SES PREMIÈRES PUBLICATIONS
Rabelais à Lyon ne cessa pas de s'occuper de médecine. De novembre 1532 à la fin de février 1534, nous le voyons médecin du grand hôpital de Lyon ; il fut remplacé à cette dernière date parce qu'il s'était absenté deux fois sans permission. Mais il s'occupa surtout de livres et de publications. Lyon était à cette époque un grand centre de production littéraire. Il sortait chaque année de la maison des Gryphes et de quelques autres un nombre considérable de livres d'érudition et de science, sans préjudice des écrits de circonstance et des romans. Rabelais donna ses soins à quelques publications érudites, éditées par les Gryphes. Il signa entre autres le second volume des Lettres latines du médecin Mainardi, qu'il dédia à son ami Tiraqueau — et deux pièces, un contrat de vente et un testament, qu'il intitula : Ex reliquns venerandœ antiqiiitatis, etc., et dédia à son ami Bouchard, par une lettre moitié grecque et moitié latine. Par malheur, ces deux pièces n'étaient pas des restes de la «vénérable antiquité» ; elles avaient été fabriquées par Pontanus et Pomponius Lœtus. L'erreur fut bientôt découverte et Rabelais, de dépit, renonça pour jamais aux publications érudites. Les exemplaires de cette publication étant devenus extrêmement rares, tout fait supposer que Rabelais retira de la vente les exemplaires qui restaient encore chez le libraire.
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Les Epitres dédicatoires latines qui précèdent ces Dis productions nous apprennent peu de chose sur
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Rabelais; il n'en est pas de même d'une fort belle lettre latine, publiée au commencement du XVIIP siècle dans un recueil intitulé Clarorum virorum Epistolœ centum inecîitœ, et adressée à un certain Bernard de Salignac, sur lequel nous n'avons que des conjectures, mais auquel Rabelais attribue une influence prépondérante sur ses études. Rabelais avait été chargé par Georges d'Armagnac, évêque de Rodez, de lui faire passer un Josèphe par un messager digne de confiance, à cause des anciens liens d'amitié qui existaient entre eux (^j/*o veteri nostra amicitia).
J'ai saisi avec bonheur, continue Rabelais, cette occasion de vous témoigner, ô mon père en humanités, mou respect et ma piété filiale pour ce petit service. Mon père, ai-je dit, j'aurais pu dire «ma mère», si votre indulgence m'y autorisait, car ce que nous voyons arriver aux mères, qui nourrissent le fruit de leurs entrailles avant de l'avoir vu. avant de savoir même ce qu'il sera, qui le protègent, l'abritent contre l'inclémence de l'air, vous l'avez fait pour moi, moi dont le visage même vous était inconnu et dont le nom obscur ne pouvait me recommander à vons. Vous m'avez élevé, vous m'avez prêté les chastes mamelles de votre divin savoir ; tout ce que je suis, tout ce que je vaux, je le dois à vous seul : si je ne le proclamais hautement, je serais le plus ingrat des hommes. .Salut encore une fois, père chéri, honneur de la patrie, appui des lettres, champion indomptable de la vérité !
Rabelais parle ensuite d'un livre calomniateur publié par Aléandre sous le nom de l'érudit Scaliger. Cette circonstance a fait penser que ce Salignac pourrait bien être Erasme. Scaliger publia en effet en 1531 contre Erasme un Discours {Oratio) qui était attribué à Aléandre. Ce qui vient à l'appui de cette supposition, c'est qu'une copie de la lettre de Rabelais, qui se trouve, dit-on, à la bibliothèque de Zu-
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rich, porte le nom d'Erasme. Au moment où cette lettre fut écrite, Erasme se trouvait à Fribourg ou à Bâle, et Lyon est sur la route de Bâle à Rodez. Resterait à expliquer la profonde reconnaissance de Rabelais envers le destinataire ; mais rien n'empêche de supposer qu'Erasme et Rabelais s'étaient rencontrés précédemment ; que le Voltaire du XVP siècle avait donné à l'auteur de Gargantua des conseils et des encouragements et que, par suite, une rare correspondance s'était engagée entre eux, correspondance qui se serait perdue, comme tant d'autres. On objecte aussi l'absence du nom de Rabelais dans les écrits d'Erasme; mais ce silence s'explique facilement : lorsqu'Erasme mourut en 1536. la gloire de Rabelais était à peine à son aurore, et les talents reconnus s'empressent rarement de saluer ceux qui doivent les remplacer. Ajoutons cep'udant que M. Rathery^ à qui nous devons une partie de ces renseignements, refuse d'identifier Salignac avec Erasme, bien qu'il ne puisse dire au juste ce que c'était que ce Salignac.
