‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 131 sur 147 · MAKIAGE DU ROI ANARCHE · texte numérisé non relu

MAKIAGE DU ROI ANARCHE

qui l'obtient. Une fournée de pain s'appelle une cuite en Normandie et ailleurs. On fait une cuite, une fournée de pain, pour chaque fête ; or il y en a trois, le 6 janvier , huit jours après et le dimanche qui se trouve entre ces deux jours. Le roi des trois cuites , c'est celui qui a obtenu la fève à chacune de ces fournées. C'est donc une très petite dignité que Panurge reconnaît au roi Anarche.

«Je le veuk faire homme de bien, poursuit-il en riant. Ces diables de rois ici ne sont que veaulx; ils ne savent ni ne valent rien, sinon à faire des maulx aux pauvres subjects et à troubler tout le monde par guerre pour leur inique et détestable plaisir.

«Je veux lui donner un métier, et le faire crieur de sauce verte [c'est-à-dire de verjus pilé]. Voyons, crie : Vous faut- il point de sauce verte '? Anarche obéit, mais timidement. — C'est trop bas, dit Panurge, et il le prit par l'oreille en disant : Chante plus haut en g sol ré ut. Aussi, diable, tu as bonne gorge ; tu ne fus jamais si heureux que de n'estre plus roy, »

Tout cela amusait Pantagruel, qui était bien le meilleur petit bonhomme qui fust d'ici au bout d'un baston. — [Cette locution n'a pas cessé d'être en usage en Basse-Normandie.]

Ainsi le roi Anarche devint crieur de sauce verte. Deux jours après, Panurge le maria avec une vieille lanternière ; il présida lui-même aux noces. On mangea de belles têtes de mouton, des hâtilles de porc à la moutarde, des tripes à l'ail; — on but de bonne piquette et du beau corme. — c'est, comme on voit, le menu d'un dîner populaire — On envoya une part de ces mets à Pantagruel, qui les mangea de

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bon appétit. Puis on loua un aveugle, qui fit danser les assistants au son de sa vielle.

Pantagruel donna au nouveau ménage une petite loge auprès de la basse rue et un mortier de pierre à piler la sauce. Ils montèrent leur petit ménage, et le roi détrôné fut «aussi gentil crieur de sauce verte qui fut onques veu en Utopie. Mais on m'a dit depuis que sa femme le bat comme piastre ; le pauvre «ot n'ose se défendre, tant il est uiays.»

L'imitation de Lucien est évidente dans ce voyage d'Epistémon aux enfers II est curieux que les commentateurs de Rabelais, qui ont vu dans leur auteur tant de choses qui n'y sont pas, n'aient pas signalé cette imitation. Lemotteux en parle à peine , les autres n'en disent rien.

Au premier abord, Lucien semble plus logique : ceux qu'il humilie le plus sont reux qui ont le plus scandalisé le monde de leur faste, et il mesure le châtiment à la faute. Rabelais se préoccupe moins du mérite ou du démérite, il prend au hasard dans la liste des personnages célèbres , et il attribue les métiers les plus vils à des hommes qui ont figuré honorablement dans l'histoire. D'ailleurs, quand on rencontre Tarquin transformé en taquin, Piso en paysan et Nicolas pape tiers en papetier, on peut ne voir en tout ceci qu'une simple fantaisie et c'est surtout ce que Rabelais a voidu qu'on y voie ; mais s'il met de la fantaisie dans les détails, suivant sa coutume, il y a an fond une idée générale et beauconp plus profonde que celle de Lucien; c'est l'idée de l'égalité des hommes de-

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vaut le bonheur. Ceux qui ont été heureux sur la terre, à quoique titre que ce soit, grandeur, renommée, richesse, bien ou mai acquises, tous ceuxlà doivent souffrir dans l'autre vie , non une torture préparée pour eux , mais en exerçant les métiers qu'ih ont méprisés, mais en souffrant à leur tour l'injustice qu'ils ont fait souffrir aux autres, tandis que ceux qui ont souffert sur la terre jouissent dans l'autre monde de toutes les joies de la vie. C'est au fond l'idée chrétienne : «Il a déposé les puissants de leurs sièges et exalté les humbles (Luc. I, 52). Seulement Rabelais supprime les tortures et les bourreaux , et sans rien changer aux conditions actuelles de la vie, il punit les coupables et venge les victimes.

Il faut convenir, du reste, qu'Epistémon et Pantagruel sont fort irrévérencieux pour la royauté. En rapprochant de ce chapitre quelques phrases oii Rabelais parle en son nom personnel, en faisant ressortir l'organisation républicaine deThélème,on n'a pas eu de peine à montrer dans Rabelais un républicain d'instinct et de théorie, et Ginguené, Eusèbe Salverte, Voltaire, ont eu raison de signaler ce chapitre comme un des plus audacieux du livre, sous le rapport politique aussi bien qu'au point de vue religieux. Rabelais Fa senti évidemment, c'est pour cela qu'il l'a encadré et entouré de folies, et qu'il s'est mis sous la protection de Lucien.

Pantagruel envoya Carpalim chez les Amaurotes pour leur dire qu'ils étaient délivrés et que le roi ennemi était prisonnier. En apprenant cette nou-

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