‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 21 sur 147 · NOTRE BUT · texte numérisé non relu

NOTRE BUT

gariser Rabelais, mais les ouvrages publiés dans ce but, tout estimables, tout recommandables qu'ils sont, ont tous un défaut grave; ils offrent un jugement tout fait sur l'œuvre de Rabelais et ne contiennent pas les éléments de ce jugement. L'auteur donne son appréciation, il la développe avec plus ou moins; d'esprit et d'éloquence, mais il ne la justifie pas, il ne fait pas connaître l'ouvrage en lui-même. Le lecteur, en fermant le livre, ne sait qu'une chose en somme, l'idée que l'auteur s'est faite de Rabelais ; il ne connaît pas Rabelais.

Il nous a semblé qu'une analyse complète et consciencieuse de tous les écrits du curé de Meudon, accompagnée de commentaires, semée d'éclaircissements, de rapprochements sur l'origine, la nature des idées développées dans le livre et sur la forme que l'auteur leur a donnée, sur le plan suivi par lui et le but qu'il s'est proposé — une analyse qui permettrait de saisir l'ensemble de l'œuvre sans négliger les détails — et qui présenterait en même temps l'historique de tout ce qui a été écrit, dit et pensé sur l'auteur de Gargantua jusqu'à ces derniers temps — serait une œuvre utile et désirable. C'est cette œuvre de conscience, et de patience surtout, que nous avons entreprise et que nous offrons au public, en attendant qu'un autre fasse mieux.

Notre ouvrage s'adresse surtout aux nombreux lecteurs qui seraient bien aises de connaître Rabelais, mais qui ne veulent pas

D'un divertissement se faire une fatigue;

ils trouveront ici Rabelais analysé et commenté

tout entier, mais analysé comme il doit l'être à notre époque polie et pudique. Nous nous sommes imposé de faire connaître les ouvrages du curé de Meudon sans offenser les chastes oreilles, et cela n'a pas été aussi difficile qu'on pourrait le croire au premier abord. Les licences repréhensibles d'expression et d'idées qu'il se permet ne font pas essentiellement partie de son livre ; c'est une sorte d'ornement qu'on dirait ajouté après coup ; faire disparaître ces licences, c'est tout simplement secouer la poussière qui empêche de bien voir la pensée de l'auteur.

Il est encore une autre classe de lecteurs que nous ambitionnons. Ceux qui ont lu l'original trouveront non-seulement ici un résumé de tout ce qu'a dit Rabelais et de ce qu'on a dit de lui, mais ils y trouveront en même temps un commentaire perpétuel de son livre, un fil conducteur qui leur permettra de se diriger dans ce labyrinthe touffu où tant d'esprits se sont égarés. Nous n'avons pas tout expliqué sans doute. «Vouloir tout comprendre dans Rabelais, c'est n'avoir pas compris», dit M. Paul Aubert ' et Sainte-Beuve - nous montre Rabelais se gaussant dans l'autre monde de ceux qui cherchent à trouver la clé de ses fanfreluches autidotées; mais nous croyons avoir donné une explication suffisante de l'ensemble de l'œuvre et fait ressortir nettement la partie philosophique qui se dérobe sous l'exubérance des détails. L'ouvrage de Rabelais est un chaos, soit, mais un chaos qui contient les germes d'un monde. Nous avons tâché de faire reluire ce

1 La Littérature française des origines au XVII" siècle, l'^"2. -- 2 Sainte-Beuve. Tableau de la poésie française au XVI" siècle.

NOTKE BUT. *'

monde à travers les brouillards qui l'enveloppent. L'ouvrage, à mesure que l'on avance, semble à quelques-uns de plus en plus confus, pour nous, il nous apparaît de plus en plus lumineux et les lueurs des dernières pages, toutes voilées qu'elles sont, projettent d'éclatantes clartés sur l'édifice.

Dans cette explication de l'œuvre de Rabelais nous avons toujours eu présentes les deux recommandations qu'il nous donne au prologue de son premier livre :

Croyez-vous en vostre foy qu'onques Homère, escrivant Iliade et Odyssée , pensast es allégories, lesquelles de luy ont beluté Plutarche, HéracUde Ponticq, Eustathe, Phornute et ce que d'iceux Politian a desrobé ? Si le croyez, vous n'approchez ny de pieds ny de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homère, que d'Ovide en ses Métamorphoses les sacrements de l'Evangile.

Ceci peut passer pour une protestation anticipée contre ceux qui ont voulu trouver dans son livre toute l'histoire de son temps. Un peu plus loin, Rabelais ajoute :

Posé le cas qu'au sens littéral vous trouvez matières assez joyeuses et bien correspondantes au nom, toutes fois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirènes, ains a plus haut sens interpréter ce que, par adventure, vous cuidiez dit en gaieté de cœur.. Vistes-vous onques chien rencontrant quelque os médullare ? C'est, comme dit Platon, la beste la plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le garde, de quel ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entame, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce... Quel bien prétend-il ? Rien plus qu'un peu de moelle. Vray est que ce peu est délicieux.

Et Rabelais engage les lecteurs à rompre l'os et à sucer «la substantiûque moelle»; de son livre; il espère qu'on n'aura pas à regretter sa peine.

Les limites entre lesquelles cette interprétation doit être cherchée sont bien fixées. Nous avons tâché de nous y tenir. Nos lecteurs diront si nous avons réussi.

Mais lors même que notre interprétation serait contestée, il nous semble que notre livre sera utile encore comme vulgarisation de Fœuvre de Rabelais et comme résumé consciencieux, quoique succinct, de tout ce qui a été publié sur la matière.

Il doit être bien compris, du reste, que nous n'entendons pas nous approprier toutes les idées de Rabelais. Il y en a qui nous semblent excellentes, supérieures, d'autres sont trop étroites ou trop larges, il en est de tout à fait fausses à nos yeux. Mais ici nous ne discutons pas, nous exposons, laissant au lecteur le soin de prononcer un jugement définitif.

Rabelais est une énigme, il faut bien en convenir tant les jugements sur son compte sont variés et discordants.

Sur la personne d'abord. Pour les uns, c'est un sage, un savant, un médecin éclairé, un homme de mœurs dignes et réglées, un bon curé qui se dévoue à ses paroissiens et meurt chrétiennement. Pour les autres, c'est un bouffon, un montreur d'ours, qui porte le scandale dans le lieu saint, joue des comédies ridicules pour se faire admettre auprès d'un grand personnage ou s'épargner des frais de route, un curé

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