LXI I
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’heminant tranquillement pour Papimanie, ^ le bon médecin s’étonnait des longues files f de pèlerins, pâlis de fatigue et de maladies, qu’en tous lieux il apercevait pieds nus et le bâton à
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la main. Ils allaient, pour être garantis de la peste, en pèlerinage à Saint-Adrien ou à Saint-Sébastien. La peste était quasi permanente en ces temps. D’ail leurs, l’Europe tout entière n’était qu’un champ de bataille, et, le long des chemins, il n’était pas rare de rencontrer des hommes blessés et mourants. Souvent Rabelais leur prodigua ses soins. Lorsqu’il trouvait quelque troupe de pèlerins faisant la sieste sous un arbre, ému de pitié pour leur crédulité, cette triste maladie de l’âme, il s’arrêtait avec eux, leur demandait d’où ils venaient. « Nous venons, répondaientils , de Saint-Sébastien ; nous allions lui offrir nos vœux contre la peste. — O pauvres gens! estimezvous que la peste vous vienne de saint Sébastien ?
— Oui, vraiment ; nos prédicateurs nous l’affirment.
— Oui, les faux prophètes vous annoncent ces abus ! Ils blasphèment en telle façon les justes et saints de Dieu, qu’ils les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains. (Hélas! pensait-il en lui-même, Homère aussi a écrit que la peste fut mise en l’armée des Grecs par Apollon ! ) Ainsi prêchait un cafard, dans mon pays, que saint Antoine mettait le feu aux jambes, saint Eutrope faisait les hydropiques , saint Gildas les fous , saint Genou les gouttes. Je m’ébahis si notre roi les laisse prêcher par son royaume de tels scandales ; car ils sont plus à
punir que ceux qui, par magie ou autrement, auraient mis la peste dans le pays. La peste ne tue que les corps; mais tels imposteurs empoisonnent les âmes.
« Mes amis, ne soyez plus, à l’avenir, si faciles à ces vains et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en son état, instruisez vos enfants, et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint
Paul. Ce faisant, vous aurez la garde de Dieu, des
anges et des saints, et n y aura plus ni peste, ni mal qui vous puisse véritablement nuire. »
l retournait auprès du cardinal ambassadeur, non plus seulement comme médecin, mais encore comme secrétaire et bibliothécaire de l’ambassade. Ces titres furent sa force auprès du pape pour obtenir ce qu’il demandait dans sa supplique. Aussi son affaire alla très-bien et gratis , et n’eut à subir que quelques lenteurs pour les formalités. Son attente dura depuis novembre jusqu’en février ; mais il ne s’ennuyait pas à Rome, et il était résolu de n’en pas partir qu’il n’y eût vu l’entrée de Charles-Quint.
Quant au titre de légat pour monseigneur l’évêque de Mailleza's, il ne put l’obtenir, parce que le roi proposait le cardinal de Lorraine, parce que le cardinal Du Bellay se proposait lui-même, et parce que le pape ne voulait pas qu’il y eût de légat en France.
En revanche, les détails qu’il lui envoie sur l’empereur, sur le pape et sur le Turc, sont admirables. L’embarras de Paul III est une comédie des plus gaies. Il lui faut, pour coucher l’empereur, trois mille lits, et il n’y en a plus dans Rome depuis le sac des lansquenets. Le saint-père fait des provisions comiques de foin, de paille, d’avoine, d’orge et de vin. Je pense quil lui coûtera bon , dont il se passât bien en la pauvreté où il est, qui est grande et apparente plus que en pape qui fut depuis trois cents ans en ça.
Ce pauvre pape n’en est pas moins résolu à faire à l’empereur la plus magnifique réception. Il lui envoie ambassadeur sur ambassadeur ; mais ces ambassadeurs ne coûtent rien. Pour* l’entrée du visiteur formidable, le bonhomme Paul III fait percer, tout au travers de la ville éternelle, une rue immense qui passe sous les arcs triomphaux de Constantin, de Vespasien, de Titus, de Numetianus et autres. Elle passe à côté du palais Farnèse , devant le palais Saint-Marc et sous le château Saint- Ange.
Pour percer ce chemin, « on a démoli plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises raz terre, ce que plusieurs interprètent à mauvais présage. C’est pitié de voir la ruine des maisons qui ont été démolies, et n’est fait payement ne récompense aucune ès seigneurs d’icelles. »
Pour subvenir au reste, le saint-père, proprio motu, de plenitudine potestatis, impose une taxe aux cardinaux, aux officiers courtisans, aux artisans de la ville et jusqu’aux porteurs d’eau. Aussi, Sa
Sainteté voudrait-elle de bien bon cœur que l’empe-
reur ne vînt jamais.
Mais comment ne le recevrait-on pas avec les plus * grandes marques de joie, lorsqu’on songe que lui seul peut servir de rempart contre le Turc, qui a juré ses bons dieux de venir ravager toute la chrétienté au printemps prochain?
