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nairement, ils sont bossus, borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléfkiés, poids inutile de la terre. »
Mais ce qu’il ne se lassait point d’admirer en Papimanie, c’étaient ces baux évesgauts et cardingauts, et surtout l 'unique, le grand Papegaut. Ce qui faisait, pour les contemporains, le piquant du mot Papegaut, c’est que le perroquet alors s’appelait d’un mot quasi pareil : on disait un papegai. Le papegai était devenu un oiseau à la mode depuis la découverte de l’Amérique. Les anciens ne connaissaient que le perroquet vert à collier rouge ; celui qui reçut spécialement le nom de papegai était le gros perroquet parleur du Brésil, à couleurs si variées, mais où le rouge et le jaune dominent. Il parle mieux et plus facilement que les autres. C’était l’oiseau le plus admiré alors : ceux qui pouvaient se le procurer à grand prix lui faisaient bâtir de magnifiques cages. Le Papegaut aussi, suivant Rabelais, est logé dans une cage somptueuse.
ambassade, malheureusement, lui prenait une partie de son temps, car il ne tarda pas à y jouer un rôle actif, le cardinal ayant reconnu en lui un homme de grand’ négociation. Il
dut donc renoncer d’abord à son livre sur les plantes;
il s’en excusa en disant que, dans ce voyage, il n’avait trouvé de végétaux nouveaux pour lui que le platane. Il renonça également, avant de l’avoir terminée, à son histoire des antiquités romaines, sur ce qu’il en parut une d’un Italien de Milan, nommé Barthélemy Marliani. Il ne trouva du temps que pour les Papimanes et pour apprendre l’arabe.
u elles étaient ses contenances devant le pape ? On en a fait diverses histoires dont la plus répandue est celle-ci : Clément VII, sans être précisément un pantagruéliste, était pour-
tant un des plus savants hommes de son temps -, aussi
aimait-il fort à s’entretenir avec maître François. Un
jour, voulant lui marquer son contentement, il lui demanda quelle chose il désirait le plus.
« Très -saint -père, répondit Rabelais avec un majestueux sourire, puisque telle est votre bonté, je vous prie de m’accorder votre excommunication.
Voilà les assistants ébahis.
— Oui, continue maître François, s’il plaisait à Votre Sainteté de m’excommunier, je m’en retournerais sain et libre dans ma patrie . Veuillez m’entendre, saint-père : je suis Français et natif de Chinon, ville insigne, mais ville suspecte*, déjà plusieurs membres de ma parenté ont été brûlés. Or, en passant, il y a quelque temps, par la Tarentaise, j’ouïs une bonne femme, ne pouvant allumer un fagot, crier qu’il fallait que, sans doute, il eût été excommunié de la propre gueule du pape, puisqu’il ne pouvait brûler. Je désire avoir les mêmes prérogatives que ce fagot. »
Clément VII fit signe de l’œil qu’il comprenait l’apologue : il aima depuis lors et protégea ce singulier solliciteur.
aïs les nécessités de l’ambassade, après six mois de séjour à Rome, le rappelèrent en France : il apportait, je crois, à François I er un message du cardinal.
Les biographes racontent à cette occasion l’anecdote qui a donné lieu au proverbe du quart d'heure de Rabelais, anecdote invraisemblable, puisqu’on y suppose que Rabelais, si généralement estimé, se serait trouvé sans ressources, à Lyon même, où il avait plusieurs amis riches, entre autres les trois imprimeurs François Juste, Sébastien Gryphe et Dolet. D’ailleurs, c’est ici i’occasion de rapporter ce que dit de lui un ancien commentateur peu favorable, puisqu’il blâma ses écrits. D’après ce commentateur, Rabelais fut un homme de bon ménage ... Or, suivant l’anecdote en question, ne sachant, faute d’argent, comment gagner Paris, il aurait fait écrire, dans une auberge, par un enfant, sur de petits paquets de cendres : Poison pour faire mourir le roi; puis, arrêté comme criminel d’État, il aurait été, par cette invention, transporté gratis auprès de François I er ,
qui, l’ayant reconnu, aurait ri aux éclats de son stratagème.
Ne nous arrêtons pas à ces fables; la nature ne crée pas de tels hommes pour que nous en fassions un texte à facéties. Précisément parce que le génie de Rabelais est resté enveloppé de tant de ridicules commentaires, tâchons de le mettre à nu.
Son message achevé auprès du roi, il ne séjourna guère à Paris ; il revint à Lyon : ubi sedes est studiorum meorum , où est le siège de mes études, écrivait-il.
D’abord, il y imprime une traduction qu’il avait faite, avec quelques changements, du livre de Barthélemy Marliani sur la topographie de l’ancienne Rome, et il dédie cet ouvrage au cardinal Du Bellay.
