‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 34 sur 147 · PUÉVENTIONS CONTRE LE GREC · texte numérisé non relu

PUÉVENTIONS CONTRE LE GREC

aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main.

Et ce n'était pas des études frivoles que l'on faisait dès le jeune âge et à ces heures matinales. On discutait les opinions des philosophes, on tâchait d'éclaircir les questions épineuses du droit; la lecture des poètes, Virgile, Plaute, Aristophane, servait de récréation. Aujourd'hui l'on se spécialise, mais alors on voulait tout apprendre à la fois et tout savoir ; le champ de l'étude était beaucoup moins vaste qu'aujourd'hui, mais on tenait à en explorer tous les recoins ; on étudiait l'encyclopédie, -^ 'i-;v.o-/.loç TTctiôïia , comme disait Guillaume Budé en parlant des travaux de Rabelais et de ses amis au couvent de Fontenay.

Les savants de tous les pays formaient une sorte d'association à la manière des premiers chrétiens, la BépuUique des lettres : le mot date de cette époque. On s'allait visiter les uns les autres pour se livrer à de doctes entretiens, et, quand on ne pouvait se voir, on s'écrivait ; la quantité des lettres savantes échangées alors entre les érudits est prodigieuse; un grand nombre ont été livrées à l'impression ; on en conserve un nombre beaucoup plus grand d'inédites, sans compter celles qui se sont perdues. Erasme nous apprend qu'il recevait le plus souvent une vingtaine de lettres par jour et qu'il en avait quarante à écrire. Henri Estienne disait aussi dans une épître latine :

Litteris obruor Italicis ab oris, gallicis et anglicis Germanicisqne. . .

46 BIOGKAPHIE DE RABELAIS.

[Je suis accablé de lettres ; il en vient des rives italiennes, françaises, anglaises et germaniques. 1

Ces lettres étaient ordinairement en latin ou en grec, et le plus souvent dans les deux langues.

Avec son ardeur de tout savoir. Rabelais ne pouvait manquer d'entrer dans cette république. Budé, qui intronisa en France l'étude du grec par ses doctes commentaires et par le conseil qu'il donna à François I" de fonder le collège de France, Budé, dans ses lettres, parle souvent de Rabelais avec une grande considération; il a peine cependant à se déterminer à lui écrire, et le futur auteur de Gargantua s'en plaint plus d'une fois. Il s'était formé à Fontenay un petit cercle d'amis passionnés pour l'étude : c'était Pierre Ami ou Lamy, très savant dans les lettres hébraïques, grecques et latines ; c'était Tiraqueau, juge, puis lieutenant au tribunal du baillage, «le bon, le docte, le sage, le tant humain, le «tant débonnaire et équitable Tiraqueau >, comme dit Rabelais, qui revient h. jdusieurs reprises sur son compte (livre II, chap. Y; livre IV, Prologue); c'était Bouchard, le jurisconsulte ; c'était enfin un ancien compagnon d'études de la Basmette. Georges d'Estissac, alors évêque, et dont le siège épiscopal n'était qu'à trois lieues du couvent. Tiraqueau avait composé un livie de jurisprudence sur les lois du mariage : De legïbus connuhiorum. Bouchard trouva que le bpîui sexe n'était pas assez bien traité dans cet ouvrage; il y répondit i»ar un écrit en latin, orné d'un titre grec. Il eu résidta, entre les deux amis, une polémique longue, courtoise, mais passablement licencieuse par les arguments allégués de part et d'autre. Rabelais s'est évidemment iuspiré de cette polémique

PBKVKNTlONb CONTRE LE GREC. 47

dans les chapitres de son troisième livre, où Panurge délibère et consulte pour savoir s'il doit ou non se marier.

Ces doctes préoccupations des deux moines, Amy et Rabelais, leur correspondance avec des hellénistes, déplaisaient fort aux moines de Fontenay-le- Comte. En faisant vœu de pauvreté et de chasteté, ils n'avaient pas fait vœu d'ignorance, mais c'était des trois vœux celui qu'ils observaient le mieux. «Dans notre abbaye, dit frère Jean, nous n'étudions jamais, de peur des oreillons.»

Il y avait deux études surtout qui sentaient l'hérésie, le grec et l'hébreu. Ces langues avaient besoin de passeports pour se faire tolérer. J'ai sous les yeux six traités élémentaires pour l'étude de l'hébreu, imprimés de 15-!3 à 1556 à Wittemberg et à Btàle. Chacun d'eux, même le plus court, contient plusieurs pages de témoignages sur le Messie, tirés de la Bible et des rabbins, et ces passages sont soigneusement indiqués sur le titre. C'était un certificat d'orthodoxie que se donnaient les éditeurs.

