GARGANTUA A S^'N FILS
Gerson : De la séparation du pape et de l'église. (Le livre existe.)
Le Moutardier de pénitence, (celui qui moult tarde, qui tarde beaucoup à faire pénitence).
Couturier: contre quelqu'un qui l'avait appelé fripon, et, comme quoi les fripons ne sont pas damnés par l'église.
Merlin Coccaye : De la patrie des diables.
Nous aurons occasion de revenir sur ce dernier écrivain.
Quelques-uns de ces titres sont en français, d'autres en latin de cuisine, d'autres en latin classique. L'un de ces livres roule sur la question suivante, qui, si l'on en croit le titre, fut débattue pendant dix semaines au concile de Constance :
Utrum Chimera , io vacuo bombinans , potest comedere secundas intentiones. [Si une Chimère, en bourdonnant dans le vide, peut manger les intentions secondes.]
Nos lecteurs ignorent peut-être ce que c'est que la première et la seconde intention dans le sens philosophique. La première intention porte sur l'idée principale : homme , par exemple : la seconde intention porte sur les attributions, les dépendances : ce qui cqjpartient à Vhomme. Mais la question n'est pas plus claire après cette explication. L'auteur veut se moquer de ces questions aussi subtiles qu'inutiles qui sont souvent agitées, à perte de vue et à grande perte de temps, dans de doctes assemblées.
Pantagruel trouva donc peu de secours dans la bibliothèque de St- Victor, toute nombreuse qu'elle était, mais il n'en étudia pas moins avec ardeur ; son père , l'élève de Ponocrates , cette fois — lui
328 LIVKt II. PANTAGRUEL. — I. SA JEUNESSE.
écrivit à cette époque une lettre éloquente et sage pour l'engager à persévérer dans ses études. Cette lettre a été très bien analysée et appréciée par Fr. Guizot , et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire cette analyse , qui, après avoir figuré dans les Annales iVéducation, a été réimprimée dans les Méditations et Etudes morales^ 1852, in 8°.
«L'éducation de Pantagruel n'est point abandonnée tout entièî-e à son précepteur ; son père aussi y concourt et la surveille avec une tendresse sensée et active.
Gargantua écrit à son fils :
Non sans juste et équitable cause, je rends grâces à Dieu, mon conservatem' , de ce qu'il m'a donné pouvoir veoir mon anticquité chenue [blanchie] refleurir en ta jeunesse; car, quand pour le plaisir de celuy qui tout regist et modère, mon ame laissera cette habitation humaine , je ne me reputeray totalement mouiùr, mais passer d'un lieu en autre, attendu que en toy et par toy, je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant entre gens d'honneur et mes amis, comme je soulois.
«N'est ce pas là un des plus nobles motifs que l'on puisse présenter à un jeune homme pour l'engagera se distinguer, à bien vivre , et à honorer ;iinsi cette image de son père, qu'il est destiné à, perpétuer dans le monde? et les conseils de ce père ne doivent ils pas inspirer a son fils autant de reconnaissance que d'ardeur, lorsqu'il ajoute en les lui donn;int;
Je ne dy cela par méfiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'a esté ja par cy-devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager a profiter de bien en mieulx. Et ce que présentement t'escris n'est tant qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te réjouisses et te refraichisses en couraige pareil pour l'advenir.