Le plaisant de cette comédie impériale et papale, c’est que l’empereur n’est guère plus riche que le pape. Le pauvre homme en est aux expédients, bien plus encore que le saint-père. Heureusement, il leur vient de bonnes vaches grasses à l’un et à l’autre :
« Aujourd'hui matin est retourné ici le duc de Ferrare, qui était allé par devers l’empereur à Naples. Je n’ai encore sçu comment il a appointé touchant l’investiture et reconnaissance de ses terres. Mais
j entends qu’il n’est pas retourné fort content du dit empereur. Je me doute qu’il sera contraint mettre au vent les écus que feu son père lui laissa, et le pape et l’empereur le plumeront à leur vouloir, d’autant mieux qu’il a refusé le parti du roy . . . L’empereur a faute d’argent et en cherche de tous côtés, et taille de tout le monde qu’il peut et emprunte de tous en* droits. Lui, étant ici arrivé, en demandera au pape, c’est chose bien évidente ; car il lui remontrera que il a fait toutes ces guerres contre le Turc et Barberousse pour mettre en sûreté Italie et le pape, et que force est que il y contribue. Le dit pape répondra que • il n’a point d’argent, et lui fera preuve manifeste de • sa pauvreté. Lors l’empereur, sans qu’il débourse rien, lui demandera celui du duc de Ferrare, lequel ne tient qu’à. un fiat. Et voilà comment les choses se jouent par mystères. »
Mais patience ! patience ! comme disait Panurge, voici venir un nouveau personnage dans la comédie, c’est le grand Sophi de Perse. Que fait-il ? Ce quil fait, mes bonnes gens? Il vous bat monsieur le Turc, met son armée dans la plus épouvantable déroute qui se soit jamais vue, et, par ainsi, se trouve ébranlé le grand épouvantail, et « l’empereur est hors cette peur qu’il avoit que le dit Turc ne vînt en Sicile, comme il avoit délibéré, à la primevère; et se peut
tenir la chrétienté en bon repous d’ici à longtemps ; et ceux qui mettent les décimes sur l'Église, eo pretextu qu’ils se veulent fortifier pour la venue du Turc, sont mal garnis d’arguments démonstratifs. »
Les détails sur la personne du pape et sur ses prédécesseurs ne sont pas moins curieux, surtout sur Alexandre VI, qui avait fait peindre dans la chapelle de son palais, au-dessus du maître-autel, au lieu de l’image de la Vierge, le portrait de sa maîtresse.
Quant au pape actuel, il le connaît bien. C’est un brave homme, méticuleux s’il en fut et de bonne intention, mais qui a peur de tout, même des astrologues, et qui rend toute la ville peureuse comme lui : « Je vous envoie un livre de pronostics duquel toute cette ville est embesognée, intitulé : De eversione Europæ. De ma part, je n’y ajoute foi aucune. Mais on ne vit oncques Rome tant adonnée à ces vanités et devinations, comme elle est de présent. Je crois que la cause en est
Mobile mutatur semper cum principe vulgus.
( Souvent le peuple suit l’égarement du prince. ) Telle était la correspondance de maître François-, on y sent, outre son intelligence des grandes affaires, qu’il aimait à se mettre chaque jour le monde entier sous les yeux, et qu’il fut le contemplateur assidu de
Phistoire. C’est ainsi qu’au prologue du livre IV on le voit exposer ce drame immense de son siècle. Ailleurs, il nous montre comment les destinées, tout à coup agrandies, du genre humain, font entrer les dieux du vieil Olympe en pensement nouveau et tédieux. Mais ils sentent qu’à cette destinée ils ne peuvent contrevenir, car elle est passée par les mains et fuseaux des sœurs fatales.
Au chapitre xli du livre III, il expose toutes les batailles que les rois sont en train de livrer sur la terre :
François I er contre Venise.
L’empereur contre les Suisses.
Le roi d’Angleterre contre l’Ecosse.
Le pape contre Ferrare.
Le Turc contre le Sophi.
Les Tartares contre les Moscovites.
■ Peut-être se demandait-il s’il n'y avait pas, aux mouvements si variés de l’histoire, une loi d’harmonie, comme à la formation du sang dans nos veines, comme au roulement des astres sur nos têtes, comme à la croissance du moindre brin d’herbe.
’hiver passé, il quitte Rome, revient en France avec le bref papal. C’était une réponse aux sots : cela lui eût suffi; mais, d’un autre côté, ces bulles du pape, au milieu de la chrétienté en proie aux moines, étaient pour lui une sorte de sauf-conduit.
Et ne croyez pas que de telles précautions lui fussent inutiles ; l’auteur du Pantagruel ne pouvait, en effet, manquer d’avoir des ennemis nombreux : il en eut non-seulement dans la partie ignorante et fanatique du clergé , mais aussi parmi les promoteurs de la Réforme naissante. De ce côté, on ne lui pardonnait guère sa rupture avec Calvin, dont il avait été l’ami dans sa jeunesse, et en compagnie duquel (nous l’avons vu) il avait pris, l’un des premiers en Europe, des leçons de grec.de Lascaris. Mais Rabelais avait très-bien aperçu les germes d’un nouveau fanatisme en celui qui devait un jour brûler Servet. Il fut donc pour les esprits étroits dans les deux camps un personnage suspect.
M. Louis Paris a publié dans son Cabinet historique (décembre 1 858, page 348 ) une lettre inédite jusque-là, et maintenant encore fort peu connue,
adressée de Lyon par le cardinal de Tournon au
chancelier Antoine du Bourg, entre 1 535 et 1 538. On y voit que Monseigneur l’ archevêque ne se faisait pas faute d’intercepter et d’ouvrir la correspondance de Rabelais ; en revanche, la postérité ouvre et lit à
son tour les lettres du cardinal.
Juste retour y Monsieur , des choses cPici-bas ! . ,
Voici donc ce qu’écrivait le prélat au chancelier du Bourg : ;
« Monsieur, je vous envoie une lettre que Rabe- « iezus escripvoyt à Rome, par où vous verrez de « quelles nouvelles il advertissoit un des plus mau- « vais paillards qui soient à Rome; je luy ay faict « commandement que il n’eust à bouger de ceste « ville jusqu’à ce que j’en sceusse votre voulonté, et « s’il n’eust parlé de moy en la. dite lettre et aussi « qu’il s’advoue au roy et royne de Navarre, je « l’eusse faict mettre en prison pour donner exemple « à tous ces escripveurs de nouvelles. Vous m’en « manderez ce qu'il vous plaira, remettant à vous
« d’en faire entendre au roy ce que bon vous en « semblera.
« F., cardinal de Toumon.