Les préventions contre le grec étaient encore plus violentes. Il n'était pas commun de voir des savants passer du christianisme au judaïsme, mais l'enseignement de la langue grecque avait été organisé officiellement en Frauce au moment oii apparaissait la Réforme; les protestants donnaient au texte grec du Nouveau Testament la préférence sur le texte latin de la Vulgate, que l'Eglise catholique avait déclaré seul authentique. A ceux qui étudiaient le grec, on supposait l'arrière-pensée de chercher dans le texte original des arguments pour contester le texte officiel. Au siècle suivant, Variilas prétendait encore, en

parlant de Jacques Amyot, qu'il était suspect d'hérésie parce qu'il avait étudié le grec. «C'était une véritable contagion, dit-il, pour ceux qui s'adonnaient à cette étude.» Il y avait donc, chez les ignorants, une haine instinctive contre ce qu'on appelait l'hellénisme; les Franciscains, auxquels appartenait le couvent de Fontenay-le-Comte, se faisaient remarquer entre tous par leur fanatisme contre cette étude; ils avaient l'horreur du grec.

YI.

Or Rabelais et Amy étaient des hellénistes et des hébraïsants passionnés. De plus, ils faisaient bande à part et leurs préoccupations studieuses semblaient une condamnation de l'ignorance et de la paresse de la grande majorité des moines. On ne sait pas généralement jusqu'où peut aller cette haine, cette fureur des ignorants contre ceux qui s'instruisent : j'en ai vu un exemple moi-même.

J'ai connu autrefois le fils d'un petit propriétaire campagnard qui s'était épris d'un ardent amour pour la science ; il étudiait avec acharnement et passait à lire les iivres qu'il pouvait se procurer, tout le temps dont il disposait; ne dédaignant personne, du reste, bienveillant pour tous, jouant volontiers avec les autres enfants de son âge, leur aidant à apprendre leurs leçons et leur serinant le catéchisme obligatoire; dans la conversation, sa gaîté naturelle lui faisait toujours trouver le mot pour rire, il avait constamment quelque bonne historiette à raconter; malgré cela, on le détestait, on se cachait derrière les buissons pour lui jeter des pierres, des enfants inconnus s'élançaient tout à coup sur lui

HAINE DtS IGNORANTS. 49

et cherchaient à le terrasser. Comme il était très fort, c'était ordinairement lui qui terrassait les autres ; quelques-uns de ceux qu'il avait vaincus devenaient ses amis, mais la masse restait hostile, et il eut à braver cette hostilité jusqu'au jour où son éducation lui valut une place digne de lui Pourquoi lui en voulait-on? Parce qu'il étudiait, parce qu'on le rencontrait lisant dans un sentier ou à l'ombre d'un bois, parce qu'il était apprenti savant, tandis que ses camarades, ses égaux étaient apprentis cordonniers ou menuisiers, — par fanatisme d'égalité.

L'animosité des moines de Fontenay contre Amy et Rabelais se manifestait par toutes sortes de tracasseries. Un jour on fit une descente dans leurs cellules, on confisqua tous leurs livres grecs, et ils crurent prudent de prendre la fuite. Des personnages influents s'interposèrent, les livres furent rendus, les deux amis rentrèrent au couvent ; Budé, qui avait appris cette persécution, leur écrivit pour les féliciter d'y avoir échappé, mais la rancune tenait toujours.

Il paraît, d'après un document publié par M. Rathery, que la curiosité des deux amis ne se bornait pas au grec et à l'hébreu, et qu'ils étaient également curieux de connaître ce qui s'imprimait en pays protestant. C'est la quittance d'un des voyageurs en librairie de Henri Estienne (30 juin 1519), constatant qu'il a reçu de Pierre Lamy, au nom de révêque de Maillezais, sept écus au soleil pour la Chronique (de Nurenberg), Aristoteles, Qiierelapacis (d'Erasme), Eomerus^ Cicero, Carrara, la Voye céleste et le Triomphe de Mantuene.

La fuite de Pierre Amy — et évidemment de Ra-

50 BIOGRAPHIE DE UABKLAIS.

bêlais — est rappelée dans Pantagruel. Dans leviers Livre, on uousmontrePierreAmy explorant les «sorts virgilianes.« Il a ouvert son livre au hasard et le premier vers qui frappe ses yeux est celui-ci : {^n. lïb. III, V. 44).

Heu, fuge crudeles terras, fuge littus avarum !

[Fuis cette terre impie et ce rivage avai e !]

Il suivit le conseil, ajoute Rabelais, et il échappa en effet à ses ennemis.