«Je voudrais citer dans toute leur étendue les conseils que précèdent des sentiments si attéctueux et si vrais. Je choisis un passage remarquable par l'élévation des sentiments et l'étendue des idées : on y voit un père charmé
GARGANTUA A SOX FILS. 329
que la destinée ait fait naître son fils clans un temps i>lus éclairé et j)ius favorable au développement des facultés de l'homme que n'était celui où il naquit lui-môme ; il exhorte son fils à profiter de toutes les ressources qui s'offrent. à lui, à prendre part aux lumières de son siècle, à honorer les sciences et les lettres dans ceux qui les cultivent, et à ne pas associer, au sot orgueil de la richesse et du rang, le stupide orgueil de l'ignorance :
Quand j'étudiois , lui dit-il , le temps n'estoit tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n'avois copie [abondance] de telz précepteurs, comme tu as eu. Le temps estoit encore ténébreux et sentant l'infelicité et calamité des Gotbz , qui avoient mis a destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine , la lumière et dignité a été de mon aage rendue es lettres .... Maintenant toutes disciplines sont restituées , les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savant, hébraïque, chaldaïqe, latine; les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont été inventées de mon aage par inspiration divine , comme à contrefil , l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savants, de precepteiu-s très doctes, de librairies très amples... et ne se fauldi-a plus doresnavant trouver en place, ny en compagnie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve.... Parquoy , mon fils , je t'admoneste qu'employés ta jeunesse à bien profiter en estude et en vertus .... J'entends et veulx que tu apprennes les langues parfaictement ; premièrement la grecque , comme le veult Quintilian. secondement la latine, puis l'hébraïque pour les sainctes lettres, et la chaldaïque et arabique pareillement , et que tu formes ton style , quant à la grecque, a l'imitation de Platon : quant à la latine, de Cicéron; qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente.... Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes et me les confères avec philosophie,... Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins.... somme que je te voye un abysme de science.... etc , etc. »
«Et pourquoi Gargantua veut-il que son fils fasse toutes ces études, acquière toute cette instruction? A-t-il le projet d'en faire un savant, un lettré, de le vouer à un de
ces états pour lesquels on convient que la science est indispensable ? Non ; Gargantua sait que Pantagruel est destiné par sa naissance à suivre une carrière où, selon les idées communes , on peut se passer de savoir ; mais il sait aussi que , dans toutes les carrières , le savoir et les lumières sont un honneur comme une force ; et il recommande à son fils d'employer à les acquérir les années de sa jeunesse.
Car doresenavant que tu deviens un homme et te fais grand, lui dit-il, il te faudi-a issir de cette tranquillité et repos d'estude , et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et nos amis secourir en tous leurs affaires contre les assaiilx des malfaisans,
«C'est donc pour consacrer à une vie active tout ce qu'il aura acquis de talents, de connaissances et de supériorité, que Pantagruel se liv^-e avec tant d'ardeur à l'étude.
< Jamais, au milieu de ses travaux, Pantagruel n'oubliait que la vertu doit être le premier but des eiïorts de l'homme.
Science sans conscience n'est que ruine de l'ame, lui avait écrit son père : il te convient servir, aimer et craindre Dieu, en sorte qne jamais n'en sois désemparé par péché. Aye suspects les abus du monde ; ne metz ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire , mais la parole de Dieu demeure éternellement.... Révère tes précepteurs, fuy les compagnies des gens auxquels tu ne veulx point ressembler...; et quand tu congnoîtras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne vers moy affin que je te voye et donne ma bénédiction avant (lue de mourir. »
Pantagruel, après avoir lu cette lettre, se mit à étudier avec plus d'ardeur que jamais, «en sorte qu'en le voyant étudier et profiter, vous eussiez dit que son esprit était entre les livres comme le feu parmi les broussailles.» Rabelais n'aurait jamais trouvé ni cette comparaison, ni la lettre qui précède s'il n'eût été animé lui-même de cette fièvre d'étude qu'il prête à ses personnages.
l'homme aux treize langues. 331
C'est à ce moment que nous voyons apparaître Panurge, qui va jouer un rôle prépondérant dans le reste de l'ouvrage.
La manière dont Pantagruel le rencontra est célèbre, et Ton a voulu y voir, comme nous l'avons déjà dit, un trait de la vie de Rabelais lui-même.
Un jour que Pantagruel se promenait avec ses compagnous et quelques étudiants en dehors de Paris, il vit venir par le chemin du pont de Charenton un homme beau de nature et élégant, mais en fort mauvais équipage, et qui avait l'air « d'un cueilleur de pommes du pays de Perche.» Cet homme lui plut aussitôt; il l'aborda et lui demanda poliment qui il était.
