‹ Rabelais et ses œvresChapitre 96 sur 134 · COMPARAISONS · texte numérisé non relu

COMPARAISONS

ventre devenoit bossu comme tine grosse tonne; desquels est escrit : Ventrem omnipotentem : lesquels furent tous gens de bien et bons raillards. Et de ceste race nasquit Saint-Pansard et Mardygras, etc., etc. (II, 1).

vm.

Rabelais procède souvent par comparaisons* En est-il une plus gracieuse et plus artlstement présentée qu^e celle ci?

Voyez comment 1{l lune ne prend lumière ne de Mercure» ne de Jupiter, ne de Mars, ne d'autre planète ou estoille qui soit on ciel. £lle n'en reçoit que du soleil son mary, et de luy n'en reçoit point plus qu'il luy «n donne par son infusion et aspectz. Ainsi serez-Tous à vostre femme en patron et exemplaire de vertus et honnesteté (III| 30).

La comparaison suivante est plus développée et n'en est pas moins gracieuse :

Vous rentendez par exemple vulgaire, quand vous voyez, lorsque les enfans bien nettis [nettoyés], bien repuz et alaictés, dorment profondément, les nourrices s'en aUer esbattre en liberté, comme pour icelle heure licentlées à faire ce que voudront, car leur présence autour du bers [berceau] sembleroit inutile. En ceste façon, nostre ame, lorsque le corps dort, et que la ooncoction est de tous endroits parachevée, rien plus n'y estant nécessaire jusques au réveil, s'eabat et revoit sa patrie, qui est le ciel. De là, reçoit participation insigne de sa prime et divine origine; et, en contemplation de ceste infinie et intellectuelle sphère, le centre de laquelle est en chascun lieu de l'univers, la circonférence point (c'est Dieu, selon la doctrine de Henftes Trismegistus), à laquelle rien n'adrioit, rien ne passe, rien ne déchet, tous temps sont presens, note non seulement les choses passées en mouvemens^ inférieurs, mais aussi les futures : et, les rapportant à son corps, et par les sens et organes d'iceluy les exposans aux amis, est dite vaticinatrice et prophète (III, 13).

Il aime à disposer symétriquement sa phrase en antithèse ou en dilemme:

Si on l'interrofteait des cas ptesens ou pasfté8\ il en respondoist pertinemment, jusques à tirer les auditeurs en admiration. Si des choses futures, toujours mentoit, jamais n'en disoit la vérité (IV, 58).

Voici ane émunération dont toutes les parties sont symétriques^ et qui se termine par une comparaison :

On pourra prendre les lions par les jubés rcrinières] , les chevaulx par les crains, les bufes [bufles] par le museau ; les bœufs par les cornes ; les loups par la queue; les chèvres par la barbe ; les oiseaux par les pieds ; mais jà ne seront tels philosophes par leurs paroles pris (III, 86).

La comparaison suivante se développe par opposition :

Comme la torche ou la chandelle, tout le temps qu'elle est vivante et ardente, luist es assistans, esclaire tout autour, délecte un chascun et à chascun expose son service et sa clarté, ne fait mal ne déplaisir à personne : sus l'instant qu'elle est 6xtaincte, par sa fumée et évaporation, elle infectionne Tair, elle nuist es assistans et à un chascun desplaist (IV, S6).

Rabelais affectionne aussi les phrases qui reviennent sur elles-mêmes:

C'estoit à vous à qui Paris devoit adjuger la pomme d'or, non à Venus, non, ny à Jnno, ny à Minerve : car oncques n'y eut tant de magnificence en Juno, tant de prudence en Minerve, tant d'élégance en Venus, comme il y a en vous (II, 21).

De méchantes gens jamais je ne prends rien. Bien jamais des gens de bien je ne refuse (III, M),

C'est à Rabelais probablement que Molière a emprunté, en renversant les termes, cette fameuse phrase qu'Harpagon veut faire inscrire sur la porte de sa salle à manger. Les moines , nous dit Rabelais,

répéUtions savantes. 899*

ne mangent mie ponr Tivre , ils vivent pour manger et n'ont que leur vie en ce monde ... qui est la fin unique et intention première des fondateurs (Ut, 15).

