y a entre les déclarations orthodoxes de Voltaire et les siennes^ c'est que Voltaire les met en évidence, c'est qu'il les affiche afin qu'on les voie bien, tandis que Rabelais laisse échapper les siennes ; chez l'un, elles sont voulues, chez l'autre elles transpercent instinctivement, et elles apparaissent parce qu'elles sont une manifestation de la conviction intime de l'auteur.
Seulement Rabelais n'a formulé nulle part ses idées d'une façon systématique : la nature de son livre le dispensait de le faire. Il ne faut donc pas s'étonner s'il y a çà et là des obscurités et des lacunes.
Il est un point cependant sur lequel la conviction de Rabelais ne saurait être mise en doute — non plus que celle de Voltaire du reste — c'est la foi à Texis-
, l'existekck de dieu. ■ . 277 •■'' ':^
tence de Dieu. Ici les citations sont presque inutiles.
Dès quMl est placé soup la direction de Ponocrates, Gargantua fait ses prières matin et soir. Le matin,
selon le propos et argument de [!&] leçon, souventes fois s'adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux. (I, 23.)
Le soir, avant de se coucher,
si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy et le glorifiant de sa bonté immense : et , luy rendaos grâce de tout le temps passé, 8e.recommandoient à sa divine démence pour tout l'advenir.
Ailleurs Gargantua écrit à Pantagruel:
Cette vie est transitoire, mais la parole de Dieu demeure etemeUemefit... Les grâces que Dieu t'a données , icelles ne reçois en vain. (II, 8.)
Dans leurs lettres, dans leurs instructions, Grandgousier et Gargantua — et rien ne les y oblige — parlent sans cesse de Dieu, du Dieu Servateur. Us invoquent Taide de Dieu pour qu'il fléchisse la co- 1ère de Picrochole (I, 32), pour qu*il protège Pantagruel dans son voyage (III, 48). Gargantua souhaite que la paix de TÈtemel soit avec luy (IV, 3). Le théologien Hippothadée (III, 30) parle de Dieu de la manière la plus correcte. Enfin toutes les fois que les yeux se détachent des récits satiriques, nous voyons, par tout Touvrage, Pidée de Dieu planant au milieu des choses, remplissant le monde de sa présence, et gouvernant tout par les lois de sa providence (V, 9, 48). Enfin nous retrouvons par deux fois dans le livre la pins belle définition de Dieu, celle
jti
S78 'LÀ RELIGION Ï)S UABELAIS.
que Pascal s'est appropriée après Rabelais : «Dieu est une sphère dout le centre est partout et la circoaféren.ce nulle part (III, 13 et V, 48).»
Deux choses , dit la prétresse en terminant ses instructions, sont nécessaires pour «parfaire le chemin de la cognoissance divine et chasse de saplence : guide de Dieu et compagnie d'homme.»
Rabelais a-t-il une foi aussi complète en Timmortalité ^e Tfiine ? Ici le doute est permis, et Henri Martin est autorisé à prétendre que la foi de Rabelais sur ce sujet n'est pas aussi évidente que sur le premier point. Les âmes, il faut en convenir, sont quelquefois traitées dans le livre d'une manière assez irrévérencieuse. On nous dit par exemple que «Tripet tomba par terre et en tombant ren-> dit plus de quatre potées de soupes, et l'âme p^ur*mi les soupes (I, 35) » Ailleurs un buveur prétend, entre autres folies, que ir&me n habite ji^niais en lieu sec (I, 5}.» Il çst vrai qu'ici Rabelais avait évidemment en vue un passage de St Augustin, qui a dit : Anima certe^ guia $piritu$ est, in ^çoo haèitarei non po^e^^. Pantagruel pendant la tempête cite une opinion tout opposée qu'il attribue aux Pytl^goriciens : «L'Iljne est feu et de substanee ignée ; mouriAt donc l'homme en eau (élément co&traire) , leur semble l'ame estre entièrement esteincte. -^ Toutes im h contraire est vérité,» ajoute Pantagruel (lY» 22). Panurge , en pariait du poète Raminagrobis ^ s'é^ cm deux fois (III, 21 et 22) que son «awe> s'en va à (t'ente nulle paaneréea , h trente mille charretéi^ da diablea^» Rabelais à qui «H re^oeha cette équi-»
Ii'lMMOfiTÂLÏTé DE l'IME. 279
Toqne de asae pour asme, allégaa, une faute d'impression, que nous s(»Dmes assez disposés à croire volontaire. Ailleurs^ encore, il fait prendre un sin^ gulièr diemin à Pâme quand elle s'échappe du corps.
U est à remarquer cependant que dans tous ces cas il s'agit d'âmes viles, animes viles ; l'âme d'un ivrogne qui plaisante, celle du capitaine Tripet qui ne nous inspire aucune sympathie, l'âme de Baminagrobis, qui a refusé les consolations de l'église à ses derniers moments, etc.
Mais quand on parle de personnages respectés, le ton est tout autre. Raminagrobis, dont Pânurge envoie l'asne ou Tasme à mille pannerées de diables — ne lait pas si bon marché de lui*méme. Il se plaint des mmnes qui
le evocquaient du doox pensement onquel il acquîesçoit [se reposait] contemplant^ voyant et ja touchant et goostant la fôheité qne le bon Dieu a préparée à ses fidèles et esleuz en l'autre vie, et estât de immortaUté (111^21).
Plus loin Pantagruel, interrogé par frère Jean, dit:
Je croy que toutes âmes intellectives sont exemptes des ciseaux de Atropos. Toutes sont immortelles. Anges, Démons et Homaines.
