SES ALMANACHS
avons aussi quelques fragments de son Âlmanacli de 1535. Dans la préface, il commence par constater que les hommes ont toujours eu soif de connaître l'avenir, et il eu conclut que Tâme doit être immortelle puisque Dieu lui ayant donné ce désir n'a pu vouloir la tromper— et. que par conséquent, il lui réserve pour une autre vie ce qu'il ne lui donne pas en celle-ci « Prédire l'avenir, continue-t-il, serait légèreté à moi, et à vous simplesse d'ajouter foi à mes paroles.» Il se contente donc d'exposer ce qu'il a trouvé dans les docteurs en l'art, grecs, arabes et latins, mais tout cela «est moins que néant. Si bon temps sera, ce sera en dehors de la promesse des astres ; si, paix; ce sera non par défaut d'inclination des princes à faire la guerre, mais par faute d'occasion. Je dis, quant à moi, que si les rois, princes et républiques chrétiennes observent la parole de Dieu et gouvernent eux-mêmes et leurs sujets d'après cette parole, nous n'avons jamais vu encore une année plus salubre pour les corps, plus paisible pour les âmes, plus fertile eu bien que le sera celle qui va commencer, et nous verrons la face du ciel, la vêture de la terre et le maintien du peuple joyeux, gai, plaisant et bénin plus qu'il ne Ta été depuis cinquante ans.»
De VAImanach de 1541, on ne possède que le titre, acquis à un prix très élevé, par la Bibliothèque nationale de Paris.
La Prognostification est plus étendue. Elle fut d'aborl publiée spécialement pour l'an 1533, mais, dans les éditions subséquentes, la date fut remplacée par
ces mots: ^(Pour l'an perpétuel.» En voici le titre complet :
Fantayrueline x>'>'ognostification^ certaine, véritable et infalihle^ pour Van perpétuel; nouvellement composée au profit et advisement des estourdis et musars de nature, par maistre Alcofrihas, architriclin dudit Pantagruel.
L'idée de cette plaisanterie n'appartient pas à Rabelais. Au commencement du XVP siècle, nous apprend Le Duchat, un anonyme fit paraître une prophétie de ce genre en allemand. Cette prophétie fut augmentée et traduite en latin par un certain Ilenrichmann et on la trouve dans les Facétice de Henri Bebel, publiées en 1515. Ainsi Rabelais en a eu probablement connaissance. Nous devons ajouter que si l'idée est la même, les détails sont généralement différents.
L'opuscule est divisé en dix chapitres.
Les Français veulent des nouvelles, dit Rabelais, comme les Gaulois leurs ancêtres. La première chose qu'on demande à celui qui arrive de loin c'est : Qu'y a-t-il de nouveau ? quel bruit court par le monde ? Mais plus ils sont prompts à demander nouvelles, plus ils sont faciles à croire ce qui leur est annoncé», et ne devrait-on pas mettre gens dignes de foi à l'entrée du royaume pour examiner les nouvelles qu'on y apporte V C'est ce qu'a fait mou bon maître Pantagruel. Croyez donc tout ce que je vous dirai. «Or mouchez vos nez, petits enfants, et vous autres, vieux resveurs. afiustez vos bezicles et pezez ces mots au poys du sanctuaire », c'est-à-dire avec une religieuse attention.
«Quoi que puissent vous en dire les astrologues de Louvain de Nurenb'irg, de Tubingue et de Lyon» — villes oîi se publiaient alors les almanachs - « ne croyez pas qu'il y ait cette année d'autre gouverneur du monde que Dieu qui régit et modère tout par sa parole. Saturne, Mars, Jupiter, ni Vénus, ni le soleil, ni les autres planètes, ni les anges, ni les saints, ni
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les hommes, ni les diables, n'auront d'autre influence et puissance que celle que Dieu leur donnera. Avicenne a raison sur ce point, quoique sur beaucoup d'autres il ait re?vé outre mesure.»
