‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 130 sur 147 · II. PANTAGKUEL. — III. NOUVELLES DE L* AUTKE MONDE · texte numérisé non relu

II. PANTAGKUEL. — III. NOUVELLES DE L* AUTKE MONDE

années; Sylla était batelier, peut-être à cause des milliers d'âmes qu'il avait fait passer dans l'autre monde; Cyrus gardait les vaches, sans doute celles du berger qui l'avait élevé. Thémistocle était verrier et Epaminondas miroitier, probablement à cause de l'éclat de leur nom; Brutus et Cassius étaient géomètres, Démosthènes était vigneron, Cicéron, attise-feu. Ces attributions ne sont pas trèsbien justifiées ; mais il est piquant de voir Fabius le temporiseur changé en eiifileur de patenôtres.

Cette liste ne contient pas moins de quatrevingts noms ; nous glanerons çà et là.

Agameinnon était lécheur de plats , Enée, meunier, parce qu'il avait emporté son père sur son dos comme un meunier emporte un sac de blé; Ulysse était faucheur , et Nestor mendiant , on ne sait pas pourquoi. Camille était marchand de galoches, en souvenir de celles que portaient les Gaulois contre lesquels il se battit à Rome ; Scipion l'Africain vendait dans un sabot de la lie pour faire du vinaigre, emblème de l'aigreur qu'il excita à Rome en faisant trop valoir ses exploits. Annibal était cuisinier, peut-être parce que toutes ses conquêtes n'avaient été que de la bouillie pour les chats. Le roi Priam vendait de vieux langes ; Lancelot du Lac était écorcheur de chevaux morts. Tous les chevaliers de la Table Ronde étaient de pauvres gagnedeniers qui promenaient les diables en bateau sur les fleuves des enfers, qa'on payait en chiquenaudes et qu'on ne nourrissait que de pain moisi. L'empereur Trajan péchait des grenouilles; Aiitonin était luquais ; Lucullus vendait des cerises, — c'est à lui qu'on doit l'introduction de ce fruit en Europe, —

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Justin ien était bimbelotier. probablement parce qu'il u recueilli çà et là des lois qu'on a publiées sou:^ son nom et qu'il n'a pas faites. Le beau Paris était couvert de loques ; Achille bottolait du foin, — on avait voulut utiliser ainsi l'activité qui le dévorait. Néron, l'emper-i^ur virtuose, jouait de la vielle parles rues, et il avait pour compagnon le i)aladin Fierabras, auquel il faisait manger du pain bis et boire du vin éventé, tandis qu'il mangeait du pain blanc et buvait du meilleur ; Jules César et Pompée étaient goudronneurs dr- navires. Le pape Jules II vendait des petits pâtés dans la rue, mais il n'avait plus sa grande barbe ; Boniface VIII était écumeur de marmites pour avoir voulu être le roi des rois ; Alej:andre VI faisait la chasse aux rats pendant que Gallien Restauré ou Rhétoré la faisait aux taupes : le premier à cause de la mort aux rats qu'il était supposé avoir distribuée à ses ami? et connaissances ; les quatre tils Aymon étaient arracheurs de dents , i)robablement par assimilation avec le poète qui a chanté leurs prouesses mensongères. Cléopâtre vendait au détail des oignons de son pays; Sémiramis pouillait les gueux ; Didon vendait des champignons et l'impératrice Livie du vert-de-gris (et non des légumes comme le dit M. Rathery).

Rabelais nous donne les noms, sans nous expliquer pourquoi il leur attribue telle ou telle profession : les explications appartiennent aux commentateurs- Quelques-uns de ces rapprochements sont plaisants, mais ils auraient pu l'être davantage si l'auteur — ce qui lui eût Hé facile — eût joint une épigramme à chaque nom ; mnis il avait peut-être ses raisons pour mettre ici une sourdine à sa parole,

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et donner à son audacieuse sortie les apparences d'une bouffonnerie inoffensive.

De cette façon, poursuit le ressuscité, ceux qui avaient été gros seigneurs en ce monde-ci avaient à gagner là-bas leur méchante vie. Au contraire, les philosophes et ceux qui avaient été indigents en ce monde, de par delà étaient gros seigneurs à leur tour. «Je vis Diogène qui se prélassait en magnificence avec une grande robe de pourpre et un sceptre en sa dextre; il grondait Alexandre le Grand quand il n'avait pas bien rapetassé ses habits et le payait en coups de bâton. Je vis Epictète, vêtu galamment à la française, sous une belle ramée avec force demoiselles, se rigolant, beuvant, dansant, faisant en tous cas grande chère : il y avait en outre près de lui force écus au soleil.»