. « De Lyon, ce X «Taoust. »
Rabelais, grâce à la protection du cardinal Du Bellay, put éviter cette tracasserie et sortit de Rome sain et sauf, mais il revint, cette fois, non plus à Lyon, Dolet n’y avait pu rester, la calomnie l’avait chassé , emprisonné ; il retourna s’établir à Montpellier, et s’y fit définitivement recevoir docteur en médecine, au mois de mai 1 537 - Maître François ne rapportait point d’Italie les fureurs sombres de Martin Luther; pourquoi cela? Parce que, dans la cité immense des Césars et de Léon X , où Luther n’avait vu que l’Église papale, maître François avait vu l’univers; parce que, de sa soif ardente, il y avait humé, pour ainsi dire, tous les souffles du monde. Cependant chaque fois qu’il en revint il fut bien aise aussi, contre l’horrible ivresse âCAntiphysis , de se raffermir au spectacle de la nature. Pendant tout cet été de 1 537 , ^ & un coufs public sur les pronostics d’Hippocrate, et continua, Tannée suivante, par un nouveau cours d’anatomie.
Ses anciens auditeurs, ses amis, ses condisciples
de Montpellier, accoururent pour l'entendre. Us forent bien étonnés de voir que, déjà, ce n’était plus le jeune et ardent docteur d’autrefois, celui qui jouait avec eux la comédie, mais un philosophe plein de sagesse et d’expérience. Il était dans sa cinquantecinquième année ; sa barbe grise, son visage austère, ne le montraient que trop. Mais le cœur ne vieillissait pas : en tous lieux, en tout temps, sur tous les sujets évoquant la lumière, il recherchait le vrai Dieu dans
ses œuvres Cependant la persécution contre tous
les chercheurs allait croissant. Maître François, au milieu des menaces, continua ses études avec calme, répétant peut-être en souriant le mot d’un ancien Père : « Laissez-moi voir, ô mon Dieu , la beauté de votre visage. »
Le bref papal , en le protégeant pour son passé , ne le mettait pas à l'abri de la calomnie; il sentit qu’il ne pouvait rester ainsi longtemps séparé de tout protecteur; que, loin du cardinal, il ny avait de sûreté pour lui qu’auprès du roi. Il part pour Paris. Paris, le voisinage de la cour, était encore le plus sûr asile pour ces représentants de la liberté future du genre humain. Dolet, plus persécuté que jamais, venait aussi de s’y installer. Mais que leur destinée fut différente! Il est vrai qu’en Dolet on croyait voir vivante la terrible machine qui, du pays damné de Gutenberg
et de Luther , se répandait par toute la terre, dissipant les ténèbres et menaçant de ne pas laisser en
Europe un petit coin obscur où se pussent retirer tant de bons moines accoutumés à vivre, dans la nuit, avec les pharisiens, pattes-pelues, harpies, tous corrupteurs des hommes, tous mangeurs des peuples, tous passés maîtres en diabolologie.
e temps était terrible : les bûchers succédaient sans fin aux bûchers ; tout servait de prétexte aux plus affreux supplices : hérésie, sorcellerie, magie, démonolâtrie, possessions, obsessions, on punissait de mort jusqu’aux troubles de Pâme. Ceux qui étaient atteints de maladies étranges, on les brûlait (le diable était en eux) ; on jetait au feu les fous, sous prétexte que, Pâme étant partie, on devait rendre le corps aux éléments. On brûlait jusqu’aux mélancoliques. Des villages entiers se trouvèrent dépeuplés. Sous le seul règne de François I er , cent mille sorciers furent déférés à la justice. Quelle justice, grand Dieu ! quand on songe qu’un juge faisait le vœu de voir cette foule innombrable de prétendus
sorciers réunis en un seul corps pour les faire brûler tout à une fois en un seul feu! Les enfants, quel que fût leur bas âge, étaient compris dans les procédures ; seulement, le même juge pensait que, par bonté d'âme, on pouvait se contenter de les étrangler .
Ce n’était pas assez de l’innocence humaine, ij leur fallait l’innocence des bêtes ; leur fureur de juger, de damner et condamner s’étendit (on hésite à le dire) jusqu’aux insectes. On vit des tribunaux, frappés de vertige, condamner à l’excommunication des chenilles, des limaçons et des rats! On croit rêver; l’histoire cependant a conservé des traces de ces aberrations du pauvre esprit humain.
A Troyes, sentence est rendue contre des chenilles,
en ces termes : « Parties ouïes, faisant droit sur la
requête des habitants de Villenoce, admonestons les
chenilles de se retirer dans six jours, et, faute de ce
faire, les déclarons maudites et excommuniées. » .
A Grenoble, même arrêt contre des limaces. Dans l’évêché d’Autun, les rats s’étaient multipliés d’une manière terrible : procès leur est intenté , assignation de comparoir ; ils firent défaut, on les excommunia.
S’ils n’eussent joué que ces comédies, c’eût été bien ; mais il faut voir le portrait que Rabelais nous a laissé d’eux dans le chapitre des chats fourrés : ils mangent les petits enfants ..., ils brûlent, écar ~
tellent , décapitent , meurtrissent, emprisonnent , ruinent et minent tout, sans distinction de bien et de mal .
On comprend, avec de tels juges, si Rabelais pouvait craindre, s’il avait trop de la protection papale et royale. D’un jour à l'autre , il pouvait lui venir quelque accusation étrange de magie ou de lycanthropie.
A Paris, cependant, il lui fallait un asile*, il demanda d’entrer comme prébendier à l’abbaye de Saint-Maur-des- Fossés. Quelques docteurs prétendirent que Rabelais n'ayant pas profité immédiatement de l’autorisation de rentrer dans un monastère, que n’ayant pas même repris l’habit religieux depuis deux ans que ces bulles de réhabilitation lui avaient été délivrées, il ne pouvait être admis à Saint-Maur - que sur un nouveau bref du pape. Heureusement, par l’intermédiaire du cardinal, il l'obtint très-vite, et entra à l’abbaye, se décidant enfin, cette fois, à revêtir l’habit de Saint-Benoît.
aint-Maur, dont il nous a laissé l’éloge dans le Pantagruel, n’était plus une tanière à' moines, semblable à celles du temps jadis; le souffle nouveau qui parcourait la terre avait déjà changé bien des choses : mœurs, langues, institutions, rapports des peuples entre eux, sciences, doctrines religieuses, tout avait soif de réformes. Aux yeux mêmes des contemporains, le monde paraissait renaître... Ce mouvement de renaissance avait pénétré jusque dans certains monastères : Saint-Maur était de ce nombre. Aussi Rabelais nous dépeint-il ce séjour comme un paradis de salubrité , aménité, sérénité, commodité , délices, et tous honnêtes plaisirs d’ agriculture et vie rustique . Mais il faut dire que l’abbé de ce monastère était le cardinal Du Bellay; qu’il en faisait, lorsqu’il n’était pas en ambassade, le heu habituel de sa résidence, et qu’il y avait fait bâtir, par l’architecte Philibert Delorme, un magnifique château à l’italienne.
