‹ Rabelais et ses œvresChapitre 89 sur 134 · LA COMPOSITION AU XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION AU XVI* SIÈCLE

La composition du livre de Rabelais est loin d'être parfaite, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire. Les deux premiers livres se reproduisent, Picrochole et Anarche se ressemblent et, ce qui est contraire aux lois de l'art, le premier de ces personnages est mieux dessiné que le second. Il n y a réellement de plan qu'à partir du troisième livre, encore la fin des livres traîne- t-elle quelque peu, parce que l'auteur ne sait pas où s'arrêter.

Si Rabelais eût pu parler franchement et en toute liberté, il eût refait probablement son livre ; il aurait pu élaguer certains détails inutiles ou même fastidieux, il aurait pu en développer quelques autres qui, pour être trop écourtés, ne produisent pas tout leur eJBfet. Il nous a donné un exemple de ce qu'il pouvait faire en ce genre quand, de l'informe Chronique gargantuine, il a tiré son Gargantua^ une des parties maltresses de l'œuvre et la plus parfaite peut-ê^-re pour la forme.

Ajoutons qu'à l'époque de Rabelais, on était beaucoup moins exigeant en France sur cette juste proportion entre les différentes parties, qui pour nous constitue un livre bien fait. Ce qui est devenu plus tard la préoccupation constante de nos écrivains était alors rejeté au second plan. Faut-il rappeler Henri Estienne et ses ouvrages français les plus connus : V Apologie d'Hérodote^ le Traité de la conformité du langage français avec le grec , la Préceh lence du langage français, etc. Il n'y a dans ces ouvrages ni plan ni ensemble. Les Essais de Montaigne ne sont qu'une causerie à bâtons rompus sur

L^ABT CHEZ BÂBELÀIS.

toutes sortes de sujets, et retendue du chapitre est généralement sans proportion avec le sujet traité. Le manifeste de la Pléiade, la Défense et illustration de la langue française par Joachîm du Bellay (1549) se compose d'une série de petits chapitres sans proportion et souvent sans liaison. Les curieux travaux de Bernard Palissy : la Becepte véritoMe^ et même le Traité des eaux et des fontaines^ si remarquables pour la science et aussi pour le style, manquent également d'ordre et de méthode , bien que Tauteur fût un artiste hors ligne.

Il y avait des exceptions sans doute. Le livre de Vlnstitution chrétienne de Calvin est disposé avec beaucoup d'art. Il en est de même de la É^uèlique de Jean Bodin, malgré la surabondance des développements,— du Livre des Marchands, piquant pamphlet de Régnier de la Planché contre le duc deGruise, et de quelques autres. Mais ces écrits font réellement exception. L'ordre dans ce cas dépendait de Tesprit plus ou moins logique de l'auteur et de la nature du sujet à traiter. La liberté que Ion accordait à l'écrivain pour disposer sa phrase , on la lui laissait pour la disposition des matières de son livre, et ce manque de proportion qui nous choque dans le roman de Rabelais, nous qui avons passé par le XYJT et leXYIII'' siècle, choquait évidemment assez peu ses contemporains : parmi ceux qui ont parlé de lui, il n'en est pas un seul qui y fasse allusion.

Si l'ensemble laisse à désirer chez Rabelais, en revanche quelle perfection dans les détails 1 Qu'il dialogue, qu'il raconte, qu'il décrive, qu'il discute, c'est

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