Il est un autre point sur lequel nous ne saurions être de l'avis de M. Rathery. Il s'agit du motif qui engagea Rabelais à renoncer aux publications érudites, 011 il ne brillait pas, pour les publications bouffonnes, où il devait se faire la première place. Antoine Leroy attribue ce changement de front à l'insuccès de ses premières œuvres. Le libraire se serait plaint que ses livres se vendaient peu. — Consolez-vous, aurait dit Rabelais, je vous ferai un livre dans le goût du jour, dont la vente vous dédommagera, — et il aurait tenu parole. Ce récit, quoi qu'en dise le savant éditeur, nous semble réunir
tous les caractères de la probabilité. Rabelais s'était mépris au début sur sa vocation : cela est arrivé à tant d'autres, à Molièiv, [ar exemple, qui s'essaya plusieurs fois et avec obstination dans le genre tragique, et ne se rejeta que, faute de mieux, vers le domaine comique, dont il est devenu le roi. Pourquoi n'en aurait-il pas été aiu^i de Rabelais ?
Il avait promis, nous dit-on, d'écrire un livre dans le goût du jour. Mais quel était le goût du jour, en dehors des œuvres d'érudition ?
Pour répondre à cette question, il n'est pas absolument nécessaire de fouiller les catalogues des libraires du XYP siècle. Si vous avez eu occasion d'assister à une de ces fêtes qui réunissent les liahabitants des campagnes, foire, assemblée, pardon, kermesse, etc. — à côté des vendeurs de merceries et menues marchandises, à côté des étaux de comestibles, entre les broches où l'on rôtit les moutons en plein vent et les tentes où l'on se met à l'abri de la pluie ou du soleil pour festiner à son aise, vous avez aperçu quelques modestes étaux où s'épanouissent des séries de petits livres imprimés sur papier demigris et illustrés de naïvos gravures sur bois. Ils sont rognés, piqués et non cousus par feuilles, et de deux formats peu usités aujourd'hui, petit in-quarto à deux colonnes et petit in-seize II y a aussi des in trentedeux carrés, mais ce sont des almanachs.
Ces formats sont ceux que préférait le XVP siècle pour la littérature légère ; les ouvrages sont aussi ceux que le XVP siècle préférait. Ils ont été rajeunis, il est vrai, pour le style, abrégés le plus souvent,
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mais le fonds est resté le même depuis trois cents ans. Il ne faudrait pas trop juger de ces opuscules par l'ouvrage en deux volumes que M. Charles Nisard a consacrés aux Livres populaires ; il y a dans ce livre, à la fois des longueurs et de graves oublis. Il est surtout insuffisant au point de vue chronologique, l'auteur ne s'étant que rarement préoccupé de l'origine des pièces qu'il analyse. On peut cependant y trouver quelques renseignements utiles.
On en trouvera davantage et de plus précis dans deux recueils publiés au dix-huitième siècle: l'un, d'allures quelques peu frivoles, la Bibliothèque tmiverselle des romans, 112 vol. in 12; l'autre, dont le ton est plus sérieux : Mélanges tirés d'une grande hiUiothèque, 63 vol. in 8"; l'un et l'autre contenant l'analyse et des extraits de la plupart des ouvrages manuscrits ou imprimés alors connus, antérieurs au XVir siècle. En complétant ces sources l'une par l'autre, nous pourrons nous former un tableau assez exa -t de la littérature des fictions à l'époque oii Rabelais songea à publier un livre de ce genre.
Au premier rang, nous trouvons l'Histoire des quatre fils Aymon et de Maugis leur cousin, qui guerroyèrent contre Charlemagne et le mirent quelquefois dans des situations embarrassantes ou comiques ; les prouesses de «Gallien Restauré > ou «Rhétoré», fusion de deux poèmes célèbres, le «Voyage de Charlemagne à Jérusalem» et la «Bataille de Roucevaux» où l'élite de la chevalerie française périt avec Roland.
