‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 113 sur 147 · PANURGE CHEZ LES TCJRCS · texte numérisé non relu

PANURGE CHEZ LES TCJRCS

— Achève, dit Pantagruel, et dis-nous comment tu arrangeas ton pacha.

— Je n'en meus d'un mot, dit Panurge, foi d'homme de bien. Je l'entourai d'un méchant pantalon que je trouvai là à demi-brûlé et vous le liai rustrement pieds et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eût su regimber, puis je lui passai ma broche à travers le gosier et le pendis en accrochant la broche à deux crampons qui soutenaient des hallebardes. J'attisai un beau feu dessus, je vous flambai mon milord, comme on fait des harengs saurets dans la cheminée. Puis prenant sa bourse et un petit javelot qui se trouvait sur les crampons, je m'enfuis au grand galop.

«Quand je fus dans la rue je trouvai tout le monde qui était accouru au feu avec quantité d'eau pour l'éteindre. Me voyant à demi-rôti, on eut pitié de moi , on m'arrosa abondamment , ce qui me rafraîchit et me fit grand bien. On me donna ensuite à manger, mais je ne mangeai guère, car on ne me donnait que de l'eau à boire. Personne ne me fit de mal , excepté un petit Turc , bossu par devant, qui me croquait furtivement mes lardons, mais je lui donnai une si bonne leçon sur les doigts avec mon javelot, qu'il ne fut pas tenté d'y revenir. Une jeune Corinthienne qui était venue m'apporter des myrobolans confits, regardait avec pitié comme mon vêtement avait été déchiré et brûlé jusqu'aux genoux. Cependant ce rôtissement eut un avantage, il me guérit, du côté où mon rôtisseur me laissa brûler, d'une sciatique qui me tourmentait depuis plus de sept ans.

«Pendant qu'on s'arrêtait autour de moi, le feu

continuait ses ravages , il avait pris à plus de deux mille maisons; quelqu'un s'en aperçut et s'écria: «Ventre Mahom ! la ville brûle, tandis que nous nous amusons ici!» Chacun s'en va à sa cliacunière, et moi je prends mon chemin vers la porte. Quand je fus sur un petit tertre, je me retournai, comme la femme de Loth, et je vis toute la ville qui brûlait. J'éprouvai un moment de folle joie , mais j'en fus bien puni. — Comment cela? dit Pantagruel. — Comme je regardais ce beau feu en grande liesse et en me disant: <Ha! pauvres puces, ha, pauvres souris, vous aurez mauvais hiver, le feu est à votre paillier!> je vis paraître plus de six cents, que disje, plus de treize cent onze chiens, gros et menus, qui sortaient de la ville pour fuir l'incendie. Ils s'élancèrent vers moi, attirés par l'odeur de ma chair demi-rôtie et ils m'eussent dévoré sur l'heure si mon bon ange ne m'eût donné une heureuse inspiration et enseigné un remède bien à propos contre le mal de dents,

— Comment tu avais peur du mal de dents ? dit Pantagruel.

— Pâque de soles ! s'écria Panurge , est-il pire mal de dents que quand les chiens vous tiennent aux jambes ? Je songeai à mes lardons, je les leur jetai; l'idée réussit, ils s'élancèrent tous ensemble sur les lardons, s'entrebattant à belles dents à qui les aurait. Je les laissai se pelauder. et m'échappai gaillard et joyeux. Et vive la rôtisserie ! »

La plaisanterie qui consiste, en voyant un incendie, à plaindre les puces et les souris qui vont être brûlées, est restée populaire en Normandie. Ajoutons ici, sous forme de parenthèse, que le «paillier»

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dont il été question plus haut, c'est le grenier à paille, et que ce mot «paillard» qui revient souvent chez notre auteur, provient de ia même racine : celui qui se roule sur la paille, la paillasse de son lit, et par suite, le paresi^eux, le débauché.