Les anciens Egyptiens, — si nous en croyons les savants qui ont lu les papyrus trouvés à côté des momies/ faisaient deux catégories dès âmes, celles des méchants et des ignorants, qui finissaient par être anéanties et celles des bons, des savants, qui
' Voir, entre autres, François i.e noriiaiit. Manuel d^Mttaire ancienne de TOrient juaqu^atux guerres midiqueSt 3 vol. in 12, 1.
280 LÀ BELiaiÛ» DE BABEl/AIS.
jouissaient seules de ninmortalité ; faut-il admettre la même croyance chez Babelais? Les âmes intellectives de la phrase que nous veaons de citer, signifieraient^elles les âmes intelligentes^ à Texclusioir des autres ? Babelais professe un tel amour de la science > un tel mépris de Tignorance, que cette idée peut fort Men lui être venue, quoiqu'il ne Tait pas nettement formulée. Mais il se peut bien aussi que les expressions peu respectueuses quUl emploie pour désigner les âmes de ceux qu'il méprise, ne soient que des locutions de pure galté, des images comiques destinées simplement à faire rire le lecteur et dont il n'y a rien à conclure.
Ajoutons que, dans un Galien qui avait appartenu à Babelais, on à trouvé cette annotation manuscrite à un passage où le savant médecin semble mettre en doute lexistence de Tàme : Hic Galenus seplumbeum ostendit [Ici Gralien s'est montré stupide.] Comme cette note était faite pour lui-même, on peut être sûr qu^elIe exprimait son sentiment au moment où il l'écrivait.
En somme, nous ne voyons pas dans l'ouvrage considéré dans son ensemble, de raison suffisante pour supposer que Babelais ne crût pas à l'immortalité de l'âme de tous les hommes. Quant aux âmes intelligentes, aux âmes des hommes instruits, sa foi en leur immortalité ne semble pas pouvoir être mise en doute.
Mais était- il chrétien ou simplement déiste ? Les déclarations chrétiennes ne sont pas rares dans son livre :
BABELAIâ ÉTÂIT-IL CHSÉTIfiM?, 281
La paix du.Clirist notre Rédempteur soit avec toy (I, i),
écrit Grandgousier à Gargantua. Gelai-ci écrit là même. chose à Pantagruel :
La paix et grâce de Notre Seigneur soient avec toy (II, 8).
Dans la même lettre, Gargantua montre la science et la sagesse passant des pères aux enfants,
jttsques à l'heure du jugement final , quand Jesu-Christ aura rendu à Dieu le père son royaume pacifique , hors tout dangier et contamination de péché.
A Thélème, Gargantua fait une déclaration également chrétienne :
Heureux qui tendra au but, au blanc, que Dieu par son cher fils nous a préfix (1, 58).
Dans un antre endroit, Gargantua allègue à son fils le péché originel (II, 8), il parle du franc ar- Utre de ('homme et de la grftce en sincère catholique, — et non pas en luthérien, comme le prétend M. Ettg. Noël.
Il serait facile de multiplier les citations. GontratoBs-nous de rappeler ce que Pantagruel ajoute, après avoir rapporté Thistoire de Thamnouz et de la mort du gn^nd Pan :
Je interpreterois [ce ré(!it] de celuy grand Servateur des fidèles qui fut en Judée ignominieusement occis par . Tenvie et iniquité des Pontifes, prdistres et moines de la loi Motalr que, etc. (Voir p. 153 de ce volume).
Quand Pantagruel eut développé ce rapproehe* ment, on vît une grosse larme couler sur sa joue au souvenir du si4>plic6 de Jésus. Cette larme est certainement sincère; la plupart des comoeientateurs en conviennent.
Voilà pour les témqlgnageB positifs. Ajoutons qu'il
282 LA BJBtIGlON DE «ÀBBJUfIS.
dY a pas dans tout 'le livre un seul mot <pû poisse faire supposer que Babelaia retjette le principe de, la religion chrétienne.
vn.
Mais n'étaît-îl pas héi'étique? Il l'était, sîIFon prend ce mot dans son acception plaisante. Dans le sens précis et technique du mot, il ne Tétait pas.
Pour être hérétique, il faut errer sur le dogme. Or si Rabelais a attaqué certaines opinions de la cour romaine , il ne s^en est jamais pris à un seul des dogmes qu'elle enseigne.
Les. dogmes sur lesquels les catholiques et les protestants sont divisés ont été formulés par Bossuet dans son Exposition ie la foi cathoUque. ^ On peut les résumer en quelques mots :
L'église romaine n'adore que Dieu, mais elle ré* vère la Vierge et les saints ; die honore leurs sta** tues, leurs reliques, leurs écrits, comme rappelant leurs vertus et leitrs enseignements. Dieu remet les péchés gratuitement; mais pour obtenir cette faveur, il est juste qu'on se soumette à une pénitence qui est un témoignage de repentir de la part du pécheur. Xes hommes ne sont pas sauvés uniquement par la volonté de Dieu, il faut qu'ils se rendent dignes du saint par leurs œuvres. Jésus, les saints, peuvent nous appliquer une parFde leurs mérites , de là les indulgffliees. L'Ëglise romaine admet les sept sacrements et elle croit, en vertu de la tradition dmit elle est dépoâtaire, avoir le droit de faire une règle de loi, au lieu de laisser la croyance au libre arbitre de chacun.
» CBttrres de Bossaet, i iroL gxsod In 8^. Tonre I.