‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 24 sur 147 · SES OBSCÉNITÉS · texte numérisé non relu

SES OBSCÉNITÉS

varre, la «Marguerite des Marguerites», presque une sainte, qui se délassait de ses œuvres de dévotion, du Miroir de l âme pécheresse, et de ses Mystères, en dictant certains contes de son Heptaméron^ que non seulement aucune dame, mais aucun homme bien élevé ne se hasarderait à raconter aujourd'hui en société.

Et ce n'est pas seulement en France que cela s 3 passait ainsi. Shakespeare se permet quelquefois de singulières licences, même dans ses œuvres sérieuses. Les comédies italiennes de Macchiavel, du cardinal Bibbiena n'étaient pas plus réservées. L'Espagne avait sa Célestine, et les chansons populaires de tous les pays, que la tradition nous a conservées, ont partout le même caractère de licence. Rabelais restait donc dans le ton général — en l'exagérant toutefois, comme il exagérait toutes choses.

Les mœurs n'en étaient pas plus mauvaises pour cela. La plupart des chansons, des rondes que l'on chante encore aujourd'hui dans les villages ne brillent pas précisément par la décence. Les jeunes paysannes qui les entendent chanter rougissent peutêtre un peu, mais cela n'a pas d'autre conséquence. Les chansons que l'on chante dans les grandes villes sont plus décentes ; les mœurs le sont beaucoup moins. Cette réserve dans les mots est une affaire d'éducation, d'habitude, de milieu. Nos lectrices seraient fort scandalisées si nous leur apprenions ce que permet et ce que défend la Civilité puérile et honnête au siècle de François I".

Rabelais, d'ailleurs, ne comptait pas sur les lectrices ; il n écrit pas pour les femmes, il les connaît peu

et ne les estime pas. Une seule femme fait dans son livre une apparition d'un moment, et l'auteur a si bien senti lui-même sa maladresse à la faire agir qu'il s'est gardé d'y revenir. Dans sa pensée, c'est entre hommes que son roman doit être lu et entre hommes du XVI' siècle.

Disons encore un mot à sa décharge, car c'est son procès que nous instruisons. Les licences de Rabelais ne tiennent pas au fond même du récit ; on dirait qu'elles ont été jetées dessus après coup. Le texte en est saupoudré, mais non pénétré.

Sa gravelurc est à la surface et non au fond. Ce sont plaisanteries de moine si l'on veut, plaisanteries de médecin surtout, jamais de libertin; son rire est cynique, ses tableaux sont indécents; mais rien n'y sent la volupté ni l'immoralité.

M. Albert Réville ajoute :

Jamais on ne peut surprendre Rabelais en flagrant délit de mauvaise intention. On ne trouve chez lui ni la sensualité insinuante et perfide du Décaméron ni la gravelure malsaine des Nouvelles nouvelles '.

Sainte-Beuve est du même avis :

La débauche de Rabelais se passait surtout dans son imagination et daus son humeur; c'était une débauche de cabinet, débauche d'un grand savant, plein de sens, et qui^s'en donnait plume en main à gorge déployée ^

En effet si Rabelais fait rire, il ne chatouille pas l'imagination. Il y a entre ses licences et celles de quelques-uns de ses imitateurs, la même diff'érence qu'entre les bacchanales de Rubens et les peintures de Boucher. Les personnages de Rubens sont beau-

• BevKC des Deux- Mondes, \b octobre 1872. — ^ Causeries du lundi, 111, 7 octobre 1859.

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