Le récit est bizarre , absurde , les événements impossibles sans être bien piquants. C'était le cas, il semble, de chercher une explication ; les commentateurs ont essayé, mais sans succès. Les uns ont voulu y voir le récit allégorisé de quelque persécution à laquelle Rabelais aurait été exposé ; les autres ont cherché dans la rôtisserie la cure d'une maladie que Panurge aurait gagnée dans ses courses aventureuses et libertines. Tout cela semble peu satisfaisant. Il se peut qu'il n'y ait ici qu'une satire littéraire. Deux sortes de récits jouissaient à ce moment d'une grande vogue : les romans chevaleresques de la France et de l'Espagne d'une part, — et quelques chapitres de Gargantua et de Pankifjruel p- uvent être considérés comme la carricature de ces écrits; — puis des recueils , des entassements de simples aventures romanesques, peu détaillées, s'engendraut les unes les autres et n offrant souvent d'autre intérêt que leur accumulation sur une seule tôte. Il y a de ces récits dans le Décamérou de Boccace , il y on a dans VHeptamtron de la reine de Navarre, dans les Histoires trayiqîies de Bandello, dont la traduction venait de paraître. Une succession rapide d'aventures du même genre forme aussi le fond du roman grec de Thêagène et CharicUe qu'Amyot devait traduire

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plus tard et dont Racine adolescent se délectait au point de l'apprendre par cœur. Enfin Cervantes attachait à une multiplication d'aventures -ie ce genre le principal intérêt de l'œuvre de prédilectiob de sa vieillesse, Persiles y Sigismunda.

Rabelais professai r peu d'estime pour ce genre de récits. La preuve, c'est que jdus tard nous verrons Pantagruel s'endormir en lisant la meilleure de ces compositions romanesques : Théagène et Chariclée- On peut donc supposer que Rabelais, en entassant dans quelques pages toutes les impossibilités et toutes les invraisemblances imaginables, a voulu tout simplement se moquer de ce genre d'écrits. Peut-être même avons-nous affaire à la parodie d'un roman de l'époque, oublié ou inconnu.

Panurge, à partir de cette aventure, va occuper dans l'ouvrage de Rabelais la place que Jean des Entommeures occupe dans une partie du premier livre. Mais le caractère de Jean se comprend tout de suite: c'est un homme d'action, que le hasard des circonstances a jeté dans la vie contemplative, un mauvais moine et un excellent soldat.

Le personnage de Panurge est moins simple; aussi Rabelais juge-t-il à propos de nous faire connaître quelques-uns de ses antécédents.

Panurge appartient à la race de ces joyeux étourdis , viveurs aimables et spirituels, amis du i>laisir et grands dissipateurs , qui apparaissent souvent dans notre histoire et notre littérature. Quand ces personnages sont riches et haut placés dans le monde, c'est le chevalier de Grannnont, si bien

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raconté par Hamilton ; c'est le duc de Richelieu, et, avec moins de di.stinction, son fils le duc deFronsac; c'est encore don César de Bazan, le grand seigneur bohème, qui se drape si bien dans ses loques. Quand ils appartiennent aux classes inférieures , c'est Villon dans l'histoire, c'est Casanova l'aventurier ; c'est dans la littérature, Figaro, le Neveu de Rameau, et, en descendant jusquW l'ignoble, Robert Macaire, qui vole et assasine eu langant des bons mots.

L'Angleterre a son Panurge dans le Falstaflf de Shakespeare. Fal>taff est aussi spirituel que Panurge. Comme lui, dans quelque situraion qu'il soit je'ié, il trouvera d'excellents prétextes pour prouver qu'il a eu raison d'agir connue il l'a fait. Sa vie entière, comme celle de Pauurge, est une protestation contre l'idéal et les sentiments élevés, ses moyens de dépenser de l'argent et de s'enrichir sont les mêmes ; seulement, comme il est gentilhomme, ses procédés sont différents ; il emploie la violence là oii Panurge, le plébéien, a recours à l'adresse. Tous deux sont poltrons, mais Falstafif se vante constamment de sa bravoure, tandis que Panurge passe volontiers condamnation sur ce point, hors en un seul cas. Falstaff et Panurge se font également honneur d'avoir tué des ennemis, mais Falstaff ne tue qu'un mort, tandis que Panurge trouve un véritable plaisir à tuer réellement ceux qui sont plus faibles que lui et dont il a eu peur.

