‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 23 sur 147 · SES OBSCÉNITÉS · texte numérisé non relu

SES OBSCÉNITÉS

par les sentiers quelque peu tortueux qu'il affectionne, il sait où il nous conduit, et il a pris soin de répandre assez d'agréments sur la route pour que nous ne nous ennuyions pas en chemin.

Un des moyens les plus puissants, le plus puissant peut-être que Rabelais ait trouvé pour se faire pardonner ses audaces, ce sont précisément ces plaisanteries plus que risqjiées, ces nudités, disons le mot, ces obscénités, qu'on lui reproche le plus justement aujourd'hui. Ces plaisanteries étaient un passeport auprès de ses contemporains. Le moyen de voir dans un homme sans cesse occupé de «beuverie» ou d'autre chose analogue, un hérétique, un novateur dangereux! Il rit, se disait-on, il a besoin de rire et de nous faire rire, et si, en passant, il effleure quelque peu l'arche sainte, c'est pure gaîté et gaillardise, c'est l'effervescence d'une verve bouffonne, il y n'a pas à s'en occuper.

La preuve que le calcul de Rabelais — s'il y eut calcul de sa part — était complètement juste; la preuve, c'est que ses hardiesses furent tolérées, c'est qu'il ne fut ni exilé comme Clément Marot, ni emprisonné comme Anne Dubourg, ni amené à s'ôter la vie d'un coup d'épée comme Bonaventure Despériers, qu'il ne monta pas sur le bûcher comme Berquin et Dolet, q^i'il vécut non seulement tranquille, mais entouré de l'estime de nobles et puissants personnages, et mourut curé ou à peu près.

Le XVIir siècle, du reste, nous offre un fait tout à fait semblable. Les Lettres persanes sont criblées d'attaques non déguisées contre la religion, contre la

royauté, contre le gouvernement, et elles ne furent pas inquiétées, tandis que le parlement faisait brûler peu après les Lettres philosophiques de Voltaire, beaucoup moins aggressives. Montesquieu avait désarmé ses censeurs par les peintures licencieuses qu'il avait insérées dans son livre ; tandis que Voltaire était resté sur le terrain de la discussion. Il se le tint pour dit, il abusa plus tard du moyen qui avait réussi à Montesquieu, et il s'en trouva aussi bien.

Les peintures hasardées de Montesquieu, les polissonneries de Voltaire ne sont rien, il est vrai, auprès des crudités que se permet Rabelais, mais il ne faut pas oublier la différence des temps. Le XVP siècle était aussi étranger aux raffinements galants du XVIir qu'à la délicatesse quelque peu gourmée du nôtre. Ces plaisanteries de Kabelais, si choquantes pour nos oreilles, ne choquaient personne à son époque, puisque un des soutiens de l'église catholique, le cardinal Duperron, appelait Pantagruel le livre par excellence et refusait d'admettre à sa table quiconque ne l'avait pas lu. A l'église on chantait des messes sur l'air : «Baise-moi, ma mie» et sur d'autres paroles moins convenables encore ; les sculptures les moins décentes s'étalaient dans les coins obscurs des églises. Quant à la littérature du temps, il suffit d'y jeter un coup d'œil pour voir que la réserve n'était pas son fort. Que sont les Cent Nouvelles nouvelles du roi Louis le onzième, sinon un recueil de contes plus qu'égrillards ? Et les écrits de Brantosme ? et les comédies du XVP siècle, dont il est souvent difficile de raconter le sujet et qui se jouaient en plein théâtre ? Et Marguerite de Na-

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