DANOIS
Ne te couvre donc pas.
PETIT JEAN, se couvrant.
Messieurs, quand je regarde avec exactitude. L'inconstance du monde et sa vicissitude, Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents. Pas une étoile fixe et tant d'astres errants, etc., etc.
Petit Jean enfile les grands mots qu'on lui a appris et ne les comprend pas. Le demandeur de Rabelais est un peu moins solennel.
.... Mais a propos passoit entre les deux tropiques, six blancs, vers le zénith, et maille. Par autant que les monts Rhiphées avoient cette année-lk grande stérilité de happelourdes moyennant une sédition de balivernes mue entre les Baragouins et les Accoui'siers pour la rébellion
des Suisses qui s'estoieut rassemblés jusqu'au nombre de trois, six, neuf, dix pour aller à l'aguillanneuf le premier jour de l'an, quand on livre la soupe aux bœufs et la clef du cliarbon aux filles pour donner 'l'avoine aux chiens....
Quelques-uns des mots qu'emploie le demandeur ont besoin d'explication : les blancs et les mailles étaient des monnaies du temps. On disait encore il y a cinquante ans : 6 blancs pour « deux sous et demi » ; ou dit encore n'avoir ni sou ni maille ; avoir maille à partir, c'est-à-dire «à partager > avec quelqu'un. — Les monts Rhiphées sont probablement les Carpathes — Les happelourdes — ou happelourdaud sont ce qu'on appelle de la graine de niais. — Les Baragouins sont les Bretons, qui appellent le pain hara et le vin givin^ d'où l'on dit de ceux qui ne savent que quelques mots d'une langue, qui ne savent que demander du pain et du vin, qu'ils la baragouinent. — Les Accoursiers sont ceux qui accourent dans une boutique, les chalands. Aller à l'aguillanneuf, c'est aller recevoir ses étrennes. Il serait trop long de donner même un simple aperçu des dissertations auxquelles ce mot a donné lieu.
Mais si les mots employés par le plaideur sont clairement explicables, le sens de son discours ne l'est pas. Pantagruel ne tarde pas à voir à qui il a affaire, et il laisse parler son plaideur sans broncher. Celui-ci s'échauffe de temps à autre :
La mémoire souvent se perd quand on se chausse au rebours s'écrie-t-il, Dieu garde de mal Thibault mitaine!
Pantagruel le calme. < Parlez lentement et sans colère, lui dit-il ; j'entends le cas. Poursuivez.»
Le plaideur reprend sa plaidoierie, et parle des ■vieux drapeaux dont usent les peintres de Flandre
quand ils veulent bien exactement ferrer les cigales. Ici le défendeur veut l'interrompre. — «Paix ! de par le diable ! s'écrie Pantagruel. Je sue d'ahan [fatigue] pour entendre la procédure de votre différend, et tu me viens encore tarabuster! Tu parleras ton saoul quand celui-ci aura achevé. Poursuivez, dit-il au demandeur, et ne vous hâtez pas. »
Celui-ci ne se le fait pas dire deux fois, il continue pendant plusieurs pages à entasser les fanfreluches antidotées, et conclut en demandant qu'on lui fasse raison avec dépens, dommages et intérêts. Pantagruel lui demande s'il na plus rien à ajouter ; le seigneur déclare qu'il a tout dit, et la parole est donnée au défendeur. Cependant, comme Pantagruel trouve que le premier a quelque peu abusé de la parole, il recommande au second d'abréger, sans pourtant rien omettre d'essentiel.
Le plaideur - suivant l'habitude du Palais — ne tient compte de la recommandation et le second plaidoyer est aussi long que le premier, mais il est plus véhément.
Doibs-je endurer, s'écrie le défendem- avec indignation qu'à l'heure oti je mange en paix ma soupe sans mal penser ni mal dire, on me vienne ratisser et tarabuster le cerveau, me sonnant l'antiquaille et disant . Qui boit eu mangeant sa soupe, Quand il est mort, il n'y voit goutte ?
Il se plaint de la finesse, de la tricherie, des petits anicrochements qui sont cachés dans la plaidoierie de son adversaire. «Quelquefois, nous pensons l'un, dit-il, et Dieu fait lautre; quand le soleil est couché, toutes bêtes sont à l'ombre;* il entasse les proverbes, cite la loi salique, et conclut, comme le de-
mandeur, en réclamant dépens, dommages et intérêts.
