‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 117 sur 147 · PANUEGE ET LES INDULGENCES · texte numérisé non relu

PANUEGE ET LES INDULGENCES

dans les églises, le fait de se priver de son argent en faveur de Dieu ou de ses représentants étant considéré comme une pénitence suffisante,

— Je ne suis pas grand indulgencier dans ce monde, répond Rabelais, je ne sais ce que je serai dans l'autre. Allons, si vous voulez cependant; mais je vous préviens que je ne dépenserai pas plus d'un denier. — Prêtez-m'en un aussi; je vous paierai l'intérêt. — Ni intérêt, ni capital, je vous le donne de bon cœur, — Grates vohis domino, répond, au lieu de Grates tibi^ Domine^ Panurge imitant le mauvais latin des clercs.

« Nous allâmes d'abord à Saint-Gervais, continue Rabelais; c'est là que je déposai mon offrande et dis mes prières et les oraisons de sainte Brigitte. » Mais Panurge ne se contenta pas de si peu ; il me mena d'église en église. Nous allâmes à Notre-Dame, à Saint Jean, à Saint-Antoine, partout où l'on vendait des indulgences. Je m'abstenais, mais lui baisait toutes les reliques et donnait toujours. A notre retour il me mena boire au cabaret du château. — Où donc, lui dis-je en me signant, avez-vous trouvé de l'argent? Ce matin vous m'en avez emprunté. Vous en avez donné dans une foule d'églises et vous voilà plus riche que vous n'étiez d'abord. — J'ai gagné cet argent en chemin , me dit -il. Dans les bassins où l'on recevait le prix des indulgences je mettais une petite pièce et j'en retirais une plus grande. — Comment, lui dis-je, mais savez-vous que c'est un vol que vous avez fait là ? Vous vous damnez comme un serpent : vous êtes larron et sacrilège. — Je ne suis pas de votre avis, dit Panurge. Les vendeurs d'indulgences me donnent ce que je prends, car en

me présentant les reliques à baiser, on me dit : Vous recevrez au centuple : centuplum accipies. Or ici le futur « vous recevrez > est pris pour le présent, comme cela se fait dans la langue hébraïque. Accipies veut dire : Prends; et je prends, avec modération même, car je ne prends jamais cent fois autant. De plus le pape Sixte IV m'a assigné quinze cents livres de rente sur son domaine pour l'avoir guéri d'un mal qu'il n'osait avouer ; je me paie de mes mains sur le trésor ecclésiastique. >

Le pape Sixte IV passait en effet pour avoir été de mœurs très relâchées. C'est un trait de satire que Panurge lui lance en passant. Quant à mettre dans le bassin destiné aux aumônes une petite somme pour en retirer une plus grande, il paraît n'en pas avoir eu l'invention, car on trouve un fait semblable mentionné dans le colloque d'Erasme : Peregrinatio religionis ergo :

Il y a des gens si dévots à la Vierge qu'en feignant de mettre à l'offrande, ils escamotent adroitement ce qu'un autre a mis.

Panurge n'est pas non plus le premier qui ait plaisanté sur cette parole : Centuplum accipies ; voici ce que nous raconte un fabliau :

Un paysan ayant entendu dire au sermon que lorsqu'on donne quelque chose à Dieu, Dieu nous le rend au double, imagina de donner sa vache à Dieu, c'est-à-dire au curé, son représentant sur la terre. Le curé avait déjà une, vache; il attacha la nouvelle venue à l'ancienne, de peur qu'elle ne retournât à son précédent pâturage. Mais la vache donnée ^tait la plus forte, et comme le champ de son premier possesseur lui plaisait, elle y retourna et y entraîna avec elle sa compagne de captivité. Le paysan en

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