‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 115 sur 147 · PANURGE ET GAVROCHE · texte numérisé non relu

PANURGE ET GAVROCHE

théiiaque, remède universel contre toutes les maladies, et de l'orviétan, dont la principale propriété est indiquée par l'étymologie populaire : Or viens t'en.

L'or était venu plus d'une fois probablement dans cette vie aventureuse, mais il s'en était retourné plus vite encore. La présence de l'or étant une exception, on faisait une orgie le jour où l'on en avait, et le lendemain il fallait se mettre en quête pour s'en procurer d'autre. Sa première entrevue avec Pantagruel nous le montre ce qu'il sera toujours; il a l'air distingué, mais ses habits sont en loques, il a beaucoup d'esprit et parle quatorze langues — en comptant celles qui ne sont entendues que de lui — mais il meurt de faim.

Malgré ses trente-cinq ans et l'expérience que ses aventures auraient dû lui donner, il avait conservé l'instinct du gamin. Il en voulait au guet, par exemple, et aux agents de police, non pas que le guet l'eût jamais dérangé à ce qu'il paraît, mais par pur instinct d'opposition contre la règle et par jovialité. — Quelquefois, — c'est Rabelais qui parle, — nous traduisons un peu cependant,

Il assemblait trois ou quatre bous rustres, les faisait boire comme templiers sur le soir, puis il les menait audessous de Ste-Géneviève ou du collège de Navarre [la montagne du Panthéou], — et il écoutait l'approche du guet. A cet effet il posait son épée sur le pavé et se mettait l'oreille auprès ; lorsqu'il s'apercevait que sou épée bougeait, c'était le signe infaillible que le guet u'était pas loin.

Panurge et ses compagnons s'emparaient alors d'un tombereau, le mettaient en mouvement, et le lan-

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ça'ent de toute leur force sur la pente; lés gens du guet, surpris par cette avalanche inattendue, étaient renversés, écrasés parfois, à la grande joie de Panurge et de sa troupe, qui se sauvaient d'un autre côté, car en quelques jours Panurge en était arrivé à connaître son Paris comme son Deus cïet, c'est-à-dire sa prière après le repas. — Une autre fois, s'il savait que le guet devait passer quelque part, il y faisait une traînée de poudre à canon, et quand les gens de la police paraissaient, il mettait le feu à la poudre, et s"amusait à voir fuir les sergents persuadés que le feu de St-Antoine les avait pris aux jambes.

Les tours joués aux agents de la police ont été longtemps les amusements favoris des joyeux vauriens. Dans les romans, les comédies, les mémoires non-seulement du XVP, mais dans ceux du XVIP et du XVIir siècle, nous voyons à chaque instant les jeunes seigneurs se réunir pour rosser le guet. C'était nommément le passe-temps préféré des gentilshommes de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII. Quant à lancer des charrettes dans les jambes aux représentants de l'autorité, la plaisanterie est encore de mise, si nous en croyons Victor Hugo, qui connaît si bien le côté extérieur des mœurs po[)ulaires de Paris. Dans les Misérables, Gavroche rencontre une charrette sur laquelle dort un Auvergnat ivre ; il enlève l'Auvergnat qu'il dépose à terre, et, après lui avoir donné un reçu de sa charrette au nom de la république, il s'empare du véhicule, qu'il veut ajouter à une barricade: c'était un jour d'émeute. — L'ordre public était re|irésenté dans le quartier qu'il parcourait par des gardes nationaux de la banlieue de Paris, peu aguerris et faciles à effrayer. Gavroche, du reste, ne pre-

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nait aucune précaution, et se délectait au bruit de la charrette, qu'il faisait voler sur le pavé.

Ce roulement forcené décida le sergent qui commandait le poste à faire une reconnaissance. Il sortit en assourdissant ses pas.

Tout à coup Gavroche, poussant sa charrette, au moment où il allait déboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouve face à face avec un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.

Pour la seconde fois, il s'arrêta net.

— Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.

Les étonnements de Gavroche étaient courts et dégelaient vite.

— Où vas-tu, voyou ? cria le sergent.

— Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appelé bourgeois. Pourquoi m'insultez-vous ?

— Où vas-tu, drôle ?

— Monsieur, reprit Gavroche, vous étiez peut-être hier un homme d'esprit, mais vous avez été destitué ce matin.

— Je te demande où tu vas, gredin ?

Gavroche répondit.

— Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait par votre âge. Vous devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pièce. Cela vous ferait cinq cents francs.

— Où vas-tu ? où vas-tu V où vas-tu, bandit ? Gavroche repartit :

— Voilà de vilains mots. La première fois qu'on vous donnera à téter, il faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.

Le sergent croisa la baïonnette.

— Me diras-tu où tu vas, à la fin, misérable 1

— Mon général, dit Gavroche, je vas chercher le médecin pour mon épouse qui est en couches.

— Aux armes ! cria le sergent.

Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est là le chef-d'œuvre des hommes forts ; Gavroche mesura d'un coup d'œil toute la situation. C'était la charrette qui l'avait compromis, c'était à la charrette de le protéger.

Au moment où le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette, devenue projectile et lancée à tour de bras, roulait sur lui avec furie, et le sergent atteint en plein ventre, tombait à la renverse dans le ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.

Gavroche, comme nous le verrons, a plus d'un rapport avec Panurge ; il est moins savant, mais il a autant d'esprit ; il a surtout des qualités que Panurge n'a pas : il est brave, il est dévoué, il a du cœur, et, de plus, ce n'est qu'un enfant. On l'admire et on l'aime. Le héros de Rabelais n'inspire jamais ce sentiment.

Panurge n'en voulait pas seulement aux gens du guet, il en voulait aussi aux maitres-ès-arts et théologiens. Ceux-ci, il les prenait par l'odorat et les entourait de parfums qui n'avaient rien de céleste. Les plaisanteries odorantes, qui nous dégoûtent aujourd'hui, ne choquaient personne au XVP siècle. La reine de Navarre ne s'en abstient pas, et nous les trouvons encore en faveur pendant la première moitié du XVIP siècle. Voyez plutôt Scarron, et même la comédie du Mercure galant (1679). Elles n'ont disparu qu'à la fin du règne de Louis XIV. Quant à Rabelais, il en abuse quelquefois; nous tournerons rapidement les feuillets on elles se sont glissées.

Nous avouons que les autres gamineries qu'il prête à Panurge ne nous semblent guère d'un meilleur goût.

Ainsi, par exemple, Panurge fouettait sans pitié, pour les faire avancer, les pages qui portaient du vin à leurs maîtres, et leur en faisait renverser une partie. Il avait une quantité de pochettes et d'étuis où il gardait de l'extrait de saturne ou du verjus, qu'il lançait aux, yeux des passants, un petit couteau bien affilé dont il coupait les bourses, des boutons de bardane garnis de plumes d'oisons, qu'il jetait sur les robes et les bonnets des gens; ces boutons sont armés de petits crochets qui leur permettent de s'attacher

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