C’est là que Rabelais transporta sa riche biblio-
thèque, ses manuscrits, ses papiers, ses collections, ses instruments scientifiques. Il retrouva, dans cette retraite, la vie de Legugé, mais agrandie de combien . d’années d’expérience, d’études et de voyages! Plus souvent encore qu’autrefois, il alla, de Saint- Maur, visiter ses amis ; ses promenades les plus habituelles étaient en Touraine, en Poitou, en Normandie.
Il venait là pantagruéliser chez le roi d’Yvetot. Ceci n’est pas une plaisanterie : la royauté d’Yvetot appartenait à cette époque à l’un des quatre frères Du Bellay* I! allait aussi chez l’évêque du Mans, René Du Bellay, qui aimait la physique. Ils faisaient, maître François et lui, des conversations, des recherches, des expériences sans fin, et on les eût pu prendre, dans leur évêché, pour deux nécromanciens.
Comme autrefois, tout entier à ses amis, il écrivit, à Saint-Maur, les ruses de guerre de Guillaume Du Bellay, chevalier de Langey, le même dont il a raconté la mort avec tant de respect dans le Pantagruel . Depuis qu’il devait au cardinal d’avoir pu connaître la ville éternelle, on voit combien il lui était resté dévoué, ainsi qu’à ses frères; car nonseulement il avait vu Rome, mais il l’avait vue avec l’ambassadeur ; il avait été initié à la politique du Saint-Siège. Aussi comme il remercie bien de cela le noble cardinal dans l’épître dédicatoire placée en
tête du livre de Barthélemy Marliani! Il voudrait immortaliser son généreux ami : Puis-je vous remercier, lui dit-il, autrement que par un tel honneur ? Ce que depuis mon enfance je souhaitais le . plus, c’était de voir l’Italie, de connaître la capitale du monde; votre généreuse bonté a comblé mon désir. Non-seulement j’ai vu Rome, mais je l’ai vue avec vous, je l’ai vue dans le gouvernement des affaires pendant votre glorieuse ambassade. »
Il espérait, je crois, finir ses jours à Saint-Maur:. on voit qu’il s y était arrangé pour cela. L’évêque du Mans eut beau le nommer, dans son diocèse, curé de Saint-Christophe-du-Jambet, il n’y alla pas, et s’y fit remplacer par un coadjuteur. D’ailleurs, pour ce qu’il lui restait à publier il avait besoin de ce refuge de Saint-Maur, protégé par la puissance royale; il faut considérer qu’il était plus que sexagénaire, qu’il ne lui suffisait plus d’habiter par l’esprit des régions éthérées, qu'il fallait au vieillard un lieu de repos et de paix.
ivre plus que jamais à l’étude sous les beaux ombrages de Saint-Maur, ses amis attendaient de lui une œuvre de haute portée philosophique et religieuse; ses conversations, d’ailleurs, depuis quelque temps semblaient indiquer cela. Tous les grands esprits (ainsi que l’atteste un distique célèbre de Théodore de Bèze) avaient les regards vers lui. Que ne pourra pas faire un tel homme dans les choses sérieuses, disait-on, lui qui, seulement en jouant, a écrit un si admirable livre? Il faut citer parmi ceux qui espéraient ainsi en Rabelais le futur chancelier de l’Hospital, alors conseiller au parlement de Paris; mais l’auteur du Pantagruel les trompa, ne devint point sérieux, et continua de rire.
Parce que rire est le propre de l'homme , parce qu’il faut, disait-il, en éclairant le monde brûler les brûleurs dans les flammes de l’esprit. Et qu’est-ce que l’esprit, sinon la joie de l’homme ? L’esprit est le consolateur du monde ; comment la joie n’habiterait-elle pas avec lui? Si l’esprit nous illuminait
mieux, tous nous serions saisis d’un rire olympique au spectacle de l’impuissance des diables, et à voir combien ce monde, et chacun de nous, est précautionneusement entouré des soins de la Providence. N’en croyons pas un instant qui passe dans une éternité. Le gouvernement de ce monde n’est abandonné ni aux méchants, ni au hasard, ni au diable : il est tout entier aux mains du Père universel, organisateur et conservateur de tout être et de toute viè. Erreurs, fureurs, aveuglement, des âmes, maladies
terribles, sans doute; mais ayons confiance au mé-
decin suprême, à celui qui est bon par-dessus tous, •et qui a la nature entière et tous ses secrets, et l’éternité pour guérir.
Outre les raisons de sûreté, un autre motif Peut retenu à Saint-Maur : Tiraqueau, qui semble avoir été toujours l’ami le plus cher à son cœur, venait d’être nommé conseiller au parlement de Paris ; cela les rapprochait l’un de l’autre. Jean Bouchet avait été nommé au même parlement, et ils étaient heureux de retrouver ensemble un souffle de leur jeunesse. Rabelais fut toute sa vie le centre des libres penseurs ; mais il ne donna point à leur association d’autre base que l’amitié. Leur règle consistait à s’aimer les uns les autres. Tout ce qui était de lui ou à lui ne semblait exister que pour ses amis; jusque
dans les moindres choses on en retrouve la trace. Ainsi, sur chaque volume de son admirable bibliothèque, il avait inscrit cette devise, qu’on eût pu lire jusque dans son cœur : Francisci Rabelæsi medici /.ou T0t>v aurou (^iXoüv (à François Rabelais, médecin, et à ses amis).
