DISPUTE PAR SIGNES
passer] — à primes, secondes, et à la vergette ; puis, le matin , il se rendit avec son maître à la Sorbonue. Tout le monde avait entendu parler du débat qui allait avoir lieu, et une foule immense se préseuta pour y assister. On se demandait avec anxiété si cette fois encore Pantagruel serait victorieux et si cet Anglais ne lui en remontrerait pas.
Thaumaste les attendait. Lorsque Pantagruel parut, ou se mit à applaudir Ces applaudissements lui déplurent. «Paix! de par le diable, si vous me tarabustez , je vous couperai la têie à tous ! » Pantagruel avait deux raisons d'être mécontent, il trouvait «badaude" cette habitude d'applaudir tous les orateurs, quels qu'ils fussent; — puis, comme il ne devait pas prendre la parole, il ne voulait pas être applaudi d'avance pour ce qu'il ne dirait pas.
Panurge s'adresse à Thaumaste et lui demande sïl est venu ])0ur chercher sérieusement la vérité ou pour le simple plaisir d'échanger dos arguments,
— ce qui était fréquent alors par toute l'Europe.
— Thaumaste répond qu'il n'a d'autre but que la vérité. — Alors, veuillez m'exposer vos doutes, je tâcherai de les résoudre. Si vous n'êtes pas satisfait, mon maître est là qui vous répondra. — Très bien, dit Thaumaste, commençons.
Adonc tout le monde assistant et escoutant en bonne silence, l'Anglois leva haut en l'air les deux mains séparément clouant toutes les extrémités des doigts en forme qu'on nomme eu Chinonnoys cul de poulie, et frappa de l'une l'autre par les ongles quatre fois ; puis les ouvrit, et ainsi à plat de l'une frappa l'autre en son strident, une fois ; derechief les joignant comme dessus, frappa deux fois, et quatre fois derecliief les ouvrant. Puis les remit joinctes et estendues l'une
jouste l'autre, comme semblant dévotement Dieu prier. Panurge soudain leva en l'air la main dextre, puis d'icelle mit le poulce dedans la narine d'iceluy costé , tenant les quatre doigts estenduz et serrés par leur ordre en ligue parallèle a la pinne (cartilage séparateur) du nez, fermant l'œil gauche entièrement, et guignant du dextre avec profonde dépression de la sourcille et paulpiere. Puis la gauche leva haut, avec fort serrement et extension des quatre doigts et élévation du poulce , et la tenoit en ligne directement correspondante à l'assiette de la dextre, avec distance entre les deux d'une coudée et demie. Cela fait, en pareille forme baissa contre terre l'une et l'autre main ; finalement les tint on milieu, comme visant droit au nez ^.e l'Anglois.
Et si Mercure. ... dit l'Anglais. Paourge l'interrompt en disant : «Vous avez parlé.» La conversation par signes se continue pendant assez longtemps. Les signes sont très clairement expliqués et Rabelais a fait un tour de force dans ces quelques pages. Y a-t-il renfermé un sens ? Cela est peu probable. Les deux adversaires ne s'en animent pas moins ; Thaumaste en sue d'ahan. Le dernier geste fut fait par Panurge.
II mit les deux maistres doigts à chacun costé de sa bouche, le retirant tant qu'il pouvoit et montrant toutes les dents : et des deux pouces rabattoit les paupières des yeux bien profondément, et faisant une assez laide grimace, selon que sembloit es assistants.
Thaumaste ne trouva rien à répondre, et ôtant son bonnet, il s'écria, comme dans l'Evangile:* Celuici est plus que Salomon!» C'est toute une encyclopédie que Panurge a déroulée devant lui. Il s'avoua donc battu sur tous les points, et se promit bien, une fois arrivé en Angleterre , de faire un livre dans lequel il relaterait toute cette discussion. Son admiration pour Pantagruel s'en accrut, du