‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 114 sur 147 · PANURGE ET VILLON · texte numérisé non relu

PANURGE ET VILLON

SOU temps et son esprit. Il nous l'apprend luimême:

13ien scay se j'eusse estudié

Ou temps (le ma jeunesse folle,

Et à bonnes meurs dédié.

J'eusse maison et couche molle!

Mais q'io' ! je fuyoye l'escolle

Comme faict le mauvays enfant...

Eu escrivaut cette paroUe,

A peu que le cueur ne me fend...

Où sont les gratieux gallans

Que je suyvoye au temps jadis,

Pi bien chantans, si bien parlans,

Si plaisans en faictz et en dictz ?

Les aucuns sont morts et roydiz ;

D'eulx u'est-il plus rien maintenant

Eespit ils ayent eu Paradis,

Et Dieu saulve le remenant [le reste] !

Et les aucuns sont devenuz

Dieu merci ! grans seigneurs et maistr<'s,

Les autres mendient tous nudz

Jtt pain ne voyent qu'aux fenêtres.

Villon était un convive spirituel, un joyeux bouteen-train; il figurait par suite à toutes les parties de plaisir que faisaient les étudiants ; mais un beau jour, ces étudiants, qui avaient »'té heureux de Taccueillir parce qu il payait son écot en gaîté et en bons mots, ces jeunes gens s'en allèrent tour à tour, rappelés par leurs familles. Villon qui n'avait pas de famille, ou du moins pas de fortune, se trouva seul, isolé, abandonné, incapable d'aller plus loin, et ayant contracté le goût de la dissipation et du plaisir. C'est ainsi que, par le fait même de son éducation, il se trouva entraîné à mener cette existence misérable et déclassée que ses poésies nous révèlent, existence qui fut aussi celle de Panurge au XVP

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siècle, jusqu'à ce qu'il eût rencontré Pantagruel, de Figaro au XVIII* siècle, jusqu'à sa rcD contre avec le comte Alraaviva, et du Neveu de Rameau jusqu'à son dernier jour. Nous mêlons ici les réalités aux fictions, c'est que tous ces personnages ne sont pas des individus, ce sont des types.

Ceux-ci cependant ne descendirent jamais aussi bas que Villon. Ils n'eurent jamais rien à démêler avec la justice criminelle , et Villon fut condamné à être pendu. Il n'échappa à la potence que par l'intervention, on le suppose du moins, d'un poète inférieur à lui pour le mérite, mais très supérieur pour la position sociale, puisqu'il était le cousin germain du roi, Charles d'Orléans.

On trouve à la suite des Œuvres de Villon une série de récits en vers intitulés : Bepues francJies. L'auteur , ou les auteurs , nous racontent comment Villon s'y prenait quand sa bourse était vide , pour bien dîner lui-même et pour régaler ses amis ; car , disent-ils , avec admiration et reconnaissance :

C'estoit la meve nourricière

De ceux qui n'avoient pas d'argent.

Ainsi en relatant les friponneries de Villon on a entendu faire son éloge. Voici quelques-uns de ces tours admirés :

Un jour ses amis viennent le trouver. L^ne fête approche, on voudrait bien la chômer joyeusement. — Bon , dit maître François , j'ai votre ou plutôt notre affaire. Invitez vos amis à Montfaucon, à tel cabaret, je m'y trouverai aussi et je vous promets

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lin bon sonper. Il savait qu'une société de bourgeois devait se réunir là, en compagnie d'amies non reconnues par l'église. Les bourgeois allaient se mettre à table joyeusement avec les amies de contrebande, lorsqu'une troupe de diables apparaît. C'est Villon avec ses amis déguisés- «A mort! à mort! crie Villon, le grand diable, prenez à ces chaînes de fer ces débauchés et ces débauchées et amenez-les en enfer, où Lucifer les attend." Les convives, qui n'ont pas la conscience tranquille, sont saisis de frayeur ; ils s'enfuient après avoir payé, et laissent leur souper aux diables, qui ne firent faute de s'en régaler.