Cette phrase épigrammatique succédant brusquement à une autre où Ton a Tair de plaindre les moines, est une malice i la Voltaire.

Quelquefois les mêmes mots sont répétés avec ou sans antithèse.

Jamais homme ne me fit plaisir sans recompense. Jamais homme ne me fit desplaisir sans repentance (lY, 8).

Mieulx enst-il fait soy contenir en sa maison, royaUement la gouvernant, que insulter en la mienne hostilement la pillant (I, 46).

Il n'est riche qui quelquefois ne doive. Il n'est si pauvre de qui quelquefois on ne puisse emprunter (III » 5).

Il n'est debteur qui veult ; il ne fait créditeur qui veult (III, S).

D^autres/fois c'est le même mot que Ton répète pour donner plus d'énergie à Taccumulation :

Ils tous tenoient (^aster pour leur dieu, le adoroient comme dieu ; luy sacrifioient comme à leur dieu omnipotent : ne reconnoissment antre dieu que luy (lY, 58).

Qui fait le saint siège apostolique en Rome, de tout temps et aujourd'huy tant redoubtable en l'univers, qu'il fault ribon ribaine [bon gré^ mal gré], que tous rois, empereurs, potentats et seigneurs [dé]pendent de luy, tiennent de luy, par luy soient couronnés, confirmés, authorisés, viennent là boucquer [baiser par force] et se prosterner à la mirifique pantoufle? (lY, 58).

Il aime à montrer la spontanéité de deux actions^ en les indiquant à la fois par le même verbe à rimparfait et au participe présent:

(Gargantua) mordoit en riant, rioit en mordant.

Ennîus beuvant escrivoit, escrivoit beuvant. Eschylus (si a Plutarche foy avez) beuvoit composant, composant beuvoit. Homère jamais n'escrivit à jeun (III, Prologue).

Il nous trâce en phrases analogues le portrait de Quaresme-prenant.

Cas estrange. Travailloit rien ne faisant : rien ne faisoit travaillant. Eioit en mordant, mordoit en riant. Rien ne mangeoit jeanant, jennoit rien ne mtCngeant. Grîgnotoit par soabçon, benvoit par imagination, etc. (IV, S2).

CSes sortes de toumores reviennent très fréquemment. En général, Rabelais fait un grand emploi des participes présents :

^ ^ Democrite estoit heraclitizant et Heraclite democratizaot

représenté (I, 2).

Ceci nous conduit aux jeux de mots dont Babelais est fort prodigue. Nous n'en citeroi^ que quelques-uns.

Gentilhomme, Jean pille homme.

N'hasardons rien à ce que nous ne soyons nazardés (III, Prologue).

Dans les phrases suivantes, il n'y a que des rapprochements de sons :

Je pareillement» quoique je sois hors d'effroy, ne sois toutes fois hors d'esmoy, de moy voyant n'estre fait aucun prix digne d'oeuvre (Ibid.).

Le grand Dieu fit ks planètes et nous faisons les plati netz. L'appétit vient en mangeant, la soif s'en va en beuvant

Ce qui suit est une imitation française de h phrase macaronique sur les cloches : Omnis dock doehaAUiSt etc.

Un bon esmoncheteur qui en esmouchetant continuellement esmouche de son mquchet, par monsches jamais esmoacbé ne sera (II, 15).

Le sel des phrases suivantes est dans raccuma- \ lation des g.

LOCUTIONS PBOVfiBBULES. 401

Led Fftûff eloehes antidotées forent trouvées, avec la généalogie de Gargantua, dans

on |pn>8, gras, grande gris, joly, petit, moisy livret, i^, mth noii mieux, sentant que roses (I, I).

Bu costé de la Transmontane advoia on grand, gras, gros, gris pourceaa, ayant aisles longues et amples comme sont les aisles d'un moulin à vent (lY, 41).

Le mot vivat y qu'il vive, se trouve transformé par Epistémon en bibatf quMl boive :

Vivat, fifatj pipat, bibat (lY, 53).

xn.