Cette année il y aura tant d'éclipsés du soleil et de la lune,
c'est-à-dire de l'or et de l'argent,
que j'ai peur que nos bourses n'en pâtissent inanition et nos sens perturbation.
Cette année les écrevisses iront de cùté, les cordiers à reculons. Les escabeaux monteront sur les bancs, les broches sur les landiers et les bonnets sur les chapeaux. Les puces seront noires pour la plupart, le lard fuira les pois en carême .
Le lard aux pois était un des mets les plus estimés au XVr siècle.
Les bêtes parleront en divers lieux. Il se fera cette année plus de sept verbes irréguliers, si Friscien ne les tient de court.
Priscien désigne ici la grammaire. Les verbes sont souvent conjugués d'une façon irrégulière dans les écrivains de cette époque parce que chacun obéissait en cela à l'usage de sa province- Cette irrégularité se faisait surtout au passé défini et à l'imparfait du subjonctif, que, dans la plus grande partie de la France, on terminait en is et en isse. Les Parisiens tenaient alors pour les terminaisons ai, assp, qu'ils ont fait prévaloir. Leurs descendants n'ont pas hérité de cet amour pour ces terminaisons sonores ; les Parisiens d'aujourd'hui les ont même tellement prises en dégoût que beaucoup d'entre eux aiment mieux faire une faute de syntaxe que de les prononcer.
Cette année, poursuit Rabelais , que nous continuons à abréger, les aveugles ne verront que bien peu, les sourds ouïront assez mal, les muets ne parleront guère les riches se
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porteront un peu mieux que les pauvres et les sains mieux que les malades. Plusieurs moutons;, bœufs, pourceaulx, oyzons. pouletz et canars mourront; et ne sera si cruelle mortalité entre les singes et dromaiiaires. Vieillesse sera incurable ceste année, à cause des années passées. Ceux (lui seront pleuretiques auront grand mal on cousté. Les catarrhes descendront ceste année du cerveau es membres inférieurs : le mal des yeulx sera fort contraire à la veue ; les oreilles seront courtes et rares en Guascongne, plus que de coutume. Et régnera quasi universellement une maladie bien horrible, et redoutable, maligne, pervr-rse, espouvantable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bieo estonné, et dont plusieurs nesçaurontde quel bois faire flesche, et bien souvent composeront en resvasserie, syllogisans en la pierre philosophale, et es oreilles de Midas. Je tremble de peur, quand je y pense: car je vous dis que elle sera épidemiale, et l'appelle Averroys: CulUget, faillie d'argent, Etattendu la comète de l'an passé, et la rétrogradation de Saturne, mourra à l'hospital un grand marrault tout catarrhe, à la mort duquel sera sédition horrible entre les chatz et les ratz, entre les chiens et Ips lièvres, entre les faulcons et les canars, entre les moines et les œufz »
Cette partie de la Prognostification est presque traduite d'un livre latin : De ratione studii, qui iiarut vers 1513 à Lyon :
Proximo anno , cœci parum eut nihil videbunt , surdi maie aiidient, viuti non loqiientur, etc. BeUiim erit inter canes et lepores, inter fêles et mures, inter lupos et oves, inter monachos et ova, etc.
L'amiée sera fertile en biens pour ceux qui sont déjà riches. Le houblon de Picardie craindra un peu le froid, l'avoine fera grand bien aux chevaulx, il n'y aura guère plus de lard que de pourceaulx, à cause de la constellation des Poissons qui sera en ascendance. 11 y aura abondance de hannetons. Mercure menace quelque peu le persil, qui sera ce- Ijendant à un prix raisonnable. Mais il y aura plus que de coutume de soucis [plante] et de poires d'angoisse.
Le chapitre V s'ouvre par une protestation contre l'astrologie et en faveur de l'égalité des hommes devant les astres.