Puis, pour raffermir sa raison contre le spectacle des difformités aperçues en Papimanie, pays à'AntipJiysis (ennemi de nature), il étudie et professe publiquement l’anatomie. Il avait été, à son retour à Lyon, nommé médecin du grand hôpital. On se représente quelle tâche ce pouvait être en ces temps de peste; mais ces soins avaient du charme pour lui : il se trouvait là dans sa sphère, qui était de guérir, de soulager, d’instruire. Il pansait ses malades, et il venait ensuite verser à tous les trésors de sa science. Il montrait comment la création était apparue en ce
siècle plus vaste que jamais ; et bien des âmes, en l’entendant exposer cette manifestation nouvelle des lois divines, se consolèrent de tant de ruines qui se consommaient ou se préparaient alors.
l faisait son cours d'anatomie avec une telle éloquence, il y montrait si bien comment l’homme, construit d’une si savante et si précautionneuse architecture, est un être de prédilection, que la foule accourait pour l’entendre. Dolet suivait ses leçons. Rabelais, un jour, disserta sur un pendu avec tant de chaleur d’âme, il montra si nettement sur ce cadavre le miracle de notre nature, que Dolet s’écria, en sortant, qu’il enviait le sort du pendu, lequel venait d’être l’occasion d’un discours si divin.
Il écrivit cela à maître François dans une ode la-
tine, lui disant qu’il avait, dans sa leçon, comblé d’honneurs la nature humaine. L’illustre imprimeur sentait là véritablement s’écrouler le vieux monde ; il voyait se lever la lumière, et, plein d’espérance, il composait ses beaux vers :
C’est assez vécu en ténèbres,
es traces de ce cours se retrouvent dans le Pantagruel; on voit qu’il y enseignait, outre la grandeur de la création, le respect de la vie, et combien le sang est sacré. « Un seul labeur peine ce monde, disait-il, c’est forger sang continuellement. En ce travail, chaque membre a son office propre. La matière est fournie par la nature entière ; c’est le pain, c’est le vin, ce sont les aliments de toute espèce. Pour les trouver et préparer, les mains travaillent, les pieds cheminent et portent toute la machine-, les yeux conduisent, la langue goûte, les dents mâchent, l’estomac reçoit et digère. . . » Ici, le professeur décrit la formation du sang et le rôle que joue chacun de nos organes ; puis il ajoute : « Quelle joie parmi ces officiers quand, après tant de travaux, de soins et de dépenses, ils voient ce ruisseau d’or! Chaque membre se prépare et s’évertue de nouveau à purifier, à épurer ce trésor. Le cœur, par ses mouvements diastolique et systolique, le subtilise et enflamme , tellement que , par le ventricule droit, il le met à perfection, et, par les veines, l’en-
voie à tous les membres... L’harmonie des deux
n’est pas plus grande que celle du corps de l’homme.
On se perd, on s’égare, quand on entre au profond
abîme de ce microcosme. Croyez qu’il y a là quel- *
que chose de divin; ce petit monde est si bon, que, cette alimentation achevée, il pense déjà à ceux qui ne sont pas encore nés. » Alors Rabelais explique les mystères de la génération, tout cela comme on l’entendait alors, mais si humainement, qu’il grava dans les esprits à jamais cette vérité éternelle : que tout est réglé par des lois.
olet n’oublia point ces leçons. Dans son cachot, ce furent elles qui lui inspirèrent ces autres vers :
Un homme est-il de valeur si petite , Est-ce une mouche ou un ver qui mérite Sans nul égard sitôt être détruit ?
Un homme est-il sitôt fait et instruit, Sitôt muni de science et de vertu,
Pour être ainsi qu’une paille, un fétu, Annihilé ? Fait-on si peu de compte D’un noble esprit?
Rabelais et Dolet, comme amis, s’éclairent l’un
par l’autre. Hélas ! le temps n’est pas loin où celuici sera brûlé pour avoir mis au jour des livres hérétiques. Mais nous le verrons écrire, plein d’espérance
et de joie calme :
Si, au besoin, le monde m’abandonne,
Et si de Dieu la volonté n’ordonne Que liberté encores on me donne Selon mon veuil (vœu),
Dois- je en mon coeur, pour cela, mener deuil Et de regrets faire amas et recueil ?
Non, pour certain , mais au ciel lever l’œil Sans autre égard.
Tels étaient les pantagruélistes.
i les jours, pour maître François, étaient employés à l’anatomie et aux soins du grand hôpital, il passait les nuits presque entières à étudier l’astronomie, du haut d’un observatoire qu’il s’était fait construire.
Il publia, pour 1 535, un nouvel almanach, ce qui ne l’empêcha pas de donner une édition revue et corrigée de Gargantua et du premier livre de Pantagruel.
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endant qu’il étudiait ainsi et enseignait les secrets de nature, la calomnie, nommée en grec diabolos , comme il disait, continuait de travailler contre lui. Il sentit du danger à rester plus longtemps éloigné de son protecteur le cardinal Du Bellay } il retourna à Rome vers la fin de 1 536. Il était bien aise aussi de connaître un peu le nouveau pape Paul III, Clément VII étant mort. Il adressa au nouveau pontife une supplique dans laquelle il lui demanda trois choses : l’absolution publique de s’être enfui de chez les moines, la permission de pouvoir, au besoin, rentrer dans une abbaye de bénédictins, et l’autorisation d’exercer en tous lieux la médecine gratis, par piété, dit- il, aux seules conditions de ne se servir jamais ni du fer, ni du feu. Il avait en horreur ces deux éléments, surtout le feu, si mystérieux alors et considéré comme le purificateur universel. Un aphorisme d’Hippocrate disait : « Les maladies qui ne pourront être enlevées par le fer, qu’on y emploie le feu. » Les médecins coupaient, taillaient et brûlaient leurs malades.
