‹ Rabelais et son uvre (volume 2)Chapitre 46 sur 147 · SA CORRESPONDANCE DE ROME · texte numérisé non relu

SA CORRESPONDANCE DE ROME

ses, de longs commentaires, dont elles ne valent pas la peine.

L'écrivain jouissait de la pleine confiance du cardinal, qui l'admettait même à ses conversations diplomatiques. Rabelais nous en raconte une assez curieuse entre le cardinal de Trente, envoyé de Charles Quint et le cardinal du Bellay. Il s'agissait de la convocation du concile de Trente, dont personne du clergé ne voulait entendre parler. Le pape surtout y était opposé, et ne cherchait qu'à gagner du temps, afin d'éviter la rupture définitive entre les deux fractions de l'église chrétienne, rupture qui lui semblait inévitable si le concile se réunissait.

Le botaniste, le savant, le collectionneur apparaissent aussi dans cette correspondance de Rabelais avec d'Estissac. Il s'enquiert des légumes curieux; il envoie à M""" d'Estissac, mère de l'évêque, des graines et des plantes pour son potager. On attribue à Rabelais l'introduction en France de la laitue romaine, du melon, des artichauts, des œillets d'Alexandrie. Il parle aussi des violes matronales (peut-être la giroflée ou violier, ou la julienne, hesperis matronalis). Il donne des détails sur la manière de cultiver les plantes qu'il expédie: on sème les salades deux fois l'an, en carême et en novembre; les cardes se sèment en août et septembre, mais c'est en mai qu'on met en terre les graines de melons, de citrouilles et autres fruits de ce genre; il faut les entourer d'un fumier léger et les protéger contre le gelée.

On apporte à Rome de Chypre, de Candie, de Constantinople, mille petites mirolifiqiies, ou curie-

sîtés, qui sont à bon marché et que Rabelais voudrait bien envoyer à M'"" d'Estissac ; mais l'argent lui manque — pour toutes ces petites dépenses : achat d'objets, envois de courriers, etc., — non pour lui, qui mange chez le cardinal et qui n'a rien à peu près à dépenser pour sa personne ; il prie donc l'évêque de lui expédier quelque lettre de change pour faire face à ces déboursés; il l'engage aussi très fort à envoyer quelque argent à un personnage de Lyon, qui leur sert d'intermédiaire. De Rome à Lyon, le port ne lui coûte rien, sauf quelques légères gratifications. i)robablement parce qu'il expédie ces envois sous le couvert de l'ambassadeur.

La dernière lettre de Rabelais à l'évêque est du 15 février 1536; Charles Quint n'arriva à Rome que le 5 avril suivant. N'oublions pas que l'année, commençait alors à Pâques et que, par conséquent, le mois de février attribué à l'année 1536, appartient à l'année 1537, selon notre manière actuelle de compter.

Pourquoi Rabelais quitta-t-il Rome? Pourquoi se rendit-il à Paris où nous allons le retrouver ? Etait-il chargé d'une mission par le cardinal ? Avait-il l'espoir d'obtenir quelque position dans la capitale ou dans les environs, maintenant que sa paix était faite avec l'Eglise et que le cardinal du Bellay était évêque de Paris? On ne sait. Le but du voyage est incertain, mais le voyage n'est pas douteux.

C'est à cette époque, par conséquent, qu'il fau-

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drait placer le « quart d'heure de Rabelais '^ si cette historiette avait quelques fondement. C'est le seul moment de sa vie où l'on puisse l'intercaler.

Rabelais, nous dit-on, arriva de Rome cà Lyon en fort mauvais équipage, sans argent et obligé cependant de se rendre à Paris. Il s'arrangea pour voyager gratis. Il y a deux versions sur le moyen auquel il eut recours. Voici d'abord le récit des Particularités de la vie de M. Babelais:

