‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 128 sur 147 · LE PURGATOIRE DE ST PATRICE · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE DE ST PATRICE

Je m'étonne, dit Ménédème, puisque tu es dans ces dispositions, que tu n'aies pas visité la grotte de St Patrice, dont on dit bien des choses merveilleuses, mais qui ne me paraissent pas vraisemblables. — On n'en peut rien raconter qui ne soit au-dessous de la réalité, répond Ogygius.— Tu y es allé? — J'ai na^^gué sur le marais du Styx, je suis descendu dans les gorges de l'Averne et j'ai vu ce qui se fait dans les enfers, etc.'

Mais on n'y était pas admis facilement. Les moines Augustins du couvent voisin, qui en avaient Ja clé, n'en permettaient l'entrée qu'à certaines conditions, les unes internes, les autres extérieures. La première était une foi profonde. Les indifférents qui se seraient liasardés dans la grotte par pure curiosité, n'en devaient plus sortir. Il en était de même de ceux qui se laissaient tenter par les douces paroles des démons qu'on y rencontrait, ou épouvanter par leurs menaces. Il fallait en outre passer neuf jours en méditation et en prière dans une des étroites cellules voisines de la grotte. Le neuvième jour, le pèlerin, après avoir reçu les sacrements, était conduit en grande pompe à la porte principale. La porte se refermait sur lui quand il était entré et l'on retournait à l'église en priant pour lui. Le lendemain, à la même heure, on venait le reprendre; si on ne le retrouvait pas, c'est qu'il n'avait pas rempli toutes les conditions voulues, et il fallait renoncer à l'espoir de le revoir jamais. Si on le trouvait, on saluait son retour par des cris de joie. On le reconduisait à l'église et on lui faisait raconter ce qu'il avait vu.

Ce cérémonial est à peu près le même que celui qu'on observait en Grèce pour descendre dans l'an-

* Desiderii Erasmi Boterodami colloquia,. Lipsise, 1872. 1. p. 369.

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tre de Trophonius, situé au pied d'une colline en Béotie. Nombre de ceux qui y étaient descendus ne gardaient qu'un souvenir confus de ce qui leur était arrivé dans le souterrain ; d'autres, au rapport de Plutarque, racontaient qu'ils avaient vu le royaume de Pluton, des îles heureuses éclairées d'une lumière étrange et splendide, et des âmes qui montaient et descendaient l^ous forme d'étoiles plus ou moins lumineuses. Mais la plupart gardaient sur les merveilles de l'antre un silence obstiné. Les visiteurs de la grotte de saint Patrice étaient généraiement plus causeurs. Le récit le plus complet est ct^lui d'un Irlandais du nom d'Enus (Enio, chez les Espagnols), qui tenta l'épreuve en 1152.

Cet Enus, si nous en croyons ses biographes, avait commencé par mener une vie qui n'avait rien de saint, et dont maint épisode ne déparerait pas les exploits de Don Juan Tenorio. Mais, touché de la grâce, il renonça brusquement à sa vie scandaleuse, se livra à la pénitence et résolut de visiter la grotte de saint Patrice. Le récit qu'il fit en sortant de la grotte est devenu célèbre dans la poésie et dans la dévotion populaire. Un trouvère du XlIP siècle, Marie de France, lui a consacré un poème qui figure dans ses Œuvres * ; en Espagne, au XVIP siècle, un auteur dramatique célèbre, Montalvan, composa de ce récit un livre de dévotion^, et Calderon en fit un auto sacramental qui figure avec honneur parmi ses Comédies. Dans cette pièce, Enio, — séparé historiquement de saint Patrice par six ou sept siècles, — aborde en Irlande avec le

' Œuvres Je Marie de France, 2 vol. in-8°. 1822. * La Viday purgatorio del glorîoso san Patricio, Madrid, iul8.

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saint prélat, et c'est à la prière de celui-ci qu'il se décide à s'eafoncer dans la caverne mystérieuse- Le récit qu'il fait de sa vie passée n'a pas moins de 800 vers dans le drame, et ctdui qu'il fait des merveilles de la caverne au mome:::t où il en sort, n'a pas une moindre étendue^

Il serait trop long d'énumérer ici les auteurs qui se sont occupés de la grotte de St Patrice; il suffira de mentionner encore la dissertation de M. Thomas Wright, publiée à Londres en 1844 -, et l'ana- Ijse assez longue que l'on trouve du récit d'Enus dans la Mystique de Gœrres Uome III, chap. 5) ^. Les renseignements qui précèdent sont extraits principalement d'un petit livre de dévotion * sans nom d'auteur, mais rédigé évidemment au XV IF siècle et par un ecclésiastique, probablement d'après quelque composition plus ancienne. L'auteur entre dans les plus grands détails, tant sur la vie antérieure d'Enus que sur son séjour dans la grotte.

Les faits sont identiques dans ces divers ouvrages. Lorsqu'on alla chercher Enus après Tavoir laissé vingtquatre heures dans la grotte, on le trouva effrayé, harassé, mais parfaitement lucide. Il raconta qu'après avoir entendu la porte se refermer sur lui, il avait erré dans l'obscurité pendant quelque temps, guidé seulement par une faible lueur qu'il apercevait au loin ; puis qu'il avait fait une chute d'une certaine hauteur, si bien qu'il s'était endormi. A son révtil, il s'était vu

* El Purgatorio de san Fatricio^dans les œuvres de Calderon. —2 StFatrick''spurgatory^ in-^o.-s E. Goerres LaMystique divine, naturelle et diabolique, 5 vol., traduction française, in-3°. 1854. - * Histoire de la vie et du purgatoire de saint l'atrice, archevêque et primat d^Hihernie, petit in 8o de 132 pages, sans date : éditions nombreuses.

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entouré de démons qui avaient cherché à le détourner de son entreprise; en le voyant inébranlable, ils lui avaient montré des personnages connus et inconnus, en quantités innombrables et appartenant à toutes les classes de la société, soumis à une série de tortures analogues à celles que Dante nous décrit dans son Enfer ; lui-même avait passé par neuf tortures différentes. L'une des plus effrayantes était celle d'un puits de feu où il s'était senti plongé ; le nom de Jésus, qu'il invoqua, l'avait fait revenir à la surface. Puis on lui avait fait voir un fleuve de feu, d'une largeur et d'une ra[)idité étourdissantes, oîi flottaient et plongeaient des milliers d'âmes tourmentées par des démons ricaneurs- Il lui avait fallu traverser ce fleuve sur un pont de glace, si étroit et si glissant qu'il était presque impossible de s'y maintenir.

Ce fut la dernière épreuve. Il se trouva ensuite transport? dans un séjour délicieux oîi il rencontra une multitude de bienheureux, presque aussi grande que celle des damnés qu'il avait vus tourmentés par les diables. On l'accueillit joyeusement, on lui montra les choses les plus curieuses de la contrée, puis on le congédia, en l'avertissant qu'il était temps de s'en retourner s'il voulait trouver la porte ouverte- Il s'était éloigné avec regret de ce séjour délicieux, et il s'était retrouvé à l'entrée de la grotte à peu près au moment oii le clergé arrivait en procession pour le chercher. Dante s'est visiblement inspiré de cette légende dans la Divine Comédie.

Le nombre immense des pèlerins qui se rendaient au XV*" siècle à la grotte de Saint P.itrice amena diftérenls abus, si bien que le pape Alexan^h-e VI

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