L'histoire de la belle Hélène de Constantinople, fille d'empereur, qui devint mère dé St. Martin de Tours.
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L'histoire de Huon de Bordeaux et de son cor enchanté, dont Wieland a tiré son poème d'Oberon, inférieur à l'original, et Weber un de ses meilleurs opéras.
L'histoire de Gérard de Nevers et de la belle Euriante, qui est rentrée dans la littérature bourgeoise, grâce à l'extrait enjolivé de Tressan, et sur laquelle Weber a exercé aussi i-a verve musicale.
L'histoire de «Baudouin de Flandres» qui épousa le diable — celle de ^' Robert le diable» dont on a tiré un opéra célèbre, et de «Richard sans peur» son fils, histoires qui figurent également dans la «Chronique de Normandie».
L'histoire des deux chevaliers et amis dévoués Valentin et Orson.
L'histoire du prophète Merlin, enchanté sous une aubépine par la fée Viviane, oii le poète lauréat anglais Tennyson a pris le sujet d'une de ses meilleures Idylles.
Les exploits de Fierabras, le défenseur des opprimés, les aventures de Jean de Paris qui berne si gaiement le roi d'Angleterre, celle de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne, qu'on prétend avoir été remise en nouveau langage par Rabelais lui-même.
Les livres de ce genre ne sont pas les seuls qui forment la bibliothèque populaire depuis le XVP siècle ; il y a les livres semi-religieux : l'histoire du Juif errant, celle de Judas Iscariote, celle de Ste Anne, mère de la Ste Vierge, de la Glorieuse Vierge Marie, des trois Maries de l'Evangile ; puis des légendes où les croyances primitives de la race aryenne se marient aux croyances chrétiennes, comme la eu-
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rieuse histoire du bonhomme Misère, dout Mérimée a recueilli, à Naples, une variante, insérée dans ses Dernières Nouvelles^ sous le nom de Fédérigo.
La collection de ces livres populaires ou plutôt rustiques, porte le nom de «Bibliothèque bleue « à cause du papier bleu-gris de la plupart des couvertures. On les a imprimés tour à tour à Troyes, à Epinal, à Montbéliard, à Rouen, à Caen même. J'ai sous les yeux 80 plaquettes de ce genre imprimées à Caen.
A côté de ces livres, descendus dans les classes inférieures, le XVP siècle avait sa littérature aristocratique, qui ne parvenait pas jusqu'au peuple. C'étaient au premier rang, de longs récits chevaleresques, les mêmes à peu près qui se trouvaient dans la bibliothèque de Don Quichotte : Perceforêt et les chevaliers du St Graal, Palmerin (V Olive, Palmerin d'' Angleterre, Primaléon de Grèce et autres chevaliers aux grands coups d'épée, qui, partis simples seigneurs de leur pays natal, finissaient, après avoir vaincu des légions de géants, après avoir sauvé maintes princesses et délivré des quantités d'opprimés, par devenir tout au moins empereurs et rois. Et puis l'interminable série des Amadis : Amadis de Gaule^ Amadis de Grèce, etc. Les Amadis avaient été rapportés d'Espagne par François!"' et traduits de l'spagnol en français, comme ils avaient été traduits du portugais en espagnol — car la plus ancienne rédaction que nous possédions est portugaise — mais tout porte à croire, quoi qu'en dise M. Baret^ que l'ouvrage avait été importé de France en Portugal par la famille royale,
' De l' Amadis de Gaule et de son inâueuce sur )es mœurs et la littérature au XVP et au XVI b' siècles, par E. Baret 1853, in 8°.
française d'origine. Pourquoi, par exemple, aurait-on donné au chef de la lignée le nom d'Amadis de Gaule, s'il n'était pas venu de ce pays ?
Rabelais lui même cite parmi les livres qui étaient le plus à la mode de son temps, Fessepinte, Odanclo furioso, le poème de l'Arioste, dont une version venait d'être publiée, Bohert le diahle^ Fierahras, Guillaume sans peur, Huon de Bordeaux^ Monteville et Matahrune.