« Quand il me vit. il m'invita à boire avec lui courtoisement, ce que je fis volontiers et chopinâmes théol également. Cyrus vint à ce moment lui demander un denier, en l'honneur de Mercure, afin d'acheter des oignons pour son souper. — Je ne donne point de deniers, dit Epictète. Tiens, maraud; voilà un écu et sois homme de bien. — Cyrus fut bien aise d'avoir rencontré tel butin. Mais les autres coquins de rois qui sont là bas, comme Alexandre, Darie (Darius) et autres, le volèrent pendant la nuit. — Je vis Pathelin, trésorier de Rhadamanthe, marchandant les petits pâtés que criait le pape Jules II. Il lui demanda combien la douzaine. — Trois blancs, lui dit le pape. — Allons, lui dit Pathelin, trois coups de barre ; baille ici, vilain, baille, et va en quérir d'autres. Et le pauvre pape s'en allait pleurant; quand il fut devant son maître pâtissier, il

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lui dit qu'on lui avait pi'iF .^es pâtés; le pâtissier le fouetta d'importance, si bien que sa peau n'eût rien valu à fai e cornemusv^s. tant elle était déchirée.

Jean le Maire de Belges, avait beaucoup écrit contre les papes, en vers et en prose, notamment contre Jules II. Epistémon raconte qu'il le vit contrefaisant le pape, donnant ses pieds à baiser à tou*^ le=? pauvres rois et papes de ce monde, faisant du gros bis, c'està-dire, du gros personnage, et distribuant à tous ses bénédictions. «Gagnez les pardons [indulgences], gagnez les pardons , coquins , ils sont à bon marché. Je vous absous de pain et soupe — le pape disait « de peine et coulpe » — et vous autorise à ne valoir jamais rien. > Il appela ensuite le'^^ deux fous de François I", Caillette et Triboulet, disant : «Messieurs les cardinaux, expédiez-leur vite leurs bulles; à chacun un coup de pieu sur les reins. « Ce qui fut fait à l'instant.

«Je vis maître François Villon qui demandait à Xercès combien la denrée de moutarde. — Un denier, dit Xercès. — La fièvre quartaine pour toi, vilain ! tu nous surfais ici les vivres •>

Pantagruel demande à Epistémon comment sont traités les usuriers? — «Je les vis, dit Epistémon, tout occupés à chercher les épingles rouillées et les vieux clous parmi les ruisseaux des rues, comme vous voyez que font los pauvres diables en ce monde. »

Mais le quintal de ces quincailleries ne vaut qu'un morceau de pain ; aussi les pauvres malotrus sont parfois plus de trois semaines sans manger morceau ni miette, et travaillent jour et nuit en attendant le jour de foire; mais ils oublient leur peine

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et leur infortune s'ils parviennent à épargner quelques méchants deniers au bout de l'an.

Là-dessus, buvons, dit Pantagruel, et faisons un peu de bonne chère ; il fait beau boire tout ce mois. Et les flacons de circuler. «Mais le pauvre roi Anarche ne se pouvait esjouir. — De quel mestier ferons-nous monsieur du roi ici ., dit Panurge , afin qu'il soit déjà tout expert en son art quand il ira de par delà à tous les diables? — Vraiment, dit Pantagruel, c'est bien avisé à toi. Or fais-en à ton plaisir ; je te le donne. — Grand merci, dit Panurge, le présent n'est de refus et je l'aime de vous.« — Cette dernière phrase était une formule que l'on répondait à ceux qui buvaient à votre santé.

«Quelques jours après il amena à Pantagruel sondit roy habillé d'un beau pourpoint de toile déchiqueté comme la cornette d'un Albanoys et de belles chausses à la marinière mais sans souliers, pour ne pas luy gaster la veue et un pttit bonnet pers, orné de deux grandes plumes de chapon avec une grande ceinture de pers et vert, livrée qui lui allait bien, dit Panurge, attendu qu'il avait été pervers.»

«Connaissez-vous ce rustre ? dit-il à Pantagruel — Non, certes. — C'est monsieur du roi des trois cuites. >

Qu'on nous permette de placer ici une parenthèse. Le jour des Rois était au XVP siècle et est encore dans nos campagnes une grande fête culinaire, pour laquelle on fait cuire au four non seulement du pain blanc, mais différentes viandes, et un gâteau avec une fève qui donne la royauté à celni

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