‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 105 sur 147 · SES VOYAGES · texte numérisé non relu

SES VOYAGES

jour, il dévore, à moitié crue, une de ces bêtes, sans vouloir lâcher prise. On fut obligé de l'attacher dans son berceau avec des chaînes ; quelques-unes , de ces chaînes subsistent encore, dit Rabelais; l'une, par exemple, se voit à La Rochelle et se lève entre les deux grosses tours qui se trouvent à l'entrée du port ; une autre fut emportée pour lier Lucifer qui se déchaînait en ce temps-là à cause d'une colique affreuse qu'il s'était donnée en mangeant l'âme d'un sergent en fricassée à son déjeuner. Un beau matin, entendant qu'on banquetait dans une pièce voisine, Pantagruel se lève avec son berceau sur le dos et apparaît dans la salle à manger pour ; réclamer sa part du banquet. Un autre fois il étouffa et dévora à moitié un ours qui venait lui lécher le visage.

Pantagruel est envoyé à l'école et parcourt les universités des villes les plus célèbres ; chemin faisant, il sème le pays de monuments antiques; de même que le Gargantua de la Chronique a planté le mont St-Michel, Pantagruel élève un dolmen aux environs de Poitiers ; en passant à Nîmes, il construit en un jour le pont du Gard, et en un autre jour l'amphithéâtre de Nîmes ; c'est à lui aussi que Rabelais attribue cette perte du Rhône, sous des rochers qu'on a fait sauter ces dernières années.

La tradition qui attribue à des géants l'érection des monuments de pierre brute — appelés improprement monuments druidiques — est répandue dans tous les pays purement celtiques des Iles Britanniques et de la France, dit à ce propos M. Henri Martin {Histoire de France. VIII). Il faut ajouter cependant qu'une autre tradition des mêmes pays,

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plus répandue encore que la première, attribue ces monuments à une race de nains mystérieux, que le christianisme a fait disparaître, mais qui continuent d'habiter des cavernes dans le voisinage des monuments.

Dans le cours de ses voyages, Pantagruel fait quelquefois de plaisantes rencontres. Un jour qu'il était ailé se promener aux environs d'Orléans, il voit venir, par le cheuiin de Paris, un écolier tout joliet. On se salue de part et d'autre, puis Pantagruel demanda à l'écolier d'oii il venait.

L'écolier lui répondit: «De l'aime, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce.»

Cet écolier parle latin en français, c'est-à-dire qu'il donne .la terminaison française à des mots purement latins. Le langage de la science au moyenâge était ie latin — un latin assez bizarre, que l'on comjirend difficilement si l'on n'en a fait une étude spéciale — les cours de l'université se faisaient en latin et les écoliers étaient obligés de parler cette langue. D'un autre côté il y eut à la Renaissance une telle réaction contre le moyen-âge, un tel retour vers l'antiquité, qu'on eût volontiers remplacé tous les mots de la langue usuelle par les locutions latines correspondantes, comme plus élégantes et plus distinguées. C'est de cette épociue que date un grand nombre des mots de notre langue française servilement copiés du latin. On sait que les mots français tirés de la langue des Romains, c est-â-dire la presque totalité de notre vocabulaire, se divisent en deux séries: les mots tirés du* latin par le peu-

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pie. et les mots crées par les savants. Les un? et les autres sont parfaitement reconnaissabies. Dans les mots qu'il a tiré? du latin, le peuple a conservé l'accentuation latine, en supprimant toutes les syllabes qui se trouvaient après la syllabe accentuée. C'est ainsi que: anima est devenu: âme; miràculum, miracle ; penculum, péril ; angélus, angle (prononcez : anjle), puis ange ; quelquefois !a voyelle accentuée en latin , s'est légèrement modifiée , adoucie ; tnôbiïis est devenu: meuble; pôpuliis, peuple; amo, j'aime, etc.

Les érudits du XVP siècle qui ont fait entrer de ces mots dans notre langue, n'ont pas tenu compte de l'accentuation latine, qui s'était perdue; ils ont purement et simplement copié le mot latin en lui donnant l'accentuation française : môhilis est devenu : mobile, pai- le transport de l'accent sur la dernière syllabe ; fragile s'est placé à côte de : 'frêle>. et scandale à côté d'«esclandre>. Les mots se sont rapprochés de l'orthographe et éloignés de la prononciation latine. Les Allemands ont transformé de même beaucoup de mots latins qu'ils ont adoptés, mais par le procède mverse : les Français ont fait porter l'accent sur la dernière syllabe : mobile ; les Allemands l'ont reporté sur la première et de Colônia, Cologne, ils ont fait Coin.

C'est du XVr siècle aussi que date, en grande partie du moins, cette orthographe, qui sous prétexte d'étymok'gie , multipha les lettres non prononcées; on écrivit par exemple ^hault», à cause d'altiis, «mieulx», à cause de melius, «veult>, a cause de vuJf, la «faulx», à cause de faix, sans s'apercevoir que ces ?, que l'on ajoutait, figuraient déjà dans le

mot sous forme d'w; que: «haut, mieux, faux > remplaçaient liait, miels, faix, et que. dans la formation des mots, l après a et même après e, se changeait ordinairement en n dans la syllabe accentués' : valoir, il vaut. On se laissa aussi tromper par de fausses étymologies ; on crut par exemple que « savoir » venait de scire et l'on écrivit « scavoir » , tandis qu'il vient de sapere, où il n'y a pas de c, etc., etc.

Rabelais, malgré la protestation que l'on va lire, donna aussi largement dans le travers de cette orthographe pédantesque et dans ce langage pseudoromain, il se laissa gagner à l'exemple ; l'orthographe de ses premières éditions est beaucoup plus simple et plus rationnelle que celle des dernières. Quant aux mots qu'il emprunte au latin , pour son usage personnel, ils sont nombreux, mais ils sont puisés aux bonnes sources latines, chez Cicéron ou Virgile, et non dans le latin du moyen âge. Ces mots d'ailleurs sont faciles à comprendre, tandis que le langage qu'il prête à son écolier limousin a presque toujours besoin d'être retraduit en latin pour devenir intelligible en français.

Le dialogue que nous allons reproduire a été l'objet d'une discussion d'un autre genre. Dans un livre publié en 1529 et intitulé: le Champfleuri/ , par Geoffroy Tory, ou trouve textuellement la plus longue des phrases que va débiter l'écolier limousin. Ce Tory était un amateur d'imprimerie et son livre avait pour but principal d'exhiber de nouveaux caractères qu'il avait fait fondre et de proposer quel-

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