Le personnage lui répondit en allemand :
lunker, Gott geb each Gltick und Heil zuvor. Lieber lunker, ich lass each wissen, das da ihr mich von tVagt, ist ein ai m und erbarmlich Ding, etc, etc. [Jeune gentilhomme, Dieu vous donne bonheur et santé avant tout. Cher gentilhomme, je dois vous apprendre que ce que vous me demandez est chose triite et digne de pitié, etc.]
— Mon ami. dit Pantagruel, je n'entends point ce baragouin; si vous voulez qu'on vous entende, parlez un autre langage.
L'étranger reprend :
Al barildiin gotfano dech min brin alabo, etc.
A quel idiome appartiennent ces mots bizarres ? C'est de l'arabe, a dit un commentateur qui ne savait pas un mot de cette langue. Sylvestre de Sacy fait remarquer à ce propos que la fréquence du p et des terminaisons en im exclut formellement cette suppo-
sition. M. Rathery est parvenu, avec beaucoup de bonne volonté, à y reconnaître des mots anglais, mais qui n'offrent aucun sens. Il est probable qu'il faut voir ici tout simplement une de ces mystifications où Rabelais se délecte de temps à autre.
— Entendez-vous? dit Pantagruel à ses compagnons. Je crois, dit Epistémon, que c'est le langage des antipodes. — Com[ère. reprit Pantagruel, je ne sais si les murailles vous entendront; mais nul de nous n'y entend note.
— Signor mio, reprend le personnage, voi vedete per essempio che la cornamusa non suona mai s'ella non a il ventre pieno: cosi, etc. [Mon seigneur, vous voyez par exemple que la cornemuse ne résonne pas si elle n'a pas le ventre plein, de même....]
C'est de l'italien. Epistémon déclare n'y rien comprendre. Panurge reprend en anglais :
Lord, if you be so.virtuous of intelligence, as you be naturally releaved to the body, you sbould bave pity of me, etc. — (Milord, si la vigueur de votre intelligence répondait à vos avantages naturels, vous auriez pitié de moi, etc.)
— Je comprends encore moins, dit Pantagruel. —
Panurge reprit:
Jona andie guaussa goussy etan beharda er remédie beharde versela ysser landa, etc.
Ceci est du basque, mais à la condition qu'où lira:
— Jaun handia, gauza gucietan behar da erremedio; behar da, bercela icer lan da, etc. [Ce qui veut dire, suivant un commentateur : Mon grand monsieur , à toute cbose il faut un remède; il en faut un, autrement besoin est de suer, etc.]
Voyant que personne n'a compris , Panurge re-
l'houme aux treize langues 333
prend, et cette fois daus un langage qui parait une nouvelle mystification :
Prug frest tnngt sorgdraand stiochdt drnds pag brlelang gravot chavigny pomardiùre rusth deviniùre près •Nays, etc.
Ces derniers mots désignent des localités du Chinonois.
— Parlez-vous chrétien, mon ami, ou patelinois ? demande Epistémon. Panurge répond en hollandais :
Heere , ik en spreeke anders geen taale , dan kcrsten taale, etc [Monsieur, je ne parle aucune autre langue qu'une langue chrétienne, etc.]
Mais les auditeurs se déclarent encore incompétents. Panurge reprend en espagnol:
Senor , de tanto hablar son yo cansado , porque yo suplico a vuestra reverencia que mire a los preceptos evangelicos,para que ellos movan vuestra revei-encia a lo que es de conciencia, etc, [Seigneur, je suis fatigué d'avoir tant parlé, aussi je sapplie votre Révérence d'avoir devant les yeux les préceptes évangéliques pour qu'ils engagent votre Révérence à faire ce que la conscience demande etc.]
— Mon ami, lui dit Pantagruel, je ne fais aucun doute que vous ne sachiez bien parler divers langages, mais dites-nous ce que vous voudrez en une langue que nous puissions entendre.
Panurge profite de l'occasion pour s'expliquer en vieux danois :
Min Herre, endog ieg med ingen tunge talede, ligeson born, oc uskellige créature, etc. [C'est-à dire : Monsieur, bien que la langue que je parle ne soit pas celle des petits enfants ou des créatures sans raison, etc]
— Je crois, dit Eusthènes, que les Goths par-
laient ainsi. Nous mêmes parlerions ainsi, si Dieu le voulait.