« Ayant gagné la ville de Lyon, il s'avisa d'un plaisant stratagesme, et qui eust esté fort dangereux à un homme moins cognu. A la porte de la ville par où il entra, il prit de meschans haillons de diverses couleurs, les mit dans une petite valise qu'il portait, et ayant abordé une hostellerie, il demanda à loger une bonne chambre, disant à l'hostesse, qu'encore qu'elle le veist en mauvais estât, et à pied, il estoit homme pour luy payer le meilleur escot qui fust jamais fait chez elle; il demande une chambre escartée, et quelque petit garçon qui sceust lire et escrire, avec du pain et du vin. Cela estant fait, eu l'absence du petit garçon, il fait plusieurs petits sachets de la cendre qu'il trouva dans la cheminée ; et le petit garçon estant arrivé avec du papier et de Tencre, il luy fit faire plusieurs billets, en l'un desquels il y avait, Povionpour faire mourir le Boy; en l'autre, Poison pour faire mourir la Heine; au troisième. Poison pour faire mourir M. le Duc d'Orléans, et ainsi des autres enfans de P'rance; appliqua les billets sur chacun des petits sachets, et dit au i)etit garçon: Mon enfant, gardez-vous bien de parler de cela à vostre mère ny à personne, car il y va de vostre vie et de la mienne ; puis remit tout en sa valise, et demanda à dîner, qu'on luy apporta.

Pendant son disner, l'enfant conta tout à sa mère, et elle transie de peur, crut estre obligée d'en avertir le prévost de la ville, veu la mauvaise mine du pèlerin.

C'estoit en ce temps là que M. le Dauphin avoit esté empoisonné, et que toute la France avoit esté affligée au dernier point. Le prévost est adverty de tout, fait quelques légères informations, entre dans la chambre de Eabelais, se saisit de luy

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et (le sa valise. Sa mauvaise raine, le travail qu'il avoit souffert par le chemin, et les mauvaises réponses qu'il rendoit, le firent grandement soupçonner, car il ne leur dit rien, sinon: Prenez bien garde à ce qui est dans ma valise, et me menez au Roy; j'ay des choses estranges à luy dire.

Il est empaqueté, rois sur un bon cheval, et fait partir sur l'heure ; on luy fit bonne chère sur le chemin sans (lu'il luy coustast rien ; et en peu de jours arrivé à Paris, est présenté au Roy, qui le cognoissoit fort bien, et luy demanda où il avoit laissé M. le Cardinal du Bellay, et qui l'avoit mis en cet estât ? Le Prévost fait son rapport, montre la valise, les jjaquets et les informations qu'il avait faites ; Rabelais raconte son histoire, prend devant le Roy, de tou'es les poudres qui estoient de pures cendres : le tout se termina à rire, et la Cour à s'en moquer.

Voici maintenant la version, un peu arrangée de M. Paul Lacroix, d'après les Elogia Rabehesiana^ de Leroy.

On raconte qu'en arrivant à Lyon, il fut forcé de s'arrêter dans une hôtellerie, faute d'argent pour continuer sa route, et comme il ne voulait pas se faire connaître, de peur de compromettre le oecret de sa mission, il imagina un singulier stratagème, pour sortir de cet embarras, qui a passé en proverbe sous le nom de «quart d'heure de Rabelais», li s'était déguisé de manière à n'être reconnu de personne et il fit avertir les principaux médecins de la ville qu'un docteur de distinction, au retour de longs voyages, souhaitait leur faire part de ses observations : la curiosité lui amena uu nombreux auditoire, devant lequel il se présenta vêtu singulièrement, et parla longtemps en contrefaisant sa voix, sur les questions les plus ardues de la médecine. On l'écoutait avec stupéfaction. Tout à coup il se recueille, prend uu air mystérieux, ferme lui-même toutes les portes, et annonce aux assistants qu'il va leur révéler sou secret. L'attention redouble: «Voici, leur dit-il, un poison très-subtil (boucon) que je suis allé chercher fi\ Italie, pour vous délivrer du roi et de ses enfants. Oui, je le dest'ne à ce tyran, «lui boit le sang du peuple et qui dévore la France » A ces mots ou se regarde eu silence, ou se lève, on se retire. Rabelais est abaudouuii

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de tous. Puis, peu d'instants après, les magistrats de la ville font cerner l'hôtellerie : ou se saisit du prétendu empoisonneur, on l'enferme dans une litière, et on l'emmène sous bonne escorte. Pendant le chemin il est hébergé aux frais de la ville ; on le traite même mnrinifiqiiement, comme un prisonnier de distinction ; il arrive enfin à sa destination, frais et dispos. François P'^ est prévenu de l'arrestation d'un grand criminel : il veut le voir : on conduit devant lui Rabelais, qui a repris son visage et sa voix ordinaire. François I'^'" sourit, en l'apercevant : «C'est bien fait à vous, dit-il, en se tournant vers les notables de Lyon, qui avaient suivi leur capture