JUGEMENTS PORTÉS SDR LUI
qui scandalise ses paroissiens et meurt ivre, le blasphème à la bouche.
Le contraste entre les opinions est aussi complet quand il s'agit de juger le livre.
Pour les uns, l'ouvrage de Rabelais est un recueil de folies qui, pour être supportable, devrait être réduit à un huitième, un roman «où l'on a répandu a pleines mains la gaieté bouffonne, l'obscénité et 1 ennui»; Calvin le dénonce dans son traité des Scandales, Henri Estienne juge qu'il aurait dû être brûle avec son auteur par la main du bourreau; La Bruyère déclare certaines de ses parties dignes d'être le charme de la canaille; un grand poète enfin, après une longue tirade d'injures, l'appelle le «pourceau grognant de la Gaule > et croit faire une grande concession en reconnaissant en lui un ivrogne de verve. Pour les autres, au contraire, Rabelais est un philosophe profond, un grand politique, le premier des éducateurs, l'un des hommes qui ont le plus, contribué aux progrès de la civilisation. Si, par la faute des circonstances, il a été obligé de voiler sa pensée, il n'en a pas moins été fort en avant de son siècle, et le nôtre a encore beaucoup a apprendre de lui. .
Parmi les détracteurs, il y a le jésuite leller, le réformateur Calvin, l'érudit Henri Estienne, le féodal Cantù, et surtout le bon M. Burnier, Tauteur d'une Histoire morale de Véducation, qui se voile les yeux pour ne pas voir les idées justes contenues dans le livre, afin de ne pas être obligé de les ramasser <dans cet égout.^ Il est vrai que le fougueux écrivain professe le même dédam pour tous ceux qui croient qu'on peut être sauvé par les
bonnes œuvres, et que son aaathème s'étend, sans exception, à tous les catholiques:
Tant de fiel entre-f-il dans l'âme des dévots ?
Un autre Suisse, M. Paroz, dans une prétendue Histoire universelle de la pédagogie^ ne mentionne même pas Rabelais. Quant à Lamartine, en parlant de Rabelais, il entre dans un véritable accès de fureur.
Parmi les admirateurs non moins passionnés, citons Voltaire corrigé par Tâge, Ginguené, l'historien littéraire de l'Italie, Bernardin de St-Pierre, Victor Hugo, Henri Martin le grave historien, Michelet l'enthousiaste, tous les écrivains de talent de notre génération qui ont jeté les yeux sur l'œuvre de Rabelais. On trouvera plus loin ceux de ces témoignages qui sont les plus caractérisés.
Si la voix du peuple est la voix de Dieu, il faut convenir qu'en ce qui concerne le curé de Meudon, elle est singulièrement discordante, car les attaques viennent de tous les camps, catholiques, protestants, libres penseurs, et les admirations de même.
H y a de ces critiques qui ne comptent pas. Ni le catholique Feller, ni le protestant Burnier n'ont lu les œuvres qu'ils condamnent avec tant d'âpreté. Ils ont accepté une opinion toute faite et l'exagèrent en la reproduisant; il n'y a pas à s'occuper d'eux.
Mais il y a des critiques de bonne foi, et il n'est pas inutile de les passer rapidement en revue avant d'aborder notre sujet.
SES OBSCURITES. 9
Il est des écrivains qui s'attaquent à Rabelais par pure incompatibilité d'humeur. Rabelais est souvent un fantaisiste. Or toute fantaisie qui ne charme pas, agace, et quand on est agacé, on e.st incapable de juger. Lamartine est dans ce cas, Pantagruel l'agace, les Fables de La Fontaine l'agacent. Il n'a plus son libre jugement devant cette inspiration qui n'a rien de commun avec la sienne. Au reste les rêveurs et les comiques font généralement bande à part et sont destinés à ne pas se comprendre. Fénelon goûtait peu Molière : Jean-Jacques Rousseau s'en est pris plus d'une fois à l'auteur du Misanthrope. L'auteur des Parents pauvres n'entendait rien à la grande poésie de Victor Hugo, et, Gozian nous l'assure, n'admirait les Burgraves que par respect humain. M- Renan ne voit rien de beau dans Béranger : il y a tout simplement antipathie de race. On peut donc également considérer comme non avenues les critiques qui surgissent de ce côté.
D'autres reprochent à Rabelais son manque de méthode, son action flottante, la fréquence de ses digressions, son obscurité. Ces critiques sont fondées; les admirateurs de Rabelais en conviennent. Cependant quelques-uns sont allés trop loin dans leurs concessions, et ont trop accordé à l'accusation, en plaidant les circonstances atténuantes :
Si l'on s'opiniâtrait, ditM. Nisard* à demander à Rabelais le sens général de son livre, ou risquerait de ne pas apercevoir le sens des détails, dont chacun a été tour à to ir l'unique objet et le seul plan de l'auteur. Ce livre est le fruit de son humeur et non l'œuvre fortement combinée de son jugement.
^ Histoire de la littérature française I, p. 264.
M. Lenient * est également disposé à sacrifier le plan général aux détails :
Plus de vingt ans s'écoulèrent entre la publication du premier et du quatrième livre. Dans cet intervalle, Rabelais va, vient, voyage en tous sens, interrompt et reprend la trame de son poème, intercalant ici un épisode, là un personnage, sans trop s'inqyiéter de ce qu'il a écrit la veille ou de ce qu'il écrira le lendemain. L'œuvre n'est pas sortie tout d'un jet de son imagination ; il n'a pas cherché non plus à la fondre dans une harmonieuse unité. Elle s'étend, se complète, se superpose à la fortune du quart d'heure, de l'inspiration et des circonstances. Sa construction ressemble à ces édifices de l'âge précédent, où viennent s'ajouter l'un après l'autre un portail, une tour, ua pignon, une galerie, etc. Comme artiste, s'il nous est permis d'employer ce mot, Rabelais n'est point encore un disciple de l'architecture mathématique inaugurée par la Renaissance : il a tous les caprices, l'exubérante confusion et la riche prolixité de l'architecture gothique.
C'est fort bien dit et juste à quelques égards, mais seulement pour les deux premiers livres ; à partir du troisième, le désordre n'est plus qu'à la surface, toutes les parties du récit sont solidement ordonnées et rattachées entre elles ; nous aurons occasion de l'établir.
Quant aux obscurités de la pensée, elles sont réelles, mais le reproche passe par-dessus la tête de récrivain, c'est aux circonstances qu'il faut s'en prendre. Sa pensée est audacieuse et, s'il l'avait plus clairement exprimée, il aurait probablement payé cette audace de sa vie. Cependant, s'il nous la livre Toilée, il a soin de nous en prévenir et le voile n'est pas assez lourd pour que nous ne puissions le soulever. Prenons-en donc notre parti, suivons notre conteur
' La satire en France au X VI* siècle, p. 60.