LE JONGLEUR EN ENFER
interdit ce pèlerinage eu 1497 et fit fermer la grotte. Elle fut rouverte depuis, mais Henri VIII en fit définitivement murer l'entrée. Cette mesure n'a cependant guère fait cesser les pèlerinages, et Ton évalue à plus de douze mille le nombre de ceux qui, aujourd'hui encore, s'y rendent annuellement chaquu été, mais on ne dit pas que le spectacle merveilleux qui épouvanta et ravit Enus se renouvelle pour eux.
Kabelais a eu certainement connaissance de tous ces récits; la grotte de St Patrice est même mentionnée au livre V, chap. 36, à côté de l'antre de Trophonius ; mais ce n'est pas là ce qui l'a inspiré. Il se serait plutôt souvenu de certains fabliaux où l'autre monde nous est présenté sous des couleurs moins sévères. Nous en citerons quelques-uns, en prévenant que nous allons passer d'Eschyle à Aristophane, du drame terrible à la farce et à la bouffonnerie.
Un des plus piquants récits de cette catégorie est celui du Jongleur en enfer.
Ce jongleur avait su mériter la confiance du Grand Diable, qui lui remettait parfois la surveillance de l'enfer, quand il s'absentait pour aller tenter les hommes. Le jongleur s'était toujours acquitté consciencieuseinent de ces fonctions. Un jour les diables se trouvèrent obligés de sortir tous à la fois, tant la récolte des âmes devait être abondante. Le jongleur fut choisi comme d'ordinaire pour inspecteur suprême de l'enfer ; il promit de bien veiller à tout, d'entretenir, comme il faut, le feu sous les chaudières et surtout de ne laisser sortir persoune. Mais
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St Pierre voyait tout ce manège du haut du ciel et il se promit bien d'amener le jongleur à manquer à sa parole. Il descend dans l'enfer avec un sac et des dés et va trouver notre inspecteur. Après avoir renoué connaissance avec lui, il lui propose de faire une partie de dés. C'était bien tentant pour le jongleur, qui n'avait pas joué depuis longtemps. Mais il n'avait pas d'argent. Il l'avoua à saint Pierre. — Qu'à cela ne tienne, dit le saint, tu as des âmes sous ta garde ; je jouerai de l'argent et toi des âmes. — Le jongleur fait quelques objections, mais pour la forme; il espérait bien que, lors même qu'il perdrait quelques âmes, Satan ne s'en apercevrait pas. Seulement ce ne fut pas quelques damnés qu'il perdit ; St. Pierre jouait avec un bonheur insolent, le jongleur s'obstinait, et quand la partie fut finie, il avait perdu toutes les âmes à lui confiées. St. Pierre les mit dans son sac, et s'en alla, laissant le jongleur fort inquiet de l'issue de son escapade. Satan entre; l'enfer est vide ! Le jongleur veut s'excuser, Satan au comble de la colère, le met à la porte de Tenfer et jure bien qu'aucun poète n'y entrera désormais. C'est depuis ce temps-là que les poètes ne vont plus en enfer.
Le Soîige d'Enfer de Raoul de Houdan se rapproche encore plus de Rabelais que le précédent fabliau Ici l'enfer est un immense réfectoire. Aristophane dans les Grenouilles (Ba^p-i/oi, v. 503, etc.) avait déjà montré le royaume infernal sous cet aspect, mais en passant, et d'une main timide.
Cher Hercule , dit une servante de Proserpine à un esclave qu'elle prend pour le demi-dieu, entre vite. Dès que Proserpine a su ton arrivée elle a pétri des pains ; elle a fait
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cuire plusieurs marmites de légumes et de purée ; elle a fait rôtir H a bœuf entier et griller des galettes et des gâteaux. Elle a fait bouillir de la volaille, rissolé les dragées et préparé le vin le plus doux. Entre donc. Tu verras à la maison une joueuso de flûte des plus jolies et deux ou trois danseuses . . .
On offre au trouvère plus et moins. Ce n'est pas une simple servante qui vient l'inviter. C'est une foule de clercs et d'évêques. Il y en a un grand nombre en enfer, les trouvère.s sont unanimes sur ce point. Tous viennent au devant de lui et lui serrent la main. Belzébuth lui fait mettre un couvert en lui disant qu'il est le bienvenu. Raoul, une fois à table, s'aperçoit que la nappe est faite de peaux de publicains ; la serviette fut autrefois le cuir d'une courtisane. Pîirmi les plats on sert des langues de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons à l'ail, des nonnt^s en pâte, etc. Nous retrouverons une partie de ce.s détails çà et là chez Rabelais.
Cependant ce n'est probablement ni dans les légendes ni dan.^ les fabliaux, ni même dans les Grenouilles d'Ari^tophnne, que Rabelais a puisé l'idée principale de son récit. 11 l'a trouvée dans un autf ur qu'il lisait beaucoup et auquel il a fait de nombreux emprunts, dans la Nécromancie de Lucien.