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La plus grande folie du monde est de penser qu'il y ait des astres pour les rois, papes et gros seigneurs , plutôt que pour les pauvres et souffreteux, comme si de nouvelles étoiles avaient été créés depuis le temps du déluge ou de Ilomulus ou de Pharamond, à la nouvelle création des rois.
Il ne faut pas oublier, en lisant ces lignes, qu'à l'époque où Rabelais écrivait, les rois avaient encore des astrologues officiels bien payés, Ruggieri, Nostradamus, etc. etc., et que, dans notre siècle, de hauts personnages, Napoléon ^^ Napoléon III, ont cru avoir une étoile.
Tenant donc pom* certain, poursuit Rabelais, que les astres se soucient aussi peu des rois que des gueux, et des riches que des marauds, je laisserai aux fous pronostiqueurs à parler des rois et des riches, et parlerai des gens de bas état.
Puis vient une de ces énuraérations dans lesquelles l'auteur se complaît :
Les gens soumis à Saturne, comme gens dépourvus d'argent, jaloux, resveurs, preneurs de taupes, usuriers, etc., etc. n'auront pas cette année tout ce qu'il voudraient bien; ils b'étudieront à l'invention de sainte croix.
M. Rathery croit que ces mots indiquent qu'ils se livreront à des recherches inutiles, «comme celle de la sainte croix qui n'est plus à trouver.» Il nous semble que c'est chercher une explication bien loin. Il y avait alors des croix sur la plupart des monnaies : chercher la sainte croix, c'est tout simplement chercher de l'argent.
A Jupiter sont soumis les gens d'église, les sculpteurs, copistes, bullistes, hypocrites, chattemites, clercs de greffe, pattepelues, barbouilleurs de papier, notaires, etc. Il mourra tant de gens d'église cette année qu'on ne pourra trouver à qui conférer les bénéfices, en sorte que plusieurs entiendi'ont deux, trois, quatre et davantage.
C'est uue épigramme contre les cumulards, qui se faisaient adjuger une quantité de bénéfices tandis que les moins intrigants n'obtenaient rien. «Les chevaux courent les bénéfices, dit le proverbe, mais les ânes les attrapent. >^
Les gens soumis à Mars, bourreaux, meurtriers, sergents, arracheurs de dents, faux monnayeurs, charlatans, etc., etc., seront fort sujets à recevoir des coups de bâton d'emblée. Un des susdits sera fait cette année évêque des champs donnant la bénédiction avec les pieds ;
autrement dit : sera pendu.
Rabelais continue à énumérer les gens soumis au soleil, travailleurs pour la plupart, qui seront sains, alègres et n'auront la goutte aux dents quand ils seront de noces ; — les gens soumis à Vénus, déesse des amours ; — à Mercure, dieu du commerce et des voleurs ; — à la Lune, patronne des lunatiques et des fous. Les sujets de Mercure feront plus souvent semblant d'être joyeux qu'ils ne le seront en effet. Mais moins de lifrelofres, c'est-à-dire d'Allemands, feront le pèlerinage de St-Jacques de Compostelle qu'en 1524 — année pour laquelle on avait prédit la fin du monde.
L'auteur parcourt ensuite les divers pays. Voici ce qu'il dit de la France :
Le noble royaume de France prospérera et triomphera ceste année en tous plaisirs et délices, tellement que les nations estranges voluutiers s'y retireront. Petits banquets, petits esbatemens, mille joyeusetés s'y feront où un chascun prendra plaisir: on n'y vit oncques tant de vins, ni plus friands; force rabes | raves | en Limousin, force chastagnes en Périgort etDauphiné, force olives en Languedoc, force sables en Olone, force poissons en la mer, force estoiles au ciel, force sel eu lirouage I dans la Charente-InférieureJ, planté [abondance] de bledz, légumaiges, fruitaiges, jardinaiges, beurres, laictages. Nulle part
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peste, nulle guerre, nul ennuy, bren de pauvreté, bren de soulcy, bren de mélancolie. El ces vieulx doubles ducatz, nobles à la rose, angelotz, aigrefins, royaulx et moutons à la grand laine [monnaies diverses] retourneront en usance avec planté de serapz et escuz au soleil . Toutefois sus le milieu de l'esté sera à redoubter quelque venue de puces noires et cousins de la Devinière : adeo nihil est ex omni parte beatum! Mais il les fauldra brûler à force de collations vespertines [du soir].