Pauurge continue :
Adoni scholom lécha, etc., ou plutôt avec les corrections modernes: Adonaï, schalôm lachêm. Im ischar llatob aal aabdecha, bimherali Ihithên 11 kikar lechêm, chacbatub ; malveh Adonaï chônên dal. [Monsieur , la paix soit sur vous. Si vous voulez faire du bien à votre serviteur, donnez-moi tout de suite une miche de pain; il est écrit : Celui-là prête au Seigneur, qui a pitié du pauvre.]
Epistémon déclare que c'est là de l'hébreu, mais il ne le traduit pas.
Panurge reprend :
Dcspota tinyn panagathe , diati sy mi ouk artodotis ? etc. [Excellent maître, pourquoi ne me donnez-vous pas du pain, etc.]
Cette fois, dit Carpalim,, j'ai bien entendu; c'est du grec. Est-ce que tu as demeuré en Grèce?
— Agonou dont oussys vou denaguez algarou, etc.
reprend Panurge, dans une langue qu'on n'est pas encore parvenu à déterminer. On a cherché inutilement à expliquer ce discours par le hongrois, le basbreton, etc.
— J'entends, ce me semble, dit Pantagruel, car c'est ou le langage de mon pays d'Utopie ou quelque chose qui y ressemble pour le son. Panurge l'interrompt pour lui faire en latin un discours qui se termine par le proverbe ; Venter famelicus auriculis carere dicitur. [Ventre affamé n'a point d'oreilles.]
— Eh, mon ami, dit Pautagruel, est-ce que vous ne savez pas parler français ? — Si fais très bien, sei-
LES DIALKCTKIKNS DISPUÏEURS. 335
gueur, répondit le compagnon ; c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ai éré nourri en Touraine. Mon vrai et propre nom <le baptême est Panurge ; j'arrive de Turquie où j'ai été fait prisonnier lory de la mallieui eu-^e expédition de Métélin.
Pantagruel lui offre de le prendre à son service et le prie de lui raconter ses aventures. Panurge ne demande pas mieux que de les lui apprendre, mais une autre fois. Il a besoin avant tout de se repaître et de se reposer. Pantagruel lui fait donner un bon repas et un bon lit, et voilà Panurge enrôlé à la suite de Pantagruel , qu'il ne quittera plus.
Cette scène est plaisante, mais elle est un peu longue — 13 discours — . Il faut avouer d'ailleurs qu'elle ne vient pas fort à propos Panurge qu'on nous représente comme mourant de faim et accablé de fatigue, choisit mal son moment pour faire montre de son érudition polyglotte.
Laissons dormir Panurge que nous retrouverons plus tard — et même un peu trop souvent — et voyons Pantagruel mettre son propre savoir à Tépreuve. Il fit annoncer un beau jour qu'il était prêt à soutenir une discussion contre tout venant.
Nous avons vu Pantagruel faire des études sérieuses et approfondies, mais il n'avait pas négligé pour cela les études plus superficielles qui constituaient alors la partie principale de l'enseignement universitaire, la Dialectique, entre autres. On discutait sur des abstractions, sur des subtilités mais avec acharnement. Si le sujet était de peu d'impor-
tance, il ne s'en faisait pas moins une grande dépense d'esprit. Le tort des disputeurs , c'était de croire qu'ils étaient arrivés à la perfection de la science, tandis qu'ils ne s'étaient encore procuré qu'un instrument d'étude. Micliuletnous peint en quelques traits ces luttes interminables aussi vides, aussi futiles par le fond, qu'ingénieuses dans les détails:
Mis en présence, dressés sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient un cœur héroïque pour argumenter à mort, embrouiller les questions, stupéfier les auditeurs, et eux-mêmes s'hébéter au vertige de leur propre escrime. La gloire était de ferrailler six heures, dix heures, sans reculer et de trouver des mots encore. Tournois sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mêmes , gonflés, vides et presque idiots.