Rabelais se complaît à mettre en action les locutions proverbiales, mais il n^est pas toujours heureux dans ces applications. Si Ton sourit quand il nous dît que les voyageurs passent Procuration, qu'ils passent Outre, que dans le pays d'Odes, les chemins allaient autrefois où tes voyageurs le désiraieniy et qu'Us ont cessé d'y aller parce qu'ils ont été trop battus par des batteurs d'estrades ; on trouve assez insipide la puce que Panurge se met à l'cireille, l'histoire de l'amie de Pantagruel qui n'apparaît que pour faire un mauvais calembour : Di, amant faux, etc.

n y a des plaisanteries que Rabelais affectionne^ et qui sont restées populaires depuis lui, en Basse- Normandie du moiiis^

Au temps que les bestes parloient (il n'y a pas trois jours), un pauvre lion . . . (II, 16).

C'estoit le mtUleur petit boohemmet qui fnst d'id au bout d'un bastoa (II, SI).

Panurgé en parlant d'un incendie se préoccupe du sort des animaux parasites.

Ah panvres pnlces, ah paurn^ Booris, vous aurez onniaiitais hiver (II, 14) 1

(En) lisant les belles chr((n!qaes de ses ancestres, il trouva que Geoffroy de Losignah, dit Geoffiroy à la Grand Dent, grand père du beau cousin de la sœur aînée de la tante du gendre de l'oncle de la bm de sa belle mère» estait enterré à Maâlezais (II, 5)..

xni.

II s'amuse souvent à forger des mots et des phrases, tantôt par simple galté comme dans Thistoire des Chicanons, tantôt par raillerie comme dans l'histoire de Técolier limousin, dans les discours de la Quinte-Essence, quelquefois aussi pour déguiser quelque peu sa pensée et la rendre plus piquante en la faisant chercher. En voici un exemple. C'est Panarge qui parle à propos de la mort de Baminagrobis :

Il mesdit des bons pères mendians cordelîers et jacobins qui sont les deux hémisphères de la christienté, et par la gyrognomonique circumbilivagination desquelz, comme par deox' fitipendoles coelivagea. toute Tantonomatic matagtabolisine*de l'élise romaine, quand eUe se sent emburelueoquée d'aucun baragouinage d'erreur ou de hérésie, homocentricalement se trémousse (III, 22).

Voici l'explication que M. Rathery donne de ce passage :

. . . £t par le tournoiement circulaire desquels, comme au moyen de deux contrepoids tirés du ciel , l'hypocrisie de l'église romaine se sentant entortillée par certain langage trompeur et hérétique, se trémousse dans le même centre.

Il y a un genre de plaisanterie auquel Rabelais revient souvent, c'est celui qui consiste à indiquer avec une précision technique des détails sur lesquels tout autre se contenterait d'un à,-peu*près.

PBÉCIStON DANS l'àBSUBDE. 408

On se rappelle les chiffres, avec fractions indiquées, des matériaux destinés à habiller Gargantua et Pantagruel. On n'a pas non plus oublié le révenu exact de Salmigondin, le nombre des Parisiens noyés ou des guerriers tués.dans les batailles.

Pantagruel fit afficher 9,764 thèaies qu'il était pr^t à soutenir; il transporta en Dipspdie 9,876,543,200 hommes , sans compter les femmes et les esifanta. n y avait 1)311 chiens aux trousses dePanurge et 600,014 après la dame de Paris. Il se passa en Afrique 36 mois, 3 semaines, 4 jours, 13 heures et quelque peu davantage sans qu'il tombât une goutte ûe pluie, etc.

A partir du troisième livre, c'est le chiffre 78 qui revient constamment. Les lecteurs sont priés d'attendre à rire au 78"' livre ; les dieux burent 78 bariques de nectar ; il y a 78 pièces dé tapisserie à Medamotbi ; les mouton» de Dindenault donnent le moyen de guérir 78 espaces de maladies; il y a chez les Macréons une forêt de 78 parasanges. Pantagruel envoie à Ghaneph 78 mille petits demi escuz à kl lanterne, les Andouilles avaient 78 enseignes, etc.