Les deux personnages portent aussi dans leurs débauches le caractère de leur nationalité. Falstaff est gros et Pauurge est maigre. Falstaff est souvent ivre et Panurge ne s'enivre jamais, quoiqu'il boive avec délice; mais chez lui l'jsprit l'emporte,

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il éprouve plus de plaisir à' parler de ses dîners qu'à les faire ; il est plus déhauci p en paroles qu'eu actions et. au fond, il donnerait volontiers un bon dîner pour un bon mot. Falstaff est un viveur de bonne humeur, qui corrompt son maître pour être associé à ses plaisirs. Panurge se tient plus à distance, il profite des libéralités de Pantagruel, mais sans avoir la prétention d'influer sur ses acte:' Il sait que ce serait peine perdue d'ailleurs. Pantagruel n'est pas de ces êtres qu'on entraîne et qu'on gouverne ; il est dans une sphère supérieure dont Panurge ne songe en aucune façon à le faire descendre. Qu'on le laisse s'amuser à sa guise et faire de l'esprit à toute heure, il est satisfait. Il a une supériorité sur l'Anglais, il est beaucoup plus instruit. Falstaff a trop banqueté pour étudier. Panurge a trop souvent jeûné pour ne s'être pas quelquefois consolé par 1 étude. Falstatf est ])lus sympathique qbe Panurge, parce qu'il n'a pas de fiel et que Panurge en a. Il est au:<si plus en relief et se comprend du premier coup, tandis qu'ii faut écouter Panurge et le voir à l'œuvre pour le comurendre. Le personnage de Shakespeare est plus brillant, le personnage de Rabelais est i»Ius philosophique ; le premier amtise un moment et c'est tout, le second fait réfléchir.

L'Espagne du XVP siècle a aussi son Panurge, illettré, grossier quelquefois, mais en apparence seulement, au fond un fin matois, à la fois crédule et rusé, incarnation vivante du paysan sensé, placé en face de don Quichotte amoureux de l'idéal, comme Panurge ou face de Pantagruel Mais la ressemblance n'est que dans l'idée, dans le contraste entre

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le maître et le serviteur. Panurge a un caractère bien autrement compliqué que Sancho P-nça ; il y a entre eux la même différence qu'entre les Précieuses et un bel e?prit villageois.

Les Allemands ont également leur incarnation bouffonnf' au XVP siècle: Til l'Espiègle, dont le.s Aventures parurent en français à Paris/ on 15S2. Mais Til ne ressemble à Panurge que par un côté, par ies espiègleries, auxquelles il a donné son nom, espiègleries qui dépassent souvent les born'=s de ia plaisanferie et offensent trop fréquemment l'odorat. Il n'a ni la distinction de Fals*aff ni la science de Panurge, ni l'esprit pénétrant de l'un et de l'antre ; il ne rap- ^•elle mêm.^ en rien la naïveté rusée de Sancho. Ses bouffonneries sont le plus souvent puériles et ressemblent à celles de l'Esop^- de Planûde ou du Bertoldp des Italiens. Une phisanterif qui revient à satiété chez lui . c'est ctdle qui consiste à prendre chaque expression à la lettre et à agir en conséquence. C'est le Jocrisse du XVP siècle, et ceux qui Vont rapproché de Panurge ont fait injure à Rabelais.

Chacun de ces personnages conserve, bien entendu. 1.' cachet de son siècle. Grammont est singulièrement fin et spirituel au milieu de ses friponneries et de ses méchancetés. Richelieu et Fronsac gard> nt, au milieu de leur corruption dissipatrice, l'élégance

* Les Aventures de Til DIesjmgle ont éfé reproduites dernièrement dans la Collection Jannet ; la 2« édition est du 186?. Un Belge, M. Charles de Coster, a fait de ces aventures le sujet d'un poème, qui est à sa troisième édition.

innée, la su[)rême impertinence de leur éducation et de leur race.

Il ne faut rien attendre de semblable de Panurge ; Panurge est un prodige de science, mais il porte rem[jreinte du milieu dans lequel il a vécu. Il procède de maître Renard, dans le poème de ce nom. Il a plus d'esprit, mais il n'a pas beaucoup plus de conscience ni de délicatesse. Il a pu avoii- de bons instincts, — on les retrouve chez lui par instants, — mais la misère l'a dépravé. Il a été tant de fois battu, qu'il est devenu poltron ; il a été tant de fois victimt , qu'il est devenu féroce quand il est le plus fort; il est glouton parce qu'il a eu faim, affamé de femmes parce qu'il a été sevré d'amour. Tout son être, toute sa vie n'est qu'une réaction. Pantagruel l'aime, le lecteur ne partage pas ce sentiment, qui ne vient que de l'extrême bonté d'âme du héros de Rabelais ; mais ce Panurge a tant d'esprit, et de l'esprit tellement inattendu, il fait quelquefois des remarques si fines sur les personnes et sur les choses, qu'il nous amuse et que nous fermons volontiers les yeux sur ses vilains côtés.