Ce qui l'attirait surtout auprès de Tiraqueau, c’est qu’il trouvait chez lui une famille, famille patriarcale, comme il l’eût aimée pour lui-même. Le docte et bon Tiraqueau avait vingt-six enfants, sans compter les enfants des enfants , qui commençaient à naître, et auxquels Rabelais faisait tant de beaux contes!...
La nomination de Tiraqueau à Paris et de Jean Bouchet nous montre que Thumanité commençait d’avoir quelques représentants parmi les parlements. Cependant les affreux bûchers continuaient, malgré Tiraqueau, l’Hospital et quelques autres. Rabelais put entendre, de Saint-Maur, les cris de Dolet, brûlé sur la place Maubert, à l’âge de trente-sept ans; il put lire les nobles vers qu’il adressa en vain à ses juges, du fond de son cachot :
Que me veut-on? .....;
Suis-je un loup gris ? suis-je un monstre sur terre, Pour me livrer une si rude guerre?
Suis-je endurci en quelque méchant vice,
Pour me traîner si souvent en justice ?
Quand on m’aura ou brûlé ou pendu, Mis sur la roue et en cartiers fendu , Qu’en sera-t-il ? Ce sera un corps mort.
Las! cependant, n’aura-t-on nul remord De faire ainsi périr cruellement Un qui en rien n’a forfait nullement ?
Oui, ce ne sera qu 'un corps mort, héroïque martyr; mais ton âme, sortie immortelle du milieu des flammes, aura son refuge dans Taine de tes amis, dans Pâme de tout un peuple. Rabelais, à cet horrible spectacle, anticipant de trois siècles, s’écriera, montrant la caverne des chats fourrés : « Quand leur cabale sera manifestée au peuple , il n’est orateur si habile, loi si draconienne, magistrat si puissant, qui le puisse empêcher de les faire tous vifs là dedans leur rabouillére félonnement brider. Ah! s’il en devait être autrement, s’écrie-t-il, que la foudre du ciel en cendre les réduy se, puisque les humains tant sont au cœur endurcis que le mal parmi eux advenu, advenant et à venir , ne recordent, ne sentent, ne prévoient de longue main, ou, le sent ans, ne osent et ne veulent ou ne peuvent le exterminer . »
e ne parle point d’un nouvel almanach
qu’il publia vers la fin de i545 v afin d’arriver tout de suite à .dire que, l’année suivante, après le supplice de Dolet, il eut le noble courage d’imprimer le troisième livre de Pantagruel.
Il faut lire ce livre, je n’en donne point l’analyse ; d’ailleurs, tout s’y passe en conversations : point de voyages, point de guerres; il y est dit seulement, au premier chapitre, que Pantagruel, maintenant roi d’Utopie ef roi de Dipsodie, a transporté une colonie d’Utopiens chez les Dipsodes; que Panurge a été créé par lui châtelain de Salmigondin; que, là, M. le châtelain, achetant cher, vendant bon marché, mangeant son blé en herbe, a trouvé le merveilleux moyen de créer quelque chose de rien, en formant beaux et bons créditeurs. Le reste du livre est employé en délibérations sur le mariage de Panurge. Voudriez-vous , dit-il, qu ainsi seulet, je demou rasse toute ma vie sans compaignie conjugale? Vous savez quil est écrit :væ soli! (malheur a l’homme seul!) Mais, de l’humeur dont il est, il aura
peut-être, dans le ménage, tant de chagrins! — Donc, doit-il ou non prendre femme? Il entremêle l’une et l’autre réponse de tant de si et de mais que le sage Pantagruel lui-même ne sait plus que résoudre. Les quatre facultés sont tour à tour interrogées
sur ce point, et les sorts et les songes, et la sibylle
de Panzoust, et le médecin Rondibilis, et les fous et les sages; on interroge jusqu’aux muets. Enfin on se résout à mettre à la voile pour le grand voyage vers la Dive- Bouteille, qui seule peut donner réponse à cet insoluble problème.
Pour la première fois, sans être arrêté par rien, il avait osé mettre son nom à son livre : un déluge de fureurs, de calomnies, d’accusations, tomba sur lui, mais n’altéra pas sa sérénité. Bravant cefte hideuse , morveuse , caterrheuse , vermolue cagotaille , il se mit à raconter, au milieu de leurs cris, le voyage du bon Pantagruel aux îles de Tohu et de Bohu, aux îles de Nargues et de Zargues.
Des commentateurs ont dit que la raison parle dans Rabelais le langage de la folie ; ô mes amis, n’en croyez rien! Son œuvre est sans doute une bouffonnerie sans exemple, car c’est la comédie la plus vaste et la plus variée qu’il y ait jamais eu. Les personnages y sont en nombre infini; tous sont évidemment un peu troublés du cerveau, tous ont
leur folie; mais chacun d’eux parle admirablement le langage de sa passion.
Un seul personnage tient parmi eux le langage de la sagesse, c’est le grand, le bon, le divin Pantagruel. Qui a vu que jamais chez celui-là la raison ait parlé le langage de la folie? Il parle au milieu de la folie de son entourage; il subit les interruptions les plus diverses et les plus inattendues; mais jamais ni Platon, ni Socrate, ni personne, n’a parlé avec plus d’élévation, de droiture et de conscience. Rabelais met en scène comme jamais personne ne
l’a su faire la folie générale, mais tout cela est pré-
sidé, guidé par la sagesse suprême. Aussi la nef pantagruélique ne peut-elle périr, l’éternité lui est assurée. Vico disait au siècle dernier : Je me sens assis sur un trône de diamant. C’est en lisant l’œuvre de Rabelais qu’on peut éprouver un sentiment analogue. Les qualités divines nous y sont en effet si bien montrées, et dans la nature et dans l’homme, que nous nous sentons animés et pour ainsi dire
sanctifiés d’une parcelle de l’infinie sagesse et de l’in-
finie bonté.