Lès détails ne sont pas moins précis quand il s'agit des blessures des personnages. Gymnaste donne au capitaine Trîpet un coup qui lui «taille l'estomac, le colon , la moitié du foyé , dont tomba par terre ^t tombant rendit plus de quatre potée» de soupes ^t l'ame meslée parmy les soupes» (I, 35).

Le maître de la maison où Panurge était embroché, tua le rôtisseur en

lay passant la broche nn pea aa dessas du nombril vers le flan droit, et luy perça ia tierce lobe du fSoye, et le coap, haussant, iur p^etra le diapfari^me,et par à 1;ravers la capr

suie du eueur luy âortit la brocbe par le haut des espaules, entre les spondyles et lV>moplate senestre (II, U).

M. Paul Stapfer, tiui a pubMé une carietise étude sur Sterne ) fait remarquer que Pautear de Tris' tram Shandy a imité eu cela Rabais. Aiusi^ par exampie, Sterne ne dira pas t

Mon père devint tout rouge ; il dira-: Mon père rougit de six tdntes et demie, siiM» d'une pleine octate, au dessus de la couleur natureUé. Au lieu d'écrire: la patience de Job, il écrit : le tiers, le quart, la moitié ou les trois cinquièmes de la patience de Job, indiquant exactement queUe dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour supporter teUe ou teUe vexation... La blessure de l'oncle Tobie, afin que nous le sachions, a été reçue à environ trente toises de l'angle du retour de la tranchée, en face de l'angle saillant du demi-bastion de St-Roch, etc.

Il 7 a une difiéi^uce cependant entre les deux écrivains. Cette précteion chez Rabelais est simplement amusante. Elle agace souvent chez Sterne.

Il serait fastidieux de multiplier ces remarques sur les habitudes du style de Rabelais. Le lecteur a dt en faire lui-même d'autres en lisant nos citations. On devrait supposer d'après ces formes caractéristiques que le style du curé de Mevdon prête facilement au pastiche. Il n'en est rien c^endant: la preuY€| c'est que beaucoup s'y sont essayés et que personne n'a réussi de manière à donner l'illusion plus de quelques lignes.

Les rédacteurs du Y* livre ont dû faire tout leur possible pour ress^nbler au maître, et pourtant l'on reconnaît assez facilement les passages qui ne sont pas de loi. Dufirasny^ qui, au XVn* siècle, a voulu le

• BEÂT3MA SAIS L*lM<. 405

sîttger en le fakant pai. % a été tout simples 't ridicule. Beaumarchais a été plus heureux, et, ns le chercher peut-être^ il a souvent donné à son style les allures de celui de Rabelais.

Sa fameuse phrase : [Pour cette place] « il fallait un adminiBtyateur, ce fut un danseur qui l'obtint >, est calquée sur Babdais :

Et nonobstant la remonstrance d'aucuns de l'Université qneceste charge miealx compe<joit à un orateiir <ia'à un sophiste, fat à œst office eslen nostre mass^ Janotna de Brac^Bsiufâo (1, 17).

Le portrait de Bartboh), dans le Barbier, est dans le style rabelaisien :

C'est un beau, gros, court, jeune vieQlard, gris pommeler rosÂ, rasé,, blasée qui guette, foiète et gronde et geint tent à la fois.

Compafez ces lignes ai^ec le portrait de Jeaa des Entommeures:

Jeune, gallant, frisqué; dehait, bi^ à dextre, hardy, adrentu* roua, déUbéoév haiAf» maigro, bien fendu de gueule, bien advaotagé de nez, beau despeechear d'heures, beau desbrideiir de messes, beau deseroteur de vigiles, etc (Voir 1. 1, p. 281.)

N'^t-ce M9 le même porocédé», ay.ee moins d'abondance? Poiurswvona;

Toyant à MaArid ct^e la république des lettres était celle des loup9... que tous les jnsectes* les poustiqaes, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuilUstes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, aehewent de déchiqueter et de sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d'écrire, ennuyé de moi dégoûté des aotres, abtBié ëe dettes el léger d'àr- Igentr..., j'ai quitté Madrid. (Le Barbier de SéviUâf I. %)

Rapprochons ce passage de la réponse de Panurge lorsqu^on lui reproche de manger son blé en herbe :

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