IL SE FAIT MOINE
Dans toute l'œuvre de Rabelais, il n'est question qu'une seule fois de femmes sympathiques, aimées et méritant de l'être, et encore est-ce en passant, à propos de l'abbaye deThélème. Il faut nécessairement conclure, ou qu'il ne s'est pas trouvé de femme de ce genre sur le chemin de Rabelais, ou que, s'il s'en est rencontré, il ne s'est établi aucun attachement sérieux d'amour ou d'amitié entre ces femmes et lui. Cette absence de femmes honnêtes, bonnes, et dévouées, dans la vie de l'auteur nous explique en grande partie les écarts de ses écrits en ce qui concerne la plus belle et la meilleure moitié du genre humain.
Il y avait aux environs de la Devinière, au village de Seuilly une abbaye où Rabelais fut placé comme écolier. Il y apprit peu de chose, à ce qu'il semble, mais c'est là, assure-t-on, qu'il trouva le modèle d'un des héros de son roman : «Jean des Entommeures ou des Entamures.> Il s'appelait Buinart et fut plus tard prieur du couvent de Sermaise. Nous avons à ce sujet le témoignage d'un contemporain, Antoine Couillart, qui dans une épître placée en tête de ses Contredits de Nostradamus, dit à Dom Buinart :
Quand Rabelais t'appelait moine, C'estoit sans queue et sans doreure, Tu n'estois prieur ni chanoine, Mais frère Jean de l'Entameure.
Au sortir de là, Rabelais fut envoyé, suivant les uns, à l'université d'Angers, — mais les archives de l'université sont muettes à cet égard — et suivant les autres, au couvent de la Basmette ou de la Baumette. Ce couvent avait été fondé par René d'Anjou,
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qui se consolait par la culture des lettres de la perte du trône de Naples. Construit à rentrée d'une irrotte qui rappelait au i'oodateur la grotte de la Ste-Baunae où la tradition veut que Madeleine soit venue pleurer ses péchés après la mort de Jésus, il avait été bapthé d'uii nom qui in-liquait celte ressemblance; c'était la petite Baume. René qui était un poète distingué — M. de Quatrebarbes a publié ses Œuvres en quatre volumes in-8" — organisa dans ce couvent un systèm'î d'en:seignement fort supérieur à celui des établissements voisins. Rabelais, qui avait perdu le temps à Seuilly, paraît l'avoir utilement employé à la Basmette pour son instruction.
Il l'utilisa aussi par les connaissances qu'il y fit. C'est là qu'il rencontra Geoffroy d'Estissac, qui devenu plus tard évêque de Maillezais en Poitou, resta toujours son arai, son protecteur, son correspondant et qui tint toujours une grande place dans sa vie. C'est là aussi qu'il se lia avec les frères du Bellay, qui jouèrent un rôle important à l'époque, comme militaires et comme diplomates, et sur lesquels nous aurons à revenir.
Rabelais devenait homme, il lui fallait choisir un état. Instruit et épris de la science comme il Tétait, il ne pouvait prendre qu'une profession libérale, devenir médecin, avocat ou professeur i)ar exemple ; mais pour conquérir ces professions — de revenu incertain— i! aurait fallu faire des études spéciales, que son père n'était pas en état ou eu disposition de payer. Obligé de se décider, il embrassa, faute de mieux, une profession qui, sans exiger de nouveaux sacrifices pécuniaires, lui assurerait des loisirs pour continuer ses études en l'affranchissant des iiréoc-
SA PASSION POCR l/ÉTrDP:. 43
cupations matérielles de rexisteiice, il devint moine. Il est inutile de fairr intervenir ici l'autorité patcr- Lelle, il suffit, pour expliquer sa résolution, que son père lui ait refus"'^ l^s moyens de continuer ses études. Quant au rlioix; de l'ordre il est probabh que quoique circonstance toute locale le détermina. L'assurance de trouver une bibliothèque dans le couvent fut évidemment un motif tout à fait suffisant.
Il choisit le couvent de Fontenay-le-Comte en Poitou, occupé par des moines mendiants de l'ordre de St François ; il y continua ses études théologiques|. passa par les divers ordres, et fut ordonné prêtre en lôll, i-uivaut ceux qui le font naître en 1483. en 1520, suivant ceux qui placent sa naissance en 1495;"^ Il aurait eu 28 ans dans le premier cas, et 25 seulement dans le second et aurait dû, par conséquent, obtenir une faible dispense d'âge.
Nous avons peu de renseignements sur les années que Rabelais , i>assa dans le couvent. C'e&t évidemment à cette époque qu'il se livra à ces fortes étu-' des dont son livre offre le témoignage à toutes les pages. Cette passion de s'instruire, qu'il a si bien dépeinte, paraît l'avoir longtemps captivé tout en-' tier. Ecoutons plutôt un de ses personnages, le médecin Rondibilis, expliquant la puissance absorbante de l'étude :
Contemplez la forme d'un homme attentif à quelque estude. Vous verrez suspendues toutes facultés naturelles, cesser tous sens extérieurs, brief vous le jugerez n'être en soi vivant, être hors soi abstraict par extase; et direz que Socrates u'abusoit du terme quand il disoit: l'ialosophie u'estre autre chose que méditation de mort. [C'est pour cela sans doute] que Dé-
mocritus se aveugla, estimant moins la perte de la veue que diminution de ses contemplations, qu'il sentoit interrompues par l'esgarement des yeux. Ainsi est vierge dite Pallas, déesse de sapience, tutrice des gens studieux. Ainsi sont les Muses vierges; ainsi demeurent les [Grâces] en pudicité éternelle. Et me souvient avoir leu que Cupido, une fois interrogé par sa mère Vénus pourquoi il n'assailloit les Muses, respondit qu'il les trouvoit tant belles, tant pures, tant honnestes et pudicques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à composition poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il desbandoit son arc, fermoit sa trousse et esteignoyt son flambeau, par honte et craincte de leur nuire. Puis ostoit le bandeau de ses yeulx pour plus apertement les veoir en face et ouyr leurs plaisans chants et odes poétiques. La prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent, il se sentoit tout ravy en leurs beautez et bonnes grâces, et s'endornioit a l'harmonie. Tant s'en fault qu'il les voulsist assaillir, ou de leurs études distraire. {Pantagruel, livre III, chapitre XXXI) K
Au reste en étudiant avec cette ardeur, Rabelais était dans le ton des nobles intelligences de son temps. Si l'étude était difficile, le zèle qu'on y apportait était proportionné à la difficulté. Montaigne parlait latin à six ans et, à huit, il se délectait à lire les Métamorphoses d'Ovide ; il est vrai qu'il avait appris celle langue par la pratique. Agrippa d'Aubigné commençait à quatre ans Tétude des langues grecque et latine et, à huit ans, si nous l'en croyons, il traduisait un des Dialogues les plus difficiles de Platon, le Criton.
Nous étions debout à quatre heures, dit Henri de Mesmea dans ses Mémoires, et, ayant prié Dieu, allions à cinq heures
' Sainte • Beuve cite ce passage comme un exemple du meilleur style de Rabelais.