II. LES PREMIERS EXPLOITS DE PAXURGE
SOSniAIRE. — 1. Comment Panurge échappa aux Tares. — 2. Les romans d'aventures. — 3. Panurge, Falstafl', Sancho Pança et Til l'Espiègle. — 4. Sa jeunesse. — 5. Panurge et Guillaume Postal.— 6. Panurge et Villon. — 7. Les Repues franches. — 8. La force et la ruse. — 9. Les antécédents de Panurge. — 10. Panurge et Gavroche. — 11. Panurge et les daines. — 12. Comment Panurge s'enrichis.= ait en achetant des indulgences. — 13. Comment Panurge dépensait son argent. — 14. Panurge et l'.inglais qui dispute par signes. —15. Disjutes par signes demeurées célèbres.— 16. Les amours de Panurge. — 17. Les amours de Pantagruel.
Pantagruel n'accepta que quelques mulds de vin, dont Panurge se régala. «Comme ces Turcs sont malheureux de ne pas boire du vin! s'écriait-il. Quand il n'y aurait pas d'autre mal en l'Alcoran, encore ne me ferais-je pas disciple de Maliomet. — Vous nous avez bien dit, reprit Pantagruel, que vous avez été chez les Turcs , mais vous ne nous avez pas dit comment vous leur avez échappé. — Je vais vous le dire sans mentir d'un mot», dit Panurge.
Ces mots, «sans mentir >, doivent nous tenir en garde , ils reviennent toutes les fois qu'on va nous raconter quelque grosse impossibilité.
«Les Turcs m'avaient mis à la broche tout lardé, comme un lapin, car j'étais si maigre qu'autrement ma chair eût été fort mauvaise à manger, — et l'on me faisait ainsi rôtir tout vif. Je me recommandais à la grâce divine ; je me souvenais de ce bon St. Laurent qu'on avait mis à cuire sur un gril, et j'espérais toujours que Dieu me délivrerait. Cela arriva, en effet, et d'une étrange façon. Pendant que je m'écriais : «Seigneur Dieu, délivre-moi de ce tourment que j'endure pour le soutien de ta loi», le rôtisseur s'endormit par le vouloir divin. Je parviens alors à saisir avec les dents un tison par le bout où il n'était point brûlé et je le jette au giron de mon rôtisseur ; je réussis à en jeter un autre sur un lit de camp qui était près de la cheminée, et où il y avait une paillasse ; le feu prit à la paille, de là au lit, de là au solier [ou plancher], qui était de sapin ; il se communiqua de même aux vêtements du rôtisseur. En se sentant brûler , il s'élance à la fenêtre et crie: au feu ! puis vient à moi pour me jeter au feu tout à fait ; il avait déjà coupé les cordes des mains, il était en train de couper celles des pieds, lorsque le maître de la maison, qui se promenait dans la rue avec quelques pachas et muphtis , entendant les cris: «au feu!» et sentant la fumée, entra brusquement pour donner l'ordre de sauver tout ce qui pouvait être sauvé.
«Il m'aperçut à la broche et, furieux contre mon rôtisseur, il m'ôta de la broche, et de cette broche qu'il tenait , il l'embrocha par le flanc droit , lui perça le troisième lobe du foie, le diaphragme, traversa la capsule du cœur et si bien que la broche sortit par le haut des épaules entre les spoudyles
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et l'omoplate gauche. — Remarquez la précision de ces détails anatomiques.
«En retirant son arme de mon corps, continue Panurge, il me fit tomber par terre près des landiers [chenets qui soutenaient la broche] ; je me fis un peu mal, mais très peu, car les lardons adoucirent le coup. Mon pacha voyant alors que le cas était désespéré, que sa maison était brûlée sans rémission et tout son bien perdu, se donna à tous les diables et appela neuf fois Grilgoth, Astaroth, Rappalus et Gribouillis.»
Ces noms de diables sont forgés de manière à rappeler les résultats du feu : Grilgoth, grillé, Astaroth, rôti, Rappalus, raflé, et Gribouillis, bouilli. Astaroth est un diable connu, c'est le démon de la volupté, Astarté, — chez les Grecs, Aphrodite, et chez les Lathis, Vénus.
<En l'entendant, poursuit Panurge, j'eus peur de voir arriver les diables et d'être emporté par eux, mes lardons me mettaient en danger, les diables sont friands de ces sortes de mets ....
Il y a ici une allusion aux poursuites exercées contre ceux qui n'observaient pas le carême , qui mangeaient du lard les jours d'abstinence et, pour cela seul, étaient réputés protestants. Marot nous raconte dans une ballade {Contre celle qui fut s'amie) qu'il fut emprisonné pour un fait de ce genre. Une dame, dit-il, à qui il avait écrit pour lui reprocher,
Son inconstance seulement, le dénonça, et «six pendards» furent envoyés pour l'arrêter.
Ils vindrent à mon logement
et un «gros paillarcl« dit à ses hommes :
Par la morbieu, voilà Clément, Prenez-le, il a mangé le lai'd.
(I. p. 234, éd. de 1700.)
«Les diables sont friands de ces morceaux, poursuit Panurge , comme l'atteste le philosophe lamblique, et Murmault dans son Apologie de Bossutis et contrefactis ]iro magistros nostros.^
Ce titre, où le barbarisme donne la main au solécisme, contient probablement une allusion qui nous échappe.
«Moi, je fis le signe de la croix, continue Panurge, et je m'écriai [comme on fait dans l'office latin de la semaine sainte] : «y-oç 6 @e6ç, a-^io^ a^avaxo? [Dieu saint , saint et immortel] et aucun diable ne parut. Mon pacha désespéré essaya de se tuer avec ma broche , mais elle n'était pas assez pointue, il avait beau pousser, il n'arrivait à rien. Je m'approche de lui ; Messire mécréant, tu perds ta peine, tu ne te tueras jamais ainsi, tu te blesseras quelque part, et tu languiras le reste de ta vie entre les mains des barbiers. Si tu veux, je te tuerai d'un coup, tu n'en sentiras rien, crois-moi ; j'en ai tué bien d'autres, qui s'en sont très bien trouvés. [Panurge se vante, il n'a jamais tué que des gens qui ne se défendaient pas.] — Je t'en prie, me ditil, et en parlant ainsi, il me tend sa bourse en me disant que je trouverais dedans six cents seraphs et quelques diamants c<, rubis d'une grande perfection.
— Oîi sont-ils ? dit Epistémon.
— Par St Jean, ils sont bien loin s'ils vont toujours. Oîi sont les neiges d'antan [de l'autre année] ? comme demandait Villon, le poète i)arisien.