SOX PREMIER VOYAGE A ROME
un avis favorable d'un certain nombre de théologiens français en faveur de ce divorce. Le cardinal du Bellay était du nombre de ceux qui av;àeiit pris cette cause à cœur. Le pape Clément VU désirait aussi être figréable à Henri VIII, mais, outre ses scrupules relig'eux, il rraignait de se brouiller avec Fempereur. Les négociations traînèrent en longueur. On attendait de part et d'autre un événement politique qui permît de prendre une résolution décisive, car le pape, comme souverain temporel, se trouvait placé entre deux partis également redoutables pour lui.
Les pourparlers, les intrigues duraient depuis cinq ans lorsque Jean du Bellay qui se rendait à Rome comme ambassadeur de France, rencontra Rabelais à Lyon et lui proposa de l'emmener avec lui.
Rabelais avait toujours rêvé le voyage de Rome ; il accepta avec empressement et se mit à faire des projets, qui ne devaient pas plus se réaliser que ceux du cardinal.
Jean du Bellay avait cru un moment au succès, il avait même envoyé en France une liste des cardinaux qu'il croyait acquis à la cause de Henri VIIL On l'avait mal informé. Dans un consistoire réuni le 23 mars 1534, les cardinaux, à la presque unanimité — 19 contre 3 — s'étaient prononcés contre le divorce, et le pape, malgré sa partialité pour Henri VIH, n'avait pu s'empêcher de rendre une sentence qui déclarait Catherine épouse légitime de Henri et lui ordonnait de la reprendre. D'un autre côté, un parti puissant intriguait en Angleterre dans le sens d'une rupture avec l'église de Rome, et le 30 du même mois, avant qu'on eût avis de ce qui s'était passé
à Rome, le parlement avait sanctionné un bill — révocable en partie cependant sous certaines conditions — qui attribuait au roi les droits exercés jusque là par le pape sur le clergé d'Angleterre. Jean du Bellay n'arriva donc que pour se heurter à une impossibilité. La rupture était irrévocablement consommée.
Les espérances de Rabelais ne se réalisèrent pas davantage, mais elles étaient d'un caractère plus modeste.
Lorsqu'on lui avait proposé ce voyage, il s'était déjà vu visitant les hommes de toutes les villes d'Italie par où il aurait à passer, s'entretenant avec eux et les consultant sur ses doutes. Il s'était promis — ce qui rentrait dans son art — d'observer les plantes, les animaux, les poisons, rares en France, et qu'on disait abonder eu Italie. Entîn il voulait décrire l'aspect de Rome par la plume aussi nettement qu'on peut le faire par le pinceau, afin de pouvoir à son retour la faire connaître à ses compatriotes. Dans ce but, il avait extrait des auteurs latins et grecs tout un farrago de notes qu'il avait emportées. Il ne fit rien de ce qu'il avait projeté. Il ne put s'arrêter dans les villes comme il l'espérait, il ne trouva en Italie que des végétaux déjà étudiés par lui et n'aperçut qu'un seul platane, près de Rome, en village d'Aricie.
Il est vrai qu'il lui fut permis d'étudier la grande ville. Le cardinal lui laissa tout le temps de la parcourir à son aise ; il acheta même une vigne qu'il donna à Rabelais pour y faire des fouilles, en lui adjoignant, comme aides deux jeunes gens, curieux comme lui d'antiquités, Nicolas Leroy et Claude
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Chapuis ; mais au moment où Rabelais allait prendre la plume, il apprit qu'un Milanais, Marliani, qui avait longtemps résidé dans la ville éternelle, faisait imprimer sur ce sujet un livre plus complet que le sien ne le pourrait être. «C'était Lucine qui venait le délivrer» ; il garda ses notes pour lui, et de retour à Lyon, il fit réimprimer l'ouvrage de Marliani avec additions et corrections, et le dédia au cardinal du Bellay, dans une lettre latine, d'où nous avons extrait ce qui précède.
Ainsi Rabelais ne fit cette année-là qu'un court séjour à Rome ; il s'occupa surtout d'antiquités, mais non exclusivement. Il assista à la réception solennelle du cardinal ; celui-ci prononça un discours en latin et causa dans cette langue avec tant d'élégance qu'on l'appela «la fleur choisie des Gaules > {GalUarum florem delihatimi). On prétend même que pendant son séjour à Rome, Rabelais eut le temps d'apprendre l'arabe, que lui enseigna un évêque de Céramitli; mais ce fait, s'il est exact, se rapporte probablement à un autre voyage.
En sa qualité de "secrétaire de l'ambassadeur chargé de négocier les affaires du roi d'Angleterre, l'auteur de Gargantua dut nécessairement se trouver en rapport avec le pape, mais la plujjart des propos qu'on lui prête dans ses entrevues avec le souverain pontife sont dénués de toute vraisemblance. Qu'en voyant le cardinal du Bellay baiser la pantoufle du pape, Rabelais ait dit à l'oreille de son voisin : «Et moi, que lui baiseraije donc ? » on peut l'admettre à la rigueur ; il n'en
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est pas de même d'une conversation qu'on lui fait avoir avec Clément VIL
Un jour qu'il se trouvait avec lui seul, le pa])e lui aurait demandé bienveillamment ce qu'il pourrait faire pour lui. — Je prie Votre Sainteté de m'excommunier, lui aurait dit Rabelais. Et comme le pape lui témoignait son étounement d'une pareille demande :
Saint Père, lui aurait répondu Eabelais, je suis Français et d'une petite ville nommée Cbinon, qu'on tient estre fort sujette au fagot ; on y a desjà bruslé quantité de gens de bien et de mes parens : or si Votre Sainteté m'avoit excommunié, je ne bruslerois jamais.