S’il restait au lecteur quelques doutes sur cette haute portée morale et religieuse de l’œuvre de Rabelais, je ne me contenterais pas de le renvoyer au prologue de Gargantua, où l’auteur lui-même dit si
bien : « Posé le cas qu’au sens litéral vous trouvez matières assez joyeuses... toutefois pas demourer là ne fault, » je rappellerais ceci : un des plus fervents amis de Rabelais, un des plus assidus aux réunions pantagruéliques, Jean Bouchet, dans un poème en vers, intitulé : le Traverseur de voies périlleuses , nous a laissé voir parfaitement quelle était la pensée des pantagruélistes. Dans le temps même où Rabelais écrivait le récit des pérégrinations de Pantagruel et de ses compagnons, Jean Bouchet, qui, très-probablement, trouva trop bouffon ce voyage à travers toutes les philosophies, toutes les religions et toutes les sociétés, se mit à le refaire en vers et de façon, selon lui, plus sérieuse, sous ce titre du Traverseur de voies périlleuses. Nous y voyons d’abord qu’il y a du bon en tout homme :
Car Dieu, très bon, très juste et bénédict, Fait tout en soi par compas et mesure,
Et n’a laissé l’humaine créature,
Qu’il aime tant, sans lui avoir donné Quelque vertu et don bien ordonné.
Les vers sont lourds et sans grâce, mais vous y retrouvez la pensée hardie et nouvelle, que l’homme n’est pas une créature maudite, que l’élément divin réside au fond de sa nature.
Nous voyons ailleurs apparaître la liberté et le respect de la conscience individuelle :
Dieu tout-puissant est le seul scrutateur Des volontés
La force de Rabelais, c’était d’avoir banni la peur. Il l’avait, dans son âme, remplacée par l’éternel éclat de rire; nous retrouvons une preuve de cela dans sa devise grecque Tuy» auv 0s Eh bien! Jean Bouchet, son ami, son disciple, lui aussi nous dira :
Chasse la peur *.
et tes sens diligents
Mets en avant pour les choses sécrétés Manifester par loyaux interprètes.
J’ai parlé de la nécessité, très-bien comprise par les pantagruélistes, de créer une littérature pour le peuple, et de n’employer pour cela que la langue vulgaire; Jean Bouchet nous avoue qu’il a composé son livre :
Non en forge subtile,
Non en langage affecté, mais en style Aisé et gros, affin que simples gens L’entendent mieux : ce n’est pour les Régens Ni pour les Clercs de bonnes et grans lettres,
Mais aux amis de ses vulgaires mettres.
Les vulgaires mettres de Jean Bouchet sont de
nos jours tout à fait illisibles ; mais il était bon d’y jeter un coup d’œil, et de leur demander quelques renseignements sur les tendances morales de Rabelais et de son entourage. Ils nous ont, je crois, sur ce point, suffisamment édifiés.
Continuons donc notre examen des prouesses espoventables de Pantagruel , et remarquons qu’à partir du III e et plus encore du IV e livre, la sagesse de Pantagruel est devenue plus inaltérable; pas une parole légère sur ses lèvres. A mesure qu’il s’éloignait de ses jeunes années, Rabelais faisait vieillir avec lui ses personnages. Hélas! les cheveux de Panurge lui-même avaient blanchi. Qu’ils étaient
loin, en effet, ces souffles de jeunesse, ces temps
heureux où l’aurore du jeune Pantagruel semblait se lever avec l’aurore du monde ! Le sage contemplateur les avait vus disparaître ces parfums des Florides apportés par Colomb, et ces joies de l’imprimerie naissante et de l’antiquité retrouvée, et du premier éveil des sciences... Il y avait dans l’air, au temps où nous sommes, des pressentiments funèbres. Tous ces bûchers, quetait-ce, sinon les feux précurseurs de la Saint-Barthélemy? Cependant, malgré les années, Panurge et frère Jean, de livre en livre, augmentent en folie et en fougue; on ne sait quel flot de révolte s’élève de leur âme... Toute pa-
rôle sérieuse de Pantagruel est emportée par leurs bouffonneries quelquefois terribles.
endant qu’il prépare la suite de son Pantagruel, la rage des bigots, leurs injures, leurs calomnies répétées, imprimées, précitées publiquement, devinrent si violentes, que Rabelais finit par s’attrister. Il se voyait attaqué non-seulement par les moines, mais par fous ceux qui, pour défendre leurs doctrines, ne rougissaient pas de répandre le sang (ce sang, fruit des efforts de
la nature entière). Calvin lui-même dénonça Rabe-
lais à la haine de ses sectateurs. Mais il n’y a que les adorateurs des faux dieux, disait Rabelais, qui veuillent maintenir leur culte sur la ruine de ce qui est la vérité vivante. Ils brûlent le plus beau livre de Dieu, qui est l’homme, pour conserver leurs doctrines éphémères. Mais la doctrine des doctrines, la loi suprême, le verbe divin, a-t-il donc besoin d’eux et de leurs barbaries pour se maintenir éternel? Comme il lisait alors, plus que jamais, l’Ecriture sainte, il aimait à s'arrêter sur ces paroles de Job :
Numquid Deus indiget vestro mendacio, ut pro illo loquamini dolos? — Numquid faciem ejus accipitis, et pro Deo judicare nitimini? (Dieu a-t-il besoin de votre mensonge, et que, pour le défendre, vous ayez recours à ces fraudes? — Prétendez- vous protéger Dieu, et serait-ce à le favoriser que tendent vos manœuvres ?)
Cependant, les plus doctes, les plus grands personnages, toute la cour et François I er lui-même, se prononcèrent pour Rabelais. En reconnaissance de son bon, franc et loyal courage, les pantagruélistes lui offrirent un flacon en or et argent ayant la forme d'un beau et ample bréviaire.