Une autre fois, ils vont à trois dans un cabaret, et se fout servir à dîner et dînent bien ; mais quand le garçon se présente pour être payé, chacun déclare que c'est à lui de solder la dépense. Après s'être di-sputes quelque t<^mps, ils conviennent que l'un d'eux se banîera les yeux, et jouera au colin-maillard ; celui qu'il attrapera payera. S'il n'attrape personne, un autre prendra sa place. Il s'agit de savoir qui sera colin-maillard ; comme chacun veut payer, tous refusent de se laisser mettre le bandeau sur les yeux. Le domestique impatienté leur dit : Eh bien, bandez-moi les yeux, à moi, et celui que j'attraperai payera; on trouve l'expédient excellent : on lui bande les yeux ... et le trio disparaît. Celui qui fut attrapé, ce fut le maître du cabaret, qui survint et paya en eÔet le dîner, car les trois consommateurs furent introuvables.

Une autre fois encore, c'est chez lui que maître François invite ses amis, promettant de les régaler s'ils veulent bien le seconder.

Ses instructions données, il s'en va chez un rôtis-

seur, et marchande un bon morceau : la boutique du rôtisseur était ouverte et .-^ans fenêtre, comme elles le sont encore généralement ; au moment où maître François tenait un morceau, un de ses amis passe, qui, sans rien dire, lui donne un soufflet. Villon court après lui pour se venger, mais il ne lâche pas le morceau qu'il tient. Avant qu'il ait atteint son agresseur, le rôtisseur, qui l'a suivi, le perd de vue, et... le tour est joué.

On ne dîne pas sans pain. Villon court chez un boulanger et paraît fort pressé ; il lui faut beaucoup de pain chapelé. et il le lui faut sur l'heure. On le prie d'attendre un moment et Ton se met à la besogne. Quand il juge la corbeille suffisamment pleine, il demande qu'on lui porte cela d'abord ; on préparera le reste ensuite. Accei)té. On charge un garçon de porter ce qu'il i acheté, Villon l'accompagne, puis, arrivé aiî bas d'un escalier, il lui dit : Je monterai bien ce paiu seul; va bien vite chercher le re.^te et reviens te faire nayer. Le porteur s'en va d'uû côté, et maître François de l'autre, si bien qu'ils ne se sont jamais rencontrés.

Maître François se remi ensuite chez le marchand de vin avec deux seaux, l'un rempli d'eau et l'autre vide. Il donne son seau vide et demande qu'on le lui remplisse de vin blanc ; on le lui rapporte plein, il fait semblant de s'être trompé. C'est du vin rouge que ses amis lui ont dit de rapporter, et il rend le seau au garçon pour que l'on fasse l'échange. Mais ce n'est pas le seau de vin blanc qu'il donne, c'est le seau d'eau, et, avant qu'on s'aperçoive de la méprise, il a tout le temps de s'enfuir.

Laissons de côté le moyen peu décent qu'il em-

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ploie pour se procurer des tripes, et racontons comment il se procure une provision de poisson. Cette aventure a fourni le sujet d'une farce en vers de huit syllabes, qui a pour titre : Le nouveau Patelin.

Villon s'en va seul à la poissonnerie, laissant delà les ponts ses amis un peu inquiets. Là il marchande hardiment un panier plein de poisson, on convient du prix; mais il n'a pas l'argent sur lui, il le remettra au garçon qu'on chargera de porter le panier. Les voilà partis : ils passent devant Notre Dame; il y avait alors des confessionnaux en dehors de l'église , comme on en voit encore dans quelques villes d'Allemagne , à Prague , entre autres, à l'église de Lorette, oii il y a une galerie couverte autour d'une cour carrée , toute garnie de confessionnaux. ^ illon en passant aperçoit un prêtre occupé à confesser une vieille femme ; il s'approche de lui, et lui dit : Je vous uniène mon neveu, ayez la complaisance de le dépécher, c'est-àdire d'entendre la confession de ses péchés , il est très négligent envers Dieu , j'ai eu de la peine à vous l'amener ; il est de plus distrait , un peu maniaque et ne parle que d'argent.

— Très volontiers, dit le prêtre. Maître François se tourne alors vers ie petit garçon , il lui prend son panier : «Il va vous dépêcher, lui dit-il, c'est-à-dire vous expédier tout de suite, aussitôt qu'il aura terminé avec sa pénitente. » Le prêtre approuve d'un signe de tête. Villon prend le panier des mains du petit garçon et s'en va.

La confession finie, le ])etit garçon demande son argent, le prêtre s'obstine à le confesser; on finit par s'expliquer, mais Villon est loin, et le poisson déjà cuit.

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Kabelais s'est certainement souvenu de Vilioa e:î nous traçaijt le portrait Je Panurge. Il éprouvait une visible sympathie pour ce poète de la misère, et nous verrons son nom revenir plus d'une fois sous sa plume dans le cours du roman.