— Voulez- vous répliquer? dit Pantagruel au demandeur. — Non, monsieur, car je n'ai dit que la vérité ; pour Dieu, donnez fin à notre différend, car il nous en coûte cher de vivre ici.>
Les juges déclarent qu'ils n'ont rien compris à l'affaire et prient instamment Pantagruel de prononcer. — «Le cas ne me semble pas aussi difficile qu'à vous, messieurs, leur dit-il, et il y a dans le droit romain au moins treize lois — et il les cite — qui sont d'application plus difficile. Puis, après avoir fait deux ou trois tours dans la salle, il prononce d'une voix solennelle un arrêt qui commence ainsi :
"Vu, entendu et bien calculé le différend qui s'est élevé entre les deux seigneurs ici présents, la cour leur dit que, considérant rhorripilation de la chauve-souris déclinant bravement du solstice d'été pour mugueter les billevesées, etc., etc.
L'arrêt est rendu dans le style des plaidoieries, et les deux parties se retirent satisfaites, chose presque incroyable, ajoute Kabelais, et qui ne s'était pas vue depuis les grandes pluies et n'arrivera de treize jubilés. Les conseillers et docteurs étaient présents, ils s'évanouirent d'admiration.
Il y a dans ce récit une critique aussi profonde que spirituelle de la manière dont la justice était rendue, de la manie des avocats et des juges de parler une langue particulière, généralement inintelligible au pubhc et même aux intéressés. Au bout de deux siècles, la plupart des abus attaqués ici ont dis-
LES PROCÈS d'autrefois. 345
paru ; les formalités et les écritures ont été simplifiées; on ne juge plus sur pièces, mais sur plaidoieries, et les avocats font moins d'érudition, et ne citent pas Ovide et Sophocle à propos d'un mur mitoyen; mais ces réformes mêmes montrent combien Rabelais a vu juste, et comment tout en se jouant et en folâtrant, il est dans le chemin du progrès. Comme il ne fait rien à moitié, il lui arrive parfois de faire un bond tellement prodigieux, qu'il faut plusieurs siècles pour que l'esprit public arrive à la même hauteur.
Maintenant, outre la critique générale des lenteurs de la justice, faut-il voir ici la satire particulière d'un fait historique ? La plupart des commentateurs trouvent dans ces plaidoieries une allusion au célèbre procès que fit la reine Louise de Savoie, mère de François I", au connétable de Bourbon, qui n'avait pas voulu l'épouser. Le procès fut en effet inique de tout point. Mais ici l'affaire n'était pas obscure , la reine avait tort , le connétable de Bourbon était dans son droit ; tous les historiens en conviennent. On parvint cependant à embrouiller si bien les choses que la reine gagna son procès. On sait que le connétable, furieux de se voir ruiné, quitta la France, alla offrir ses services à Charles- Quint et se battit contre les armées de son pays. On sait aussi que , manquant d'argent pour payer ses troupes, il mena ses soldats, luthériens pour la plupart , assiéger Rome qu'ils prirent et pillèrent, — mais après la mort du connétable, car il fut tué au début du siège. Il est possible que le bruit qu'avait fait ce procès ait donné à Rabelais l'idée des scènes que nous venons d'abréger ; il est possible
que quelque petit incident du procès ait passé dans le roman, mais la critique de Rabelais est générale, et tous les tribunaux civils avaient le droit de s'y reconnaître.
A la suite de ce jugement, on offrit à Pantagruel la place de maître des requêtes et de président en la cour; mais il remercia gracieusement «Il y a, dit-il, une trop grande responsabilité dans ces offices. La corruption des hommes est telle que les juges ont grand peine à faire leur salut. Je crois, ajoute-t-il, que, si les sièges vides des anges ne sont occupés que par des juges incorruptibles, le jugement général n'arrivera pas de sitôt, et que nous aurons encore plus de 37 jubilés à l'attendre, quoi qu'en dise le cardinal de Cusa, qui dans son livre De novissimo die, nous l'annonce pour 1734».