« Les chirurgiens de notre siècle, dit le médecin allemand Jean Lange, pour avoir vu une fois le boucher éventrer un veau ou un porc, sans aucune notion d’anatomie, s’en vont brûlant et taillant sur le corps des mortels... Leur maxime, c’est quï/ faut souffrir pour guérir y et ils ne sont jamais plus satisfaits que lorsqu’ils entendent les hommes de haut parage leur donner cette louange quï/s sont durs et sans pitié pour leurs malades. »
La sainte Inquisition, de son côté, purifiait les âmes d’une façon terrible ; mais Rabelais voulut une méthode plus pitoyable, plus humaine. Il ne fut pas sceptique en médecine, comme on l’a dit; il avait été, au contraire, médecin par le cœur avant de l’être par la science. En présence de tant de malheureux, il avait cru à la possibilité de leur faire du bien, il avait cru en l’art de guérir et de soulager : ce fut la recherche et le but de toute sa vie. Voilà pourquoi il fut maître en cet art divin. Soigner, avoir cure , c’était sa mission ; mais aux procédés destructifs des vieilles doctrines il opposa, pour le corps et pour l’âme, les procédés curatifs. Son génie compatissant eût voulu pouvoir composer de toute sa science une panacée pour les pauvres malades. Il fait, de l’exercice de la
médecine, dans un de ses prologues, une sorte de ma-
gistrature et de sacerdoce; mais il demande, comme
première condition pour guérir, que le cœur de celui qui l’exerce soit sain. Les malades semblent seuls l’occuper ; c’est pour eux qu’il écrit son livre, parce qu’il sait que la plupart des hommes sont malades des fatigues et des vertiges de l’esprit; il rend le calme à leur sens en leur révélant l’harmonie de ce grand spectacle du monde. Tel est le but de ses écrits; mais,- hélas! les cafards et calomniateurs déjà ont enlevé ses premiers livres aux malades, aux goutteux, aux infortunés pour lesquels en leur mal esjouir il les avoitfaicts et compousés.
Que demande-t-il donc au saint-père? Detre le libre infirmier du genre humain.
Dans le temps même où la papauté venait de vendre au monde la permission de pécher, Rabelais ne lui demandait que l’autorisation de guérir.
e voilà de nouveau en route pour Rome, avec sa supplique. Il y arrive gaiement et disposé, le mieux du monde, à jouir des fêtes que l’on préparait pour l’entrée solennelle en Papimanie de l’empereur Charles - Quint. Vrai
Dieu ! quelle chère nous f îmes! dit-il. D’ailleurs, quelle bonne fortune, pour maître François, de pouvoir contempler en personne ce vivant Picrochole! Il s’intéressait plus que personne aux destinées de ces deux fantômes du temps : Charles-Quint et Soliman. Souvent il rassura ses amis sur l’avenir de l’Europe contre leur invasion, et prophétisa la ruine de leurs empires.
Avant de partir cependant, tout indique qu’il alla revoir sa Touraine, passer quelques jours dans la maison paternelle; car, même après la mort de son père, il y retourna tous les ans, autant que cela lui fut possible. Le cabaret de la Lamproie lui appartenait en propriété ; il s’y était réservé une chambre et sa part du jardin. Jusque dans ses dernières années, il ne laissa jamais s’écouler un automne, lorsqu’il était en France, sans y venir assister aux vendanges et jouer à la boule avec les beuveurs, ses antiques amis. Puis, de Ghinon, il allait au clos de la Devinière revoir ses braves vignerons et goûter avec eux le petit vin pineau, qui, d’année en année, lui paraissait meilleur.
En passant, il visita sans doute le noble abbé Ardillon, alla revoir son ermitage de Legugé, et faire ses adieux au bon d’Estissac. Il promit fort à l’évêque de lui écrire sur tout ce qu’il observerait à
Rome, comme aussi d’envoyer à M me d’Estissac, sa
mère, des salades de Papimanie, les plus digestives
du monde, pour l’estomac de monseigneur. Il devait y joindre, pour le jardin de Legugé, quelques fleurs inconnues en France. Il tint parole, et c’est par lui, en effet, à cette occasion, qu’ont été importés la romaine, les artichauts, les oeillets d’Alexandrie, plusieurs espèces de melons et citrouilles, etc.
Mais, outre des salades et des fleurs, le bon évêque eût été fort curieux que maître François lui pût envoyer le chapeau de cardinal, avec le titre de légat. En se disant adieu, ils causèrent un peu de cela, et c’est de quoi, dans sa correspondance, Rabelais devait tenir au courant monseigneur d’Estissac, outre ses propres affaires à lui, et tout ce qu’il pourrait apprendre touchant le pape, l’empereur, le roi et le sultan des Turcs.