... Ils agitaient des problèmes d'extrême importance, par exemple: Le porc qu'on mène au marché, est il tenu par le porcher ou par la corde ? On sait l'âne de Buridan : entre deux mobiles égaux, deux tentations égales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau ? . . - . Ces respectables étudiants ergotaient quinze ans, vingt ans. sans avoir jamais le chagrin de céder à l'évidence. Athlètes vaillants de la sottise et ses champions émérites , sûrs de n'avoir point de rival et d'être par dessus tous les hommes , doctement , logiquement sots. {La Eenaissanee, Introduction.)
On était réputé savant quand on avait passé par ces épreuves , on ne l'était pas sans cela. Pantagruel eut la fantaisie de descendre dans la carrière. Pic de la Mirandole, peu de temps auparavant, parcourait l'Italie offrant de soutenir la discussion de omni re scihiîi et quihusdam aliis- C'est par une annonce semblable que Luther avait commencé la Réforme en faisant afliclier à. Wittenberg 95 propositions qu'il se proposait de soutenir contre tout venant, à la manière des chevaliers du moyen
LA CHRESME PHILOSOPHALE. 337
âge, qui se postaient dans un carrefour, prêts à accepter la bataille contre tous ceux qui se présenteraient. Luther s'était borné à la question des indulgences. Pantagruel, de même que Pic de la Mirandole, se déclara préparé à disputer sur les points controversés de toutes les sciences et afficha 9,7G4 thèses qu'il était disposé à défendre. Les disputeurs accoururent en foule Pendant six semaines, il disputa tous les jours à la Sorbonne, de 4 heures du matin à 6 heures du soir, moins deux heures au milieu du jour, employées à dîner et à se reposer un peu. Tout le monde le connut bientôt ; les bonnes femmes même, quand il passait dans la rue, disaient; C'est lui, — et il en était flatté, comme Démosthène l'était en pareil cas. Il faut supposer qu'il avait laissé son corps de géant à Orléans le jour des fameuses cloches, sans cela, il n'aurait pas eu besoin de disputer à la Sorbonne pour être bien connu de tous,
Rabelais, ou un de ses imitateurs, nous a donné à part la Chresme x>hïlosophale des questions encyclopédiques qui devaient être disputées sorhonicoliflcabilitudinissemenf es cscoles de Décret^ près St-Denys de la CJiartre, à Paris. — Ces questions sont au nombre de onze. Voici la première et la dernière :
Utrum une idée Platonique, voltigeant dextrement sur l'orifice du chaos , pourrait chasser les esquadrons des atomes Démocritiques.
Auti-ement dit : Peut-on, à l'aide de la philosophie de Platon, réfuter les idées de Démocrite sur la formation du monde ?
338 LIVBE II. PANTAGRUEL. — I. SA JEUKESSE.
Utrum le noir Scorpion pourroit souffrir solution de continuité en sa substance, et par l'effusion de son sang, obscurcir et embrimir la voye lactée on grand interest et dommage des lifrelofres Jacobipètes.
Cette dernière question, inintelligible au premier abord, pourrait bien avoir rapport à la prédication de la Réforme en Allemagne.
Le Scorpion est une constellation qui se trouve dans la vaste couclie des petites étoiles formant la voie lactée; or la voie lactée s'appelle aussi «le chemin de St Jacques.» On raconte dans la Chronique connue sous le nom de Turpin, qui parait être l'œuvre du pape Calixte II avant d'être parvenu à la papauté, que Charlemagne, en se levant une nuit, aperçut une traînée lumineuse — la voie lactée? — brillant d'une façon toute particulière et indiquant la direction à suivre pour arriver au lieu où l'apôtre St Jacques était enseveli, c'est-à-dire, le chemin de Compostelle en Galice, où l'on révère les reliques de St Jacques. C'est à la suite de cette vision que se serait accrédité ce pèlerinage fameux, où se rendaient chaque année ce grand nombre de lifrelofres ou d'Allemands, dont Rabelais nous a parlé dans la Prognostiflcation (Voir p. 88) sans préjudice des pèlerins de France et d'autres pays.