Mais la Sorbonne ne riait pas; elle représenta au roi que le III e » livre de Pantagruel était un livre plein d’hérésies. François I er se le fit lire, l’approuva, en reconnut Y utilité, et prit en horreur quelques mangeurs de serpents... Leur charité ardente eut recours à un autre moyen : ils inventèrent que Rabelais était l’auteur de livres infâmes qui circulaient alors.
Sur-le-champ Rabelais, voulant s’expliquer, voulant remercier le roi et tous les pantagruélistes du royaume, publia par anticipation quelques chapitres du livre IV. Il les fit précéder d’une épître au cardinal Odet et d’un long prologue.
Sa?is vous mètoit le cœur failli , dit-il au cardinal, la calumnie de certains cani baies , misantropes , agelastes (qui ne rient pas), avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée, quelle avoit vaincu ma patience, et plus nestois délibéré d'en escrire un iota.
Mais la défense que tant de nobles et grands personnages ont prise de son livre lui a rendu, dit-il, l’espérance et le courage. D’ailleurs il s’est rappelé que Dieu a voulu que sa voix soit entendue et que la loi de vivifique science soit annoncée à ceux qui sont dans les ténèbres. Ce sont, dit-il, les paroles de Salomon, au chapitre XLV de l’Ecclésiastique.
Les premiers chapitres de ce IV e livre nous montrent Pantagruel, Panurge et leurs compagnons voguant vers l’oracle de la Dive- Bouteille. Ils parcourent, à travers les mers, des îles inconnues, mystérieuses, fantastiques; mais au milieu de quelle tempête !
Et qu’est-ce que cette tempête, sinon la tempête morale du XVI e siècle? Tous les éléments se combattent, l’air devient opaque, le soleil a disparu, le fanal du navire est éteint. Autre lumière ne nous apparaissoit que des foudres . Chacun pense à son âme, crie le pilote, n’espérant aide que par miracle des cieux.
Pantagruel levant les mains au ciel : « Seigneur Dieu, dit-il, sauve-nous, nous périssons. Non, toutefois, advienne selon nos affections, mais ta sainte volonté soit faite! »
Panurge, pour qui se fait le voyage, dans son effroi, la raison troublée, veut qu’on arrête : Puisque surgir ne pouvons à bon port , mettons-nous à la rade je ne sais où. Plonge \ toutes vos ancres.
Mais le noble Pantagruel, plein de confiance en Dieu, l’œil à la proue, tenant le gouvernail, rend* la joie à tous ses compagnons en s’écriant le premier : Terre ! terre! je vois la terre , enfants.
Il ne faut pas oublier que cette horrible tempête n’a d’autre cause que la présence, sur l’Océan, d’un gros navire chargé de moines : jacobins, jésuites, capucins, augustins, bernardins, célestins, théatins, egnatins, amadéans, Cordeliers, carmes, minimes et autres saints religieux, lesquels s’en vont au concile de Chêsil , c’est-à-dire au concile de Trente. Aussi, la vue de tous ces beaux pères concilipètes, qui divertit Panurge, attriste le bon Pantagruel.
ÇSabelais vivait à Saint-Maur depuis neuf àçans, lorsque François I er , le protecteur des ^protecteurs, mourut. Cette mort devait
être la fin du cardinal Du Bellay. Il fut remplacé auprès du nouveau roi, Henri II, par le cardinal de Lorraine (plus connu sous le nom de cardinal de Guise). Momentanément il résolut de quitter la France, de retourner à Rome. Rabelais, quoique dans les bonnes grâces du cardinal de Guise, jugea prudent de disparaître aussi, et pour la troisième fois il* accompagna en Italie monseigneur Du Bellay.
Il n’est resté de ce troisième voyage qu’un seul monument : c'est le récit des fêtes véritablement pantagruéliques que le cardinal donna à Rome pour célébrer la naissance du Dauphin de France; récit curieux, qui montre un certain côté des mœurs du ♦ temps. Maître François, dans ce récit, ne fut guère que le secrétaire de Du Bellay : celui-ci le chargea
de rédiger cette Sciomachie pour être envoyée au f cardinal de Guise. C’était faire sa cour en même temps au Guise, au roi et à madame de Valenti nois , laquelle put voir qu’il y avait eu dans ces fêtes une belle allégorie en son honneur.
Malgré ces hommages à la nouvelle cour, deux ans s’étaient écoulés, et l’on ne rappelait pas monseigneur Du Bellay de son exil volontaire. Rabelais, espérant que peut-être il pourrait le servir auprès du cardinal de Guise, prend sa résolution, revient seul à Paris, se rend chez monseigneur de Guise, s’en fait aimer, négocie pour son ancien protecteur,
obtient pour son Pantagruel la protection du roi, et
publie la fin du IV e livre et, de plus, un almanach ' nouveau pour i55o. D’avoir revu ses chers, ses bienheureux papimanes, il semble que cela l’eût remis en verve et en gaieté.
Il montre maintenant nos voyageurs arrêtés dans l’île des Macréons, île tout encombrée de vieux temples ruinés et de sépulcres antiques . Ils traversent
l’île Farouche, visitent le lamentable pays des Pape-
figues, assujettis, grugés, ruinés, minés, exterminés par les Papimanes; l’état de misère où ils les trouvent leur fait horreur, ils n’osent qu’à grand’peine pénétrer dans leurs terres.
Partis de chez les Papefigues et poussés par un
vent frais, iis abordent aux rivages prospères des beaux, des bons, des doux, des gras, des béats Papimanes :
O gens heureux !
O semi-dieux !
Ils y voient l 'archétype d'un pape! ils y entendent les discours naïfs du bonhomme Homenaz, évêque de Papimanie *, ils y voient le livre des Décrétales, par la vertu desquelles est l'or subtilement tiré de France en Rome.