Dans ce dialogue, Philonide rencontre Ménippe revêtu d'un costume étrange et parlant en vers ; il lui en demande la cause ; IMénippe raconte qu'il vient des enfers, oii il a^ vu beaucoup de choses curieuses .
Dis-moi, Ménippe, demande Philonide, ceux qui ont sui" la terre des tombeaux élevés et magnifiques, des colonnes, des statues, des inscriptions, ne sont-ils pas plus considérés aux enfers que le commun des morts ?
410 ir. PANTAGRUEL.— III. NOUVELLES DE l'aUTKE MONDE,
Ménippe. Tu plaisantes, mon cher. Si tu avais vu Mausole lui-même, ce Carien illustré par son tombeau, je suis convaincu que tu n'aurais pas fini de rire, en le voyant étendu honteusement dans un coin, perdu dans le reste de la foule, et n'ayant d^autre profit de sou beau monument que d'être écrasé sous cet énorme poids. Oui, mon cher, lorsqu'une fois Éaque a mesuré le terrain que chacun doit occuper, et il n'en donne guère qu'un pied, il faut qu'on s'en contente et qu'on s'y tienne serré dans sa couche. Mais tu aurais ri bien davantage, j'en suis sûr, en voyant des rois, des satrapes, réduits à l'état de mendiants, forcés par la misère à se fau-e marchands de viandes salées, ou bien maîtres d'école, exposés aux insultes du premier venu, et souffletés comme les plus vils esclaves. Je ne pouvais me contenir, en voyant Philippe de Macédoine occupé dans un coin à recoudre , pour quelque argent , de vieilles savates. On en voyait encore beaucoup d'autres demander l'aumône dans les carrefours, des Xercès, des Darius, des Polycrates.
Philonide. Ce que tu nous dis là des rois est étonnant et presque incroyable. Mais que faisaient Socrate , Diogène et nos autres sages ?
ISLéMippe. Socrate se promenait aussi là-bas, discutant avec tout ie monde. Près de lui étaient Palamède, Ulysse, Nestor et tous les morts aimant à bavarder. Les jambes de Socrate étaient encore enflées par l'efl'tt du poison qu'il avait bu. Quant au brave Diogène, il est voisin de l'Aisyrien Sardauapale, du Phrygien Midas et de quelques autres riches. Lorsqu'il les entend gémir au souvenir de leur fortune passée, il rit, il est eu belle humeur. Le plus souvent il se couche sur le dos, et chante si fort d'une voix rauque et sauvage, qu'elle couvre les plaintes de ces malheureux : grande désolation pour ces morts, qui ont pris la résolution d'aller se loger loin du voisinage insupportable de Diogène ! ^
Pendant son séjour aux li^ux inférieurs, Méuiijpe a vu rendre contre les riches un décret. — qu'il nous donne tout au long — statuant qu'outre les châtiments auxquels ils seraient soumis dans les enfers,
^ Œuvres complètes de Lucien de fc'amosate, traduites par E. Talbot, T. 1. p, 176 et s.
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leurs âmes seraient renvoyées sur la terre pour habiter pendant 25 myriades d'années dans le corps d'une série d'ânes porteurs de fardeaux et menés à coups de bâton par les pauvres.
Nous connaissons maintenant les antécédents. Venons au récit de Rabelais.
Epistémon rendu à la vie, se met à raconter ce qu'il a remarqué dans l'autre monde. Il a vu les diables, il a causé familièrement avec Lucifer, fait grande chère en eufer et dans les champs Elysées. Les diables, :^uivant lui, sont de bons compagnons. Quant aux damnés , il eût fait volontiers société avec eux, et il était bien marri que Panurge l'eût si tôt rappelé à la vie, car il prenait un singulier passetemijs à les voir. — Comment cela V demande Pantagruel. — On ne les traite pas , dit Epistémon, aussi mal que vous le penseriez : mais leur état est p «changé en étrange façon, car je vis Alexandre le Maj rAlc^'^■ ^ Grand, devenu tailleur en vieux, qui rapetassait de vieilles chausses et gagnait ainsi sa pauvre vie.»
Gustave Doré l'a représenté raccommodant de vieilles chaussures ; il a mal lu son texte. Darjs Lu- ft/i^^^''''^^ J cien, c'est Philipi»e qui exerce le métier de savetier. ^
Le roi de Perse Xercès criait de la moutarde par -.^l'.A^ les rues, sans doute à cause de celle qui lui monta au nez quand il fit fouetter la mer; Romulus était saulnier à cause du sel qu il avait vendu à son i^euijle, si nous en croyons les commentateurs , plus savants en cela que les historiens ; Numa était cloutier parce qu'il fut le premier à enfoncer solennellement dans un mur le clou sacré qui marquait les