L'auteur du Grand et du Fdit Testament fut condamné pour vo), avons nous dit plus haut. On ne voit pas que cette condamnation ait excité chez ses contemporains le sentiment qu'elle exciterait chez nous. Tous , sans exception , sont [)leinb de sympathie pour lui ; ils ne prennent même presque pas la peine de l'excuser et semblent considérer sa condamnation, moins comme un deshonneur qui puisse entacher sa mémoire , que comme un malheur qui doit attirer sur lui une bienveillante compassion.

Cela tient à ce qu'à cette époque le respect de la propriété n'était pas aussi raffiné qu'il l'est mainte- .lant. Les grands personnages se volaient des états par les armes , les petits dépouillaient leurs voisins par la force ou la ruse ; le seigneur prenait chez le paysan tuut ce qui lui convenait , sa tille ou son bien, — il en résultait chez l'inférieur cette persuasion que tout ce qui pouvait être pris par violence ou par adresse, — selon qu'on avait une de ces deux forces pour soi, — appartenait légitimement à celui qui s'en emparait Le larcin habileuicut ^xéculé était regardé comme une conquête dont on avait droit de se vanter ; les récits du temps en font foi. A chaque page on nous présente comme d'aimables espiègleries une fouie d'actes qui conduiraient

LES ANTÉCÉDENTS DE l'ANURGE. 367

aujourd'hui Tautéur, nonseuleimiit in lolice correctioDiielle, mais eu cour d'assises.

Cette morale a régné pendant tout le XVP siècle et même peiulaut une l'artie du XVIP. Tout ce que l'on exigeait, c'était de ne pas se laisser prendre trop ouvertement la main dans le sac — et, encore dan^ ce cas, quand le seigneur ne se trouvait pas trop durement lésé, la justice seigneuriale faisait grâce le plus souvent :^u faveur de l'esprit déployé-

On se vantait même de son habileté à tricher au jeu. On .^ait ce qui se passa à propos des Mémoires du comte de Grammont- Comme on y raconte dififétentes indélicatesses -— nous dirions maintenant : friponneries — du noble personnage, les censeurs — Fontenelle était tiu u'^mbre — voulurent arrêter la publication d'un livre, qui était de nature, di^■ait-on, à nuire à la considération du héros. Le comte de Grammont s'interposa lui-même pour obtenir que les Mémoires fussent publiés tels qu'ils avaient été rédigés par son bem-frère.

LfS censeurs étaient ei; avance .^ur les idées morales de leur temps, Vi comte de Grammont était en retard.

Ces observations étaient nécessaires pour expliquer, sans les excuser, certains actes Je la vie de Pauurge, que nous allons reproduire.

Panurge, nous dit Puibelais, était de stature moyenne, ni trop grand ni trop i)etit ; il avait le nez un peu aqui'in. fait à manche de rnsoir; quand il t-e présenta devant Pantagruel, il avait environ trentecinq ans; fin, c'est-à-dire propre, à être doré comme

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peut l'être une bague de plomb, bien galant homme de sa personne, sinon qu'il aimait un peu trop les femmes et qu'il était sujet de natuie à une maladie qu'on appelait en ce temps-là :

Faute d'argent, c'est douleur sans pareille.

[Ce vers est le refrain de deux chansons, populaires à cette époque.] Toutefois il avait soixante-trois manières de trouver de l'argent à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune était par façon de larcin furtivement fait; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés ribleur, s'il en était à Paris, Au demeurant le meilleur fils du monde.

Ce dernier vers appartient à Clément Marot et termine, dans une épltre adressée par lui à François !*'■, le portrait du domestique qui lui a volé son cheval et sa bourse :

Gourmand, ivrogne et ass'iré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur.

Sentant la hart de cent pas à la ronde ; Au demeurant le meilleur fils du monde.

On remarquera que le valet et Panurge avaient plusieurs traits de resj^emblance. Toutes les épithètes conviennent, à Panurge, à la hart près, qu'il ue se laissera pas mettre.

Il a fait tous les métiers ; nous savons qu'il a été étudiant; les détails anatomiques dans lesquels il se •plaît à entrer uous prouvent qu'il a appris la médecine ; nous l'avons vu prendre part à l'expédition de Météiiu, — comme médecin peut-être, car la bravoure du soldat n'est guère sou fait, uous le verrons à l'occasion ; — il nous apprend de plus qu'il a été escamoteur, charlatan de foire, qu'il a vendu de la

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