LA PÉDAGOGIE DB BABELAIS
son époque, Léonard de Vinci -— nous avons déjà eu occasion de le mentionner -^ dans des manoscrits confus écrits de droite à gauche, qn'on ne peut lire que dans une glace, et où il entasse péle-méle des vers, àcB croquis, des caricatures, des observations sur la peinture — a consigné aussi de savantes découvertes scientifiques , qu'il a fallu refaire plus tard : la 4^hute des graves combinée avec la rotation de la terre , la cause de la scintillation des étoiles et de la lumière cendrée de la lune , Fexplication des vents alises, Tétat antique de la terre, fondement de la géologie, la théorie du plan incliné, une théorie de la lumière et des ombres, — plus une quantité de problèmes de géométrie résolus , une quantité plus considérable de machines inventées , etc.
Le contingent de Rabelais est beaucoup plus modeste* Nous Tavons vu cependant tout près d'affirmer la circulation du sang ; il a rec(mnu le sexe de certaines plantes , il a aperçu le système de Fattraction universelle des astres; il se prononça. pour le système de Copernic aussitôt qu'il Ait formulé par le savant Polonais. Il a entrevu les aérostats, et montré son entente de l'architecture dans son plan de Tabbaye de Thélème.
Rabelais ne s'est donné à nous que pour un romancier, et sa part serait encore belle pour un savant de profession.
xvm.
Nous avons exposé avec détail dans le premier volume les idées de Rabelais sur la pédagogie. Il nous reste à présenter l'histoire de ces idées.
Tous ceux qui se sont occupés du plan d'éducation ^
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Gargantua et de Pantagruel en ont parlé a^ec admiration.
cCe plan, dit M. Demogeot, est prodigieux pour le siècle. Locke, Montaigne, J.J. Rousseau n'ont fait que le développer. » Pendant de longues années cependant il est resté inaperçu. «Un enfant qui avait une chemise de neuf cents aunes , dit St-Marc- Girardin , ne devait pas être élevé ccNnme un autre écolier.» On vit là «une éducation chimérique, comme le personnage lui-mémie.»
Il y avait une autre raison contre ce plan. La révolution préconisée par Babelais était trop iradicale. Il protestait contre la tyrannie des mots ; il faisait la guerre à la science qui n'est basée que sur les mots. Or de son temps on ne comprenait guère Tétude autrement. Tout renseignement portait sur trois choses : Part de parler, Fart d'écrire, l'art de raisonner— et de raisonner sur des paroles plus ou moins habilement agencées. On avait poussé cet amour du mot jusqu'à imaginer une machine, — plusieurs machines même , car plusieurs savants s'étaient mis à l'œuvre — pour arriver à raisonner sans penser, rien qu en faisant manoeuvrer un mécanisme et en combinant des mots, des phrases, comme on combine des chiffres. Partout on enseigae la science des mots, rien de plus. Catholiques et protestants sont d'accord sur ce point.
L'établissement d'éducation le plus célèbre du XVP siècle fut celui que Sturm créa en 1538 à Strasbourg. Cet établissement servit de modèle à ceux qu'on fonda alors dans une grande partie de
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l'Europe. Les eours prennent relève à sept ans^ et le retiennent jusqu'à vingt. Qu'apprend-on pendant ce temps-là ?^ La langue latine, un peu la langue grecque , mais surtout la langue latine ; six auteurs figurent seulement sur le programme : Cicéron, Virgile, Horace, Plante, Térence et Saliuste, maïs Cicéron avant tout. Ce qu'on lit constamment, ce qu'on s'eflforce d'imiter, c'est Cicéron. C'est avec le vocabulaire cicéronien qu'on explique le catéchisme, et l'un des exercices qui reviennent le plus bouvent, c'est la traduction des épltres de St Paul en latin classique. Pdur le grec, on étudiait Homère, Pindare, Aristophane, Euripide, Sophocle et Démosthène.
Mais ce qu'on cherchait dans tous ces livres, ce n'étaient pas des idées , des sentiments , des renseignements sur la civilisation d'une époque , sur l'histoire de l'esprit humain ; ce' qu'on y cherchait, c'étaient des mots. Sturm a résumé son système dans cette phrase : «Connaissance, pureté et ornement du langage, tels sont les éléments de l'éducation scientifique. ^
Chez les Jésuites^ dont les maisons d'éducation apparaissent aussi au XYP siècle (1588), toujours même préoccupation des mots, de la phrase sonore, du style élégant. Les études commencent par la grammaire, et finissent par la rhétorique. Une année , il est vrai , était consacrée à la philosophie et à ce que l'on savait de physique, de sciences naturelles, y compris la géographie. Mais tout cela était considéré comme secondaire. La grande affaire, c'était de savoir parler latin élégamment La langue française était bannie de la conversation. On
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apprenait aussi un peu de grec, mais très peu. En revanche, on apprenait par cœur des textes d'écrivains choisis, de manière à s'approprier leurs phrases. On jouait des pièces de théâtre en latin, des pièces composées généralement par les supérieurs. Il existe des collections de ces tragédies , de ces comédies de collège, publiées par les Jésuites. Beaucoup d'élégance et de fausse élégance dans la forme , un fond généralement peu intéressant, des plaisanteries fades, des sentiments faux; une littérature de devises, d'emblèmes, de petites finesses ; des dissertations sans fin sur des pensées ingénieuses et vides. Bonheurs est le prosateur par excellence de cette école, Ducerceau en est le poète, en attendant Gresset. Mais celui-ci avait déjà trop d'esprit pour un régent de collège, il fut forcé de sortir de l'ordre.
Montaigne et Charron au XYP siècle et au commencement du XVn*, protestent contre cette étude des mots. Ils veulent, comme Rabelais, qu'on enseigne à l'enfant des choses utiles, que l'étude soit attrayante, qu'elle consisté surtout en exercices pratiques. Il ne suffit- pas pour savoir danser, de regarder faire les autres, dit à ce sujet Montaigne. Tous deux empruntent de petits détails au vaste plan de Rabelais, rapetisses et adaptés à l'éducation d'un gentilhomme. Mais ni lun ni l'autre ne son- . gent à emprunter à Gargantua des arguments ni des exemples.
Un Morave, Coméni, s'empare d'une des idées de Rabelais; il veut que l'enfant étudie la chose avant de s'occuper du mot II forme un établissement où Ton commence par étudier les choses, par les exa- . miner minutieusement avant de les nommer et de
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