Rabelais passe en revue les quatre saisons, «'Et premièrement du pr intemps «:
« En toute cestc année ne sera qu'une lune, encores ne seraelle point nouvelle : vous en estes bien marriz, vous autres qui ne croyez mie en Dieu, qui persécutez sa sainte et divine parole, ensemble ceux qui la maintiennent. Mais allez vous pendre ;,ia ne sera autre lune que celle laquelle Dieu créa au commencement du monde, et laquelle, par l'efïect de sadite sacre parole, a esté establie au firmament pour luyre, et guider les humains de nuit.
« A propos vous verrez ceste saison à moitié plus de fleurs qu'en toutes les trois autres. Et ne sera réputé fol cil qui en ce temps fora sa provision d'argent.
«En esté, je ne sçay quel temps ny quel vent coui-ra : mais je sçay bien qu'il doit faire chauld et régner vent marin. Toutefois, si autrement arrive, pourtant ne fauldra renier Dieu. Car il est plus sage que nous et sait trop mieulx ce que nous est nécessaire que nous-mesmes.>
En automne on vendangera. Ceux et celles qui ont fait vœu déjeuner quand les estoiles ne seront plus au ciel, peuvent bien se repaître à l'heure présente, car elles y resteront encore attachées seize mille et je ne sais combien de jours. Et n'espérez plus prendre les alouettes à la chute du ciel, car il ne tombera pas en notre siècle, sur mon honneur.
En hiver les sages ne vendront pas leurs pelisses pour acheter du bois; s'il pleut, ne vous attristez pas, il y aura moins de poussière par le chemin. Tenez-vous chaudement, évitez les catarrhes, et buvez du meilleur.
Rabelais ne se risquait pas beaivcoup en faisant de telles prédictions. Les conseils étaient sages, du
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reste; les événements le furent moins. Les Anabaptistes, assiégés dans Leydc, se rendirent et furent condamnés à de cruels supplices ; l'auteur de V Utopie, Thomas More, fut supplicié en Angleterre comme catholique, tandis que nombre de gens furent suppliciés en France comme luthériens. C'est cette année-là aussi que la guerre recommença au sujet du duché de Milan, que Genève s'érigea en république, et que Calvin publia la première rédaction de son Institution chrétienne.
Il y a d'assez bonnes plaisanteries dans la Prognostiftcation pantagruéline, mais des plaisanteries de pure joyeuseté. On n'y trouve qu'un petit nombre de ces railleries à la façon de Molière, à la fois gaies et profondes, qui fout rire et réfléchir. La Prognostification fut souvent réimprimée au XVP siècle, et elle figure dans la plupart des éditions des Œuvres de l'auteur.
Au moment oii Rabelais était occupé de ces publications, Jean du Bellay, le plus jeune des trois frères, passa à Lyon, se rendant à Rome. Jean du Bellay fut plus tard cardinal, évêque de Paris, archevêque de Bordeaux, etc. Il était ambassadeur du gouvernement français près Henri VIII, lorsque celui-ci maniiesta l'intention de se séparer de l'Eglise romaine. Henri voulait épouser Anne de Boleyn et faire casser son mariage avec Catherine d'Aragon, nièce de Charles-Quint , qu'il avait épousée une vingtaine d'années auparavant, mais qui avait été mariée précédemment à son frère. La demande était vivement appuyée par François 1", qui avait obtenu