GARGANTUA VEUF ET PÈRE
puis une foule de personnages de la Bible , de la mythologie, de l'histoire, des romans de chevalerie et des contes populaires : Encelade et Polyphême à côté de Porus , vaincu par Alexandre ; Morgan , qui 1<! premier inventa de jouer aux dés avec des besicles ; Happemouche qui inventa de fumer les langues de bœuf à la cheminée ; puis Maschefoin, Bruslefer, Engoulevent, Gallehault, qui inventa les flacons, Bruyer, qui fut vaincu par Ogier le Danois, pair de France, etc., etc.
Pantagruel naquit par une année de sécheresse, c'pst pour cela qu'il régna sur les Altérés ou Dipsodes; sa mère Badebec ne survécut pas à sa naissance. Gargantua rit et i)leure tour à tour d'avoir un fils et de perdre sa femme. La scène est très comique, mais plus digne du géant forgé par Merlin, que de roi formé par Ponocrates.
Pleurerai-je ? disoit-il. Ouy : car, pourquoy ? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela qui fust au monde. Jamais je ne la verray, jamais je n'en recouvreray une telle; ce m'est une perte inestimable! 0 mou Dieu, que t'avois-je fait pour ainsi me puuir? Que ne m'envoyas-tu la mort à moy premier qu'à elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir, Ha, Badebec, ma mignonne, m'amie, ma tendrette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verray . . .
Et ce disant , pleuroit comme une vache ; mais tout soudain rioit comme un veau , quand Pantagruel luy venoit à la mémoire. Ha , mon petit tils , disoit-il , tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant, tant joly. Ho, ho, ho, ho, que je suis aise ! beuvons, ho ! laissons toute mélancolie ; apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces
chiens, souffle ce feu, allume cette chandelle, ferme cette porte , taille ces soupes , envoyé ces pauvres , baille-leur ce qu'ilz demandent , tiens ma robe , que je me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les commères.
Ce disant, (il) ouït la letanie et les mémentos des prestres qui portoieut sa femme en terre ; dont laissa son bon propos et tout soudain fut ravi [emporté] ailleurs, disant : Seigneur Dieu , faut-il que je me contriste encore ? Cela me fasche, je ne suis plus jeune, je deviens vieux , le temps est dangereux , je pourray prendre quelque fièvre, me voyla affolé. Foy de gentilhomme ! il vault mieulx pleurer moins et boire davantage. Ma femme est morte, eh bien, pardieu [Da jurandi) , je ne la ressusciterai pas par mes pleurs ; elle est bien , elle est en paradis pour le moins, si mieulx n'est; elle pi'ie Dieu pour nous, elle est bien heureuse elle ne se soucie plus de nos misères et calamités ; autant nous en pend à l'œil. Dieu gard le demeurant [celui qui reste] ! il faut penser d'en trouver une autre.
Mais voicy que vous ferez, dit-il aux sages femmes; allez à l'enterrement d'elle, et ce pendant je berceray ici mon fils , car je me sens bien fort altéré et je serois en danger de tomber malade : mais beuvez quelque bon traict devant : car vous vous en trouverez bleu et m'; n croyez sur mon honneur. A quoy obtempérans, altèrent à Tenterremeut et funérailles, et le pauvre Gargantua demeura à rhostel.
Ce pauvre Gargantua que l'auteur plaint de rester à la maison paud.nt que l'on entorre sa femme est le digne pendant de ce pauvre Tartuffe dont Orgon déplore si sympathiquement le malheur. Ce chapitre et les suivants ont passé dans la seconde Chronique.
Rabelais s'amuse ensuite à nous raconter les faits et geijtes du jeune géant. Il consomme à un repas le lait de quatre mille six cents vaches, et un beau