Et ma raison est que, venant ces jours avec M. le cardinal du Bellay en cette ville, nous passâmes par les Tarantaises, où les froidures estoient fort grandes. Et ayant atteint une petite case où une povre femme habitoit, nous la priasmes de faire du feu, à quelque prix que cefust; pour allumer un fagot, elle brusla toute la y.àille de son lit, et ne pouvant avoir de feu, elle se mit à faire des imprécations et dire : Sans doute ce fagot est excommunié de la propre gueule du Pape, puisqu'il ne peut brusler, et fusmes contraints de passer outre, sans nous cbauffer. Ainsi donc, s"]l plaisoit à Votre Sainteté de m'excommunier, je m'en irois sain et libre on ma patrie (Farticularitez delà vie de M. Franrois Jxabclais).
Cette boutfonnerie rentre tout à fait dans le genre de subtilités que le moyen âge aimait à prêter à ses bouiïons. On trouve de semblables traits dans la Vie cl Èso2)e par Planude, dont une traduction, antérieure à celle de La Fontaine, figure dans la Bihliofhcque bleue; le BartoJclo des Italiens, le TU Ves2)iegle des Allemands sont pleins de semblables réponses. Clément VII ne haïssait pas le mot pour rire, mais une plaisanterie de ce genre eût supposé une familiarité qui ne pouvait
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pas exister entre lui et Rabelais. Il est à croire d'ailleurs que, si le pape se fût mis ainsi bénévolement à sa disposition, Rabelais lui aurait demandé de régler sa position, passablement irrégulière du côté de l'église. Il avait obtenu l'autorisation de quitter le couvent de Fontenay-lc- Comte sous la condition expresse de se rendre au couvent de Maillezais; il s'était passé dix années depuis lors, et, non seulement Rabelais n avait pas fait une seule démarche pour se rendre au couvent indiqué, mais il avait mené une existence tout à fait opposée à celle qu'on devait attendre d'un moine cloîtré et consacré exclusivement au service de Dieu.
Rabelais reparaît à Lyon en 1534. C'est à cette époque de sa vie que la plupart des biographes placent l'anecdote qui a donné lieu au proverbe: le quart d'heure de Rabelais; mais si cette anecdote a quelque fondement, elle doit se placer non pas à ce moment, oi^i rien n'annonce que Rabelais se soit rendu à Paris, mais après le second voyage de l'auteur à Rome, époque où il séjourna quelque temps dans la capitale, pour un motif qui nous est inconnu. Nous y reviendrons.
En 1534, c'est la publication de l'édition annotée de Marliani qui l'occupera d'abord. Dans sa dédicace au cardinal, il représente Lyon comme le siège de ses étude. Nous voyons, en effet, qu'il y travailla beaucoup, mais il paraît, d'après une révélation inattendue, qu'un autre attrait le retenait dans cette ville.
Un professeur de l'Université de Toulouse, Jean de Boyssonné, dont Rabelais parle à plus d'une reprise et qu'il recommanda au cardinal du Bellay, a laissé un recueil de poésies latines, conservé manuscrit à la bibliothèque de Toulouse. Dans ces poésies, il est parlé, à plusieurs reprises, d'un petit Rabelais, mort à deux ans, et qui d'après le contexte ne peut être que le fils de l'auteur de Gargantua.
Ces pièces ont été signalées pour la première foi par M. Rathery et c'est à sa notice que nous renvoyons pour les détails que nous ne lui empruntons pas.
L'enfant s'appelait Théodule Rabelais. On trouve d'abord, dans le recueil, une pièce de vers oîi l'auteur — comme font en pareil cas les femmes du peuple russes — demande au défunt pourquoi il quitte si brusquement ce monde et ce qu'on lui a fait:
Cur nos tam subito, Rabelsese, relinquis ?
L'enfant répond que ce n'est nullement par haine de la vie qu'il abandonne ceux qui l'aiment, mais pour vivre avec le Christ.
Vient ensuite un distique oîi la patrie et le père de l'enfant sont nettement déterminés :
Lugdunum patria, at pater est Rabelsesus; utrumque Qui nescit, nescit niaxima in orbe duo.
[Lyon est sa patrie, Kabelais est son père ; qui les ignore ne connaît pas deux grandes choses en ce monde.]
Une autre pièce développe la même idée :
Quieris quis jaceat sub hoc sepulchro Tam parvo? TLeodulus ipse parvus, ctc,
IL DETIENT PÈRE.
I Vous demandez qui repose clans ce sépulcre si petit ? C'est le petit Théodule, petit de corps, d'âge et de traits, mais grand par son père, ce personnage savant et versé dans tous les arts qui conviennent à un homme bon, pieux et honnête. Le jeuue Théodule, s'il lui avait été donné de vivre, se serait approprié cette science, et, de petit qu'il était, serait devenu grand à son tour.l
Si les poésies de Jean de Boyssouné ne brillent pas par roriginalité des pensées, elles sont très précises sur le point qui nous occupe.
La date n'est pas indiquée, mais elle est évidemment comprise entre 1532 et 1537, époque où Rabelais quitte Lyon pour Montpellier. Dans une pièce de vers au on le fait parler, l'enfant se représente comme ayant reçu les soins et les caresses des cardinaux romains.
Quem cernis tumulo exiguo requiescere. vivens Romanos habui pontifices famulos.
L'enfant aurait donc vécu aux époques où Jean du Bellay passa à Lyon, en 1533, 1534 ou 1536.
Quant à la mère de l'enfant, silence absolu sur son compte, tant dans les vers de Boyssonné que dans les autres documents, et nous ne savons jusqu'à quel point Plie était digne de partager l'affection que Rabelais éprouva certainement pour son enfant
Ma