Ce noir Scorpion pourrait bien être, dans l'idée de l'auteur, la Réforme qui, en se répandant en Allemagne, aurait eu pour effet de réduire le nombre des pèlerins de ce pays allant à Compostelle, si tant est cependant que la susdite question présente un sens quelconque.
Cette Chresme 2^hllosophale ûgMve dans toutes les éditions de Rabelais.
Il y avait eu ce moment un grand procès entre deux seigneurs dont il est difficile d'écrire les noms. L'affaire était extrêmement embrouillée, tant pour le cas en litige, que par les écritures qu'on avait accumulées. La cour du parlement n'y entendait que le haut allemand. Le roi fit assembler quatre des plus grands et des plus gros parlements de France ; on leur adjoignit le grand conseil, et des professeurs non-seulement de France, mais d'Angleterre et d'Italie- Ils étudièrent le cas quarante-six semaines, et ne purent y mordre ni l'entendre au net. Ils résolurent alors de consulter Pantagruel, et, à cet effel, firent porter chez lui les sacs et pièces du procès, qui faisaient presque le faix de quatre gros ânes.
On jugeait alors sur pièces, comme cela se pratiquait encore il y a peu d'années en Russie. C'était une belle occasion pour les rapporteurs de montrer leur science, et d'embrouiller une affaire en l'étouffant sous un fatras de citations, de distinctions, de subdivisions. L'intelligence des hommes de loi chargés de travailler la matière s'employait, non pas à résoudre les difficultés, mais à les compliquer, de manière à faire durer le procès jusqu'à parfaite absorption des sommes en litige. Pantagruel alla droit au fait :
«Messieurs, dit-il, les deux seigneurs qui ont procès sont-ils encore vivants ? — Oui. — A quoi servent donc tous ces fatras de papiers, où l'on cite les lois romaines et grecques dont les plaidants n'ont jamais entendu parler ? Ces lois sont fondées sans doute sur la philosophie naturelle et morale, mais ceux qui ont
rédigé toutes ces sentences connaissaient la philosophie comme ma mule et les antiquités comme ma pantoufle. Si vous voulez que je juge équitablement, commencez par me brûler tous ces papiers, et faitesmoi venir les contondants. >
Les doctes personnages assemblés trouvèrent naturellement de bonnes raisons pour justifier l'emploi de toutes leurs écritures : ^ registres, enquêtes, répliques, reproches, salvations et autres telles diableries. » La proposition de Pantagruel fut acceptée néanmoins, les papiers furent brûlés et les deux gentilshommes personnellement convoqués.
Quand ils furent arrivés, Pantagruel donna la parole au demandeur, en lui enjoignant d'exposer son cas le plus clairement, le plus brièvement possible, en se gardant bien de farder la vérité.
Mais le demandeur a été trop bien instruit par les gens de justice, il a été trop bien soufflé par les avocats, procureurs et huissiers, pour suivre à la lettre les avis de Pantagruel; il croirait manquer à la dignité et aux convenances s'il racontait trop simplement les choses devant l'auguste assemblée qui l'é* coûte. Ceux qui ont lu les Mé)noires de Beaumarchais se rappellent comment M"* Goezman s'embrouille en mêlant des termes de chicane qui lui ont été soufflés avec des mots de la vie familière et les naïvetés d'une femme de peu d'éducation.
Les plaideurs de Rabelais vont plus loin dans cette voie. — Rabelais ne s'arrête jamais à mi-chemin — M"* Goezman comprenait — quelquefois — ce qu'elle disait : les plaideurs de Rabelais ne se comprennent pas eux-mêmes, ce qui ne les empêche pas de parler fort longtemps.
Le demandeur commence ainsi :
Monsieur, il est vrai qu'une bonne femme de ma maison portait vendre des œufs au marché. — Couvrez-vous, dit Pantagruel. — Grand merci, dit le plaideur.
Racine avait évidemment ce plaidoyer dans l'esprit lorsqu'il a écrit celui des Plaideurs.
PETIT JEAN
Messieurs...
DAXDIN.
Couvrez-vous.
PETIT JEAN
Oh, mes....