Ceci se passait en 1523. La lettre de Bndé prouve qu'à cette époque on rendit aux deux amis leurs livres et leurs papiers. L'année suivante, 1524, nous voyons Rabelais quitter détinitivement le couvent de Fontenay et se réfugier à Ligugé chez l'évêque de Maillezais. Rabelais cédait-il simplement aux prières de ses amis, qui lui conseillaient depuis longtemps de quitter le couvent, ou s'était-il passé une scène violente à la suite de laquelle Rabelais se serait retiré ou aurait été retiré des mains des moines ?

Les documents historiques nous manquent, mais la légende y a suppléé.

Suivant François Desrues, auteur d'une Description de France publiée en 1 G05, Rabelais «jeta le froc aux orties pour exercer plus librement sa vie lubrique, vivant comme un épicurien, ne laissant pas passer un jour sans s'enivrer, etc.»

L'amitié des personnages qui correspondaient avec Rabelais et qui se sont montrés ses amis, avant comme après cette époque, répond suffisamment à cette accusation. Comment supposer que Budé eût été en relations épistolaires avec un ivrogne : comment sup-

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poser, qu'à l'époque de la Réforme, l'évéque de Maillezais, eût. com.ii'^, nous i'alloiis voir, accordé une hospitalité empressée et son amitié à un débauché, scandaleux ?

L'abbé Pérau, qui a publié en 1752 une édition des Œuvres choisies de Rabelais, a placé en tête une notice où l'ou trouve l'anecdote suivante ;

Dans uue foire considérable qui se tenait un jour à Fontenayle-Comte, Rabelais eut la curiosité d'aller sur la place voir les paysans qui y dansaient au son des violon». Sa gaieté naturelle l'emporta jusqu'à se mêler avec eux; oa ne dit pas qu'il y dansa, mais il les engagea à boire et les y excita si bien, et peut-être par son exemple, qu'il ea enivra la plus grande partie et surtout les joueurs d'instruments. Rabelais charmé de cette prouesse, imagina d'enlever tou^ les instruments de musique, et il en fit uue espèce de trophée qu'il alla suspendre au maître-autel de son couvent. Cette équipée mit tout le monastère eu rumeur.

Le fait se borne ici à une espièglerie un peu forte, surtout si on le réduit à sa plus simple expression, comme on en a le droit. Mais d'autres biographes vont plus loin. Ils nous racontent, par exemple, qu'un jour il aurait atl ministre aux moines des drogues qui les auraient excités à la débauche. Une autre fois, à la fête de St François, Rabelais se serait mis à la place de la statue du saint, et là il aurait fait des grimaces pour effrayer les dévotes et enfin aurait poussé l'irrévérence jusqu'à arroser les fidèles d'une eau qui n'aurait été rien moins que lustrale.

Notez que l'homme à qui l'on attribue ces fredaines avait quarante ans, selon les uns, près de trente ans, selon les autres ; c'était un prêtre respecté de tous, qui célébrait Toftice divin, et qui allait même prêcher dans les églises, puisque, suivant un de ses biogi'a-

plies, Pierre Leroy, un des griefs des moines contre lui, c'est qu'au lieu de mettre dans la caisse commune l'argent qu'il recevait de ses prédications, il s'en servait pour acheter des livres.

Ces récits sont tellement absurdes qu'on éprouve quelque répugnance à les rappeler. Ils sont trop répandus cependant pour être omis. Ajoutons que l'un des biographes les mieux informés de Rabelais, M. Paul Lacroix n'est pas très éloigné d'y croire.

A la suite de ce fait, Rabelais aurait été condamné à Vin pace, c'est-à-dire a être enfermé pour le reste de sa vie dans une cellule, réduit au pain et à l'eau. Il aurait réussi à faire connaître sa situation cà Tiraqueau, qui serait venu le délivrer et aurait même été obligé d'employer la force armée.

M. Rathery voit dans ce dernier fait une invention pure ; il est possible qu'il n'y ait qu'une exagération. Il y avait eu tracasseries, dénonciation, perquisition, confiscation de livres. Les deux amis s'étaient enfuis; les moines furent forcés de les rappeler, de leur rendre leurs livres, mais pardonnèrentils de bon cœur? Il est permis de croire que non ; il est permis de croire qu'ils auront saisi avec empressement le premier prétexte qui se sera présenté pour iLfliger à Rabelais une punition.

Or ce prétexte, il n'a pas diî leur être très dif-. ficile de le provoquer. Rabelais trouvait très pénible l'obligation de se rendre exactement au chœur à des heures marquées, pour chanter des psaumes qu'il connaissait trop. A défaut d'autres témoignages, nous trouverions une preuve de cette répugnance dans la haine qu'il a vouée aux cloches ; il n'en parle jamais sans colère et il saisit toutes les oc-

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