‹ Rabelais et ses œvresChapitre 90 sur 134 · LES SCÈNES COMIQUES · texte numérisé non relu

LES SCÈNES COMIQUES

toujours un merveilleux artiste. Qa'on se rappelle ces charmantes scènes de comédie dont il émaille son récit. Gomme elles sont finement préparées, développées, terminées ! Il développe largement^ il ne craint pas de prodiguer les détails et cependant tout mot porte. C'est la vigueur railleuse d'Aristophane , la finesse malicieuse de Voltaire, et la profonde observation de Molière, avec quelque chose de plus vaste dans la pensée. SMl s'attarde quelquefois aux petites finesses et aux jeux de mots, ce n'est qu'une fleurette qu'il cueille en passant, l'idée n'a rien à y perdre. C'est le sourire, ou si l'on veut la grimace du géant ; tout en souriant 1q géant n'en poursuit pas moins sa parche vigoureuse.

En fait de comédies piquantes , il suffira de rappeler la harangue de Maître Janotus de Bragmardo, toutes les scènes qui se rapportent à la guerre de Picrochole, entre autres la scène fameuse des châteaux en Espagne; frère Jean et les moines, quand l'abbaye est à sac ; Grandgousier et les pèlerins ; Gargantua pleurant sa femme et se réjouissant de la Éaissance de son fils; toutes les piquantes scènes de Bridoye et de ses juges ; Panurge entre le médecin et le théologien, Panurge avec le marchand de moutons ; les noces de Basché, Hoînenaz et ses visiteurs ; la scène des Chats fourrés, etc., etc. Il faut s'arrêter : l'énumération dégénérerait en table de matières.

Rabelais n'excelle pas moins dans le récit, soit qu'il raconte «n quelques mots rapides et piquants à la façon des Cent Nouvelles nouvelles et de Voltaire — soit qu'il développe ses récits. C'est cette dernière forme qu'il préfère. Il aime surtout à faire ce que les musiciens appellent des variations çur un thème

366 l'art chez babelâis.

donné. De quelques phrases ramassées n'importe où, il fait un chef d'œuvre de malice et de style ; il tire une comédie charmante de ce qui, dans Torigine, n'était qu'un bon mot et quelquefois moins.

xxn.

Nous l'avons vu transformer de cette façon certains récits de Lucien, de Merlin Coccaye, de Plutarque et autres. Qu'on nous permette de citer ici encore un exemple de ce genre de développement. Nous l'extrayons du Nouveau Prologue du Quart Livre, en émondant beaucoup et en traduisant souvent :

A propos de souhaits médiocres — avertissez-moi quand il sera temps de boire — je vous raconterai ce qui est écrit parmi les apologues du sage Ésope.

De son temps était un pauvre homme natif de Gravot — en Chînonais — nonuné Couillatris, abatteur et fendenr de bois , et à cet humble métier gagnant cahin caha sa pauvre vie. Advint qu'il perdit sa coignée. Qui fat bien fftché et marri ? Ce tut lui : car de sa coignée dépendait son bien et sa vie ; par sa coignée , il vivait en honneur et réputation entre tous les riches bûcherons ; sans coignée , il mourait de faim. La Mort , six jours après , le rencontrant sans coignée, avec sa faux l'eût fauché et sarclé comme une mauvaise herbe ^ de ce monde. Dans sa détresse, il commença à crier, prier, implorer, invoquer Jupiter par oraisons très-disertes — vous savez que Nécessité ftit inventrice d'éloquence — levant la face vers les cieux, les genoux en terre , la tète nue, les bras hant en l'air, les doigts des mains écarqnillés disant à chaque refrain de ses prières, à haute voix infatigablement: «Ma coignée , Jupiter , ma coignée , ma coignée. Rien de plus que ma coignée , Jupiter , ou de l'argent pour en acheter une autre. >

Le récit va lentement, on voit bien que l'auteur s'amuse à le prolonger; il reprend quelquefois sa

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