Il est paresseux, dit-il, cela est vrai, mais il ne l'est qu'à ses heures; il a dépensé et il dépense encore une prodigieuse activité pour satisfaire ses fantaisies Il a dû déployer une activité prodigieuse pour arriver à s'instruire comme il l'a fait, lui enfant du peuple, pauvre et abandonné. Villon a une mèi e, au nom de laquelle il adresse à la Sainte-Vierge une prière pleine de tendresse i:t d'én.otion, Figaro lui-même a une sorte de famille, qu'on entrevoit dans l'ombre ; mais quelle idée peut-on se faire du père ou de la mère de Panurge?

Gl'ILLAUiir. POSTEL.

Comment a-t-il étudié? Comme étudiaient dans ce temps-là lesenfan's des familles pauvres, - comme Villon a étudié, comme Amyot a étudié.

La jeunes«n d' Amyot est connue. On sait que, sorti de la misère, il s'est peu à peu frayé un chemin par l'étude, jusqu'à devenir précepteur des entants d'Henri H, évêque d'Auxerre et l'un de nos grands prosateurs. H v a un savant illustre de la même époque dont la biographie est moins connue, quoique plus curieuse encore et plus glorieuse, car la lutte a été plus longue pt plus difficile, c'est celle de Guillaume Postel, un des pères de la philologie orientale, un grand visionnaire aussi, mais ce n'est pas sous ce rapport que nous voulons le considérer.

Guillaume Postel était un pauvre paysan des environs d'Avrancbes. Il n'avait que huit ans lorsque son père et sa mère moururent de la peste; il savait déjà lire et écrire et passait toutes ses journées à étudier; mais il fallait vivre; il se fit maître d'école dans un village, et là, à force d'économies, il parvint à se procurer la somme nécessaire pour se rendre à Paris; il allait à pied, à petites journées; il fit connaissance avec des bohémiens qui voyageaient comme lui, mais dans un autre but; ils le dépouillèrent de tout ce qu'il possédait, et, pour l'empêcher de les poursuivre et de les dénoncer, ils le maltraitèrent tellement qu'on le trouva à demi-mort. On le recueillit, on le fit admettre dans un hôpital; il y resta deux ans avant d'être guéri. Quand il fut bien portant, on le renvoya.

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Que faire pour vivre? C'était PépoquR de la moisson ; il se souvient de ce qu'il a vu faire et fait dans ses premières années ; il se dirige à pied vers la Beauce, décidé à louer son travail. En chemin, il voit un champ moissonné; il glane les épis tombés, il en ronge quelques-uns pour tromper sa faim, et, la journée finie, il va offrir sa récolte. Le fermier auquel il s'adresse, le garde à son service ; il travaille ainsi tout l'été, et, après la moisson, il rentre à Paris avec un habit décent. Il va droit au collège Sainte-Barbe ; il offre ses services comme domestique : il fera les commissions, balaiera les classes, mettra de l'encre dans les écritoires, allumera les poêles et achètera les vivres. Tout ce qu'il demande en plus de sa nourriture, c'est la permission d'assister aux cours. On lui accorda ce qu'il demandait. Les cours quil put suivre ainsi ne suffisaient pas encore à sa soif d'apprendre ; à ses heures perdues, il étudiait le grec et l'hébreu.

Postel devint bientôt un des plus savants hommes de la France et même de l'Europe,

Villon et Panurge durent mener une vie analogue dans leur première jeunesse. Villon se trouvait placé dans de meilleures conditions : il demeurait à Paris et il avait sa mère, « femme povrette et ancienne, » qui ne « sceut rien et oncques lettre ne leut, » mais qui sut se faire aimer de son fils, tout léger qu'il était; il se mêla aux étudiants; il servit sans doute comme Postel et Amyot, et obtint à ce titre de recevoir le pain quotidien de la science; mais c'était un prodigue qui dépensait follement

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