A cette vue, une tempête d’éclats de rire se soulève parmi les pèlerins : c’est une avalanche d’exclamations, d’histoires, de propos... Ils parlent tous à la fois, Homenaz et Pantagruel, Panurge et frère Jean, Ponocrate et Eudémon, Carpalim et Gymnaste, Rhizotome et Épistémon. Épistémon, quoiqu’il en ait vu bien d’autres, quoiqu’il ait été mort, quoiqu’il ait vu l’enfer et tous les diables, gagne la colique de saisissement à cette cohue décrétaliarcale. Tous racontent pêle-mêle ce qu’ils savent des miracles advenus par les saintes Décrétales ; tous s’écrient ensemble sur leur puissance auriflue, tous anathématisent et dévouent aux plus épouvantables supplices certains hérétiques décrétalifuges , décrétalicides , pires que homicides , pires que parricides, décré talictones du diable ,
A tant de ris et de cris les gorges s’altèrent : Betive \, mes amis, et que votre âme ne soit jamais troublée, même au spectacle de ces beaux Papimanes emmortaisant la charpente du monde avec leurs Décrétales; car, s’ils chevillent mal, l’univers, pour cela, ne s’écroulera pas •: science et conscience nous montrent qu’il a pour base la volonté divine, et pour limites l’éternité.
Science et conscience, voilà les Décrétales de vérité, les seuls guides dont se doit servir l’homme, en s’appuyant sur ses frères, et chacun ayant en ce monde un ami : car, à bien sûrement et plaisamment parfaire le chemin de la connaissance divine, deux choses sont nécessaires : guide de Dieu et compagnie d'homme.
Science, conscience, amitié, Décrétales éternelles ! Ensemble vous révélerez aux hommes la bonté et la majesté du Créateur. Les anciens l’appelaient l’frivisible, l’abscons, le caché; l’avenir l’appellera la lumière... Vous révélerez aux hommes qu'eux-mêmes ils sont bons et bénis de Dieu, et dignes de la liberté.
Telle est la loi, la foi, la consolation qu’apportent au monde les pantagruélistes.
Où manque la conscience il n’y a que néant, et le savoir des plus profonds docteurs ne serait que ténèbres sans cette lueur divine que porte en soi le plus
simple homme. C’est elle qui inspire au pauvre bûcheron de ne réclamer que sa cognée de bois, et c’est elle qui porte les dieux à l’en récompenser. En dehors d’elle, rien ne peut exister, tout tombe et périt ; il n'y a de vie, de durée, de fécondité qu’en elle. Moines, papes, rois, chattemittes et chats fourrés passeront; ce ne sont que fantômes de l'imagination et de la peur; mais pas un iota ne sera effacé de l’universelle conscience. Tout y grandira au contraire, s’y développera et s’y éclairera davantage. Et avec elle croîtront l’amitié, l’harmonie entre les nations; voilà où s’en va le monde (« ducunt volentem fat a, noient em trahunt ). Entendez-vous sa voix crier en toutes les langues : Sinite , viri impii, quo me fat a vocant abire?... O mes amis, ne travaillons que pour faire briller de plus en plus cette lumière : poésie, arts, philosophie, n’ont pas d'autre but, car science sans conscience n'est que ruine de F âme.
Cependant nos voyageurs, partis de chez les Papimanes, tendent leurs voiles à de nouveaux souffles : ils continuent en pleine sécurité, sur les flots, leur causerie éternelle, sans arriver encore au terme de leur voyage. Mais quels étranges pays parcourus! que d’aventures merveilleuses ! quel enchevêtrement bizarre d’histoires réelles et fabuleuses, de détails scientifiques et des plus informes rêves! La raison,
le délire, les deux côtés de Pâme humaine, semblent y trouver leur encyclopédie. Il y avait aussi, pour les contemporains, dans les livres de Rabelais, un charme qui n’existe plus pour nous : la publication des Chroniques pantagruéliques était pour eux le journal longtemps attendu, ardemment dévoré, où ils retrouvaient les événements extraordinaires survenus dans l’intervalle d’une publication à une autre. Les anecdotes vraies abondent dans le Pantagruel; c’était pour les contemporains une espèce d’encyclopédie et de chronique universelle. Tout le
monde, dans ce siècle de batailles, s’était entretenu
d’un combat sanglant livré entre toutes les pies et tous les geais du royaume réunis dans un lieu où la terre était restée couverte de leurs cadavres. On voit encore le récit de cette bataille dans des écrivains sérieux, tels que Mézerai par exemple; on le retrouve aussi dans Rabelais, mais admirable, mais embelli de l’épisode du vieux oncle Frapin , et du barbier Ba huart. — L’histoire des Chiquanous daubbés en la maison du seigneur de Basché n’est qu’un récit trèsvéridique de ce qui s’était passé chez le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, adjourné par un huissier le propre jour de Saint-André, grande fête de l’ordre de la Toison d’or. Nous retrouverions jusque dans le catalogue des livres de la bibliothèque Saint-
Victor ce mélange du réel et de la fantaisie.^On voit par exemple dans le réjouissant catalogue un Ars honneste pettandi in societate,per M. Ortuinum; l'auteur existait, sinon le livre. C'était un ennemi de Reuchlin : il s’appelait Orthuinus Gratius (Hardoin de Graer) ; il avait fait un livre intitulé : F as ci cul us rerum expet endarum, et il s’y qualifie du titre de bonarum artium professor. Rabelais traduisit cela tout de suite par Ars honneste pettandi in societate. D’ailleurs, il crut voir cela dans le Fasci culus expetendarum .
Nous trouvons encore dans la bibliothèque fantastique : Bricot, De differentiis souparum. Bricot existait ; c'était aussi un ennemi de Reuchlin. Bricot , en allemand, signifie bouillon cuit. Aussi Rabelais lui attribue ce livre : De differentiis souparum.
Presque tous les autres livres de la librairie Saint- Victor font allusion à des livres du temps. Cela ressort parfaitement de notes curieuses et très-détaillées d’une édition des œuvres de Rabelais, imprimée à Amsterdam, chez Henri Bordesius, en 1725.
Tout le monde aussi avait reconnu Charles-Quint dans la fameuse histoire de Picrochole et de ses fouaciers... — Il y a dans le Pantagruel plusieurs chapitres tout faits pour l’histoire. Ce qui enchan-