Le premier et les deux derniers ouvrages sont maintenant oubliés, mais les autres ont conservé toute leur popularité, sinon dans les classes instruites, au moins dans les populations agricoles de la France, et il continue à s'en expédier chaque année de Montbéliard d'énormes ballots qui vont se disperser dans toutes les régions.
La littérature française de cette époque était riche en récits plaisants, très spirituels, le roman du Benard, le roman de la Ftose, mis récemment en prose, la vaste collection des fabliaux, les Cent Nouvelles nouvelles qui n'en sont souvent que la traduction ; la légende de Maistre Fierre Fat feu, de Bourdigné, le Petit Jehan de Saiutré, les farces, celles de Batlielin entre autres ; mais ces livres trop fins, ne pénétraient que par exception dans la grande masse des lecteurs. Aucun d'eux n'est descendu jusqu'à la littérature rustique ; la partie comique de la littérature des paysans ne remonte guère au-delà du XVII* siècle.
Le goût dominant était donc celui de la littérature chevaleresque. Onvoulait des prodiges, de grands
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coups d'épée, des événements extraordinaires, on ne demandait pas mieux que de rire un peu, mais on voulait surtout s'étonner, admirer. Le même goût dominait en Espagne lorsque Cervantes commença son Bon Quichotte. Rabelais voulant improviser un livre qui s'adressât à la masse des lecteurs et dont la vente fût certaine avait donc sa voie toute tracée ; il se mit à l'œuvre et, sans se donner beaucoup de peine, car « il n'y employa oncques plus ni autre temps que celui qui estoit estably à prendre sa réfection corporelle, sçavoir est en beuvant et mangeant», il fabriqua un livre ^< dont il se vendit plus d'exemplaires en deux mois qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans».
Mais quel était ce livre si lestement composé et si lestement vendu ?
Etait-ce le Gargantua qui figure sous le titre de Premier Livre dans les œuvres de Rabelais?
Etait-ce le Pantagruel qui figure dans cette collection sous le titre de Second Livre ?
Ne serait-ce pas plutôt une des deux ou même les deux Ckroniqiies de Gargantua, qui ne figurent pas dans les œuvres de Rabelais, mais qui font partie de la Bibliothèque bleue ?
Nous discuterons ces questions plus loin. Contentons-nous de dire ici que le livre ou les livres de Rabelais commencent, comme le roman de Cervantes, par une parodie des romans de chevalerie, pour en venir à une satire très profonde et très mordante des idées, plus encore que des mœurs du temps. Cervantes l'emporte au point de vue de l'art, mais Rabelais l'emporte par la quantité d'idées qu'il remue, par une satire plus mordante et par un but plus
élevé. Rabelais est en pleine réaction contre le moyen âge dont il bat en brèche, avec l'exagérai ion que provoque la lutte, toutes les théories favorites, l'amour de la guerre et des conquêtes, les restes encore subsistants de l'organisation féodale, la vie contemplative, la mortification des sens, la scolastiqne et les mots ronflants sous lesquels se cache la nullité de l'idée.
L'année même oi^i il publiait Garr/anfiia et PaJitagruel, Rabelais s'en prit à une superstition qui était aussi très puissante à cette époque, la croyance à l'astrologie judiciaire et aux prédictions — en publiant la Pantagrueline prorjnostification, et un Almanach pour 1533, calculé sur le méridien de la noble cité de Lyon et sur le climat du royaume de France. Sur le titre de cet almanach, Rabelais s'intitule <docteur en médecine», bien qu'il n'eût pas encore reçu le grade de docteur et — «professeur d'astrologie», bien qu'il ne crût pas à cette science. Son éditeur lui conseilla peut-être de prendre ce dernier titre, qu'il conserva par plaisanterie.
Cet almanach fut suivi d'une série d'autres, de 1533 à 1550. Ces ouvrages sont devenus introuvables. Nous savons seulement que, dans le premier, l'auteur protestait contre la prétention de connaître l'avenir, — en entassant des citations de la Bible qui n'avaient qu'un rapport très indirect à son sujet. « Il se peut, disait-il qu'il y ait cette année notable mutation tant de royaumes que de religion, mais ce sont secrets du Roi éternel, qui modère à son franc arbitre et plaisir tout ce qui est et se fait.» Nous