FANTAISIES LINGUISTIQUES
cher le renard, c'est vomir J. L"écolier demande gi'âce en patois limousin, et Pantagruel lui fait grâce, mais en conseillant à ceux qui 1 entourent de ne pas imiter ce baragouineur et de parler français en France-
Rabelais exagère ici, suivant son habitude; toutefois, il n'est pas rare de trouver dans les livres du XVr siècle des mots latins — inutiles, parce que le mot correspondant existait — employés avec une ridicule profusion. Ronsard et son école donnaient pour précepte d'enlever le plus possible de mots, de tournures et d'idées au grec et au latin, et ils usaient, ils abusaient de ce conseil pour eux-mêmes. Celui des poètes de leur école qui alla le plus loin dans ce sens, ce fut Saluste du Bartas, qui a chanté la création du monde dans un poème loué par Gœthe et imité par le Tasse, intitulé la Sepmaine. Il professe un amour tout particulier pour les épithètes composées à la latine : cordiger, laniger, frugifer, etc. : le bélier porte-laine, Hercule tue-géant, le bain chassemal, le pin baise-nue, etc. Voici quelques vers du IIP Jour de la Première Sepmaine :
Il (Dieu) eut dit et soudain le sapin jette-poix...
Le chêne porte-gland, le charme au blanc rameau,
Le liège change-écorce, et l'ombrageux ormeau.
Par champs et par coteaux leurs escadrons campèrent.
Les fleuves tortueux leurs rivages bordèrent
De l'aune fend-Thétis, du saule pâlissant....
La doux-flairante pomme et l'une et l'autre noix,
La figue jette-lait, la cerise pourprée..
Vont partout répandant un plaisant renouveau....
Je te salue, ô Terre, ô Terre porte-graine.
Porte-or, porte-santé, porte-habis, porte-humains,
Porte-fruits, porte-tours, ronde, belle, immobile..
Au reste, ce n'est pas seulement sur les terres grecques et latines que l'on allait butiner des mots à à cette époque. Les courtisans faisaient aussi de larges emprunts à l'italien, comme on peut le voir dans l'amusant traité de Henri Estienne : Bu langage français i'alianisé. Y oki le commencement de r<Avis aux lecteurs » placé eu tête de cet ouvrage et rédigé dans le style qui était alors de mode à la cour :
Messieurs, il n'y a pas longtemps qu'ayant quelque martel en tête (ce qui m'advient souvent pendant que je fais ma stanse [station, sf'jour] en la cour), et à cause de ce, estant sorti après le past Lrepas] pour aller uu peu spacéger [me promener], je trouvai par la stradp frue] un mien ami, nommé Celtophile, Or, voyant qu'il se montre tout sbigotit [étonné] de mon langage (qui est toutf-fois le langage courtisanesque, dont usent aujourd'hui les gent'lshommes français qui ont quelque garbe [délicatesse] et aussi désirent ne point parler sgarbatement [sans élégance], je me mis à ragionner [raisonner)] avec lui touchant iceluy, (u le soutenant le mieux qu'il m'était possible, etc.
Ce fut ensuite le tour de l'espagnol à nous fournir des mots et des tournures. Mais la langue française est une gueuse fière, comme disait Voltaire plus tard ; elle est moins riche que l'espagnol et l'allemand, mais elle n'accepte que très lentement les mots qui ne sont pas frappés sur l'enclume nationale; ce qui ne l'empêche pas d'Otre beaucoup plus claire et plus précise que les langues des trois nations entre lesquelles elle se trouve enfermée.
Nous avons vu que les latinolâtres ne pardonnèrent pas à Rabelais le ridicule qu'il avait jeté sur eux.
Pantagruel s'apprêtait à quitter la ville d'Orléans lorsque les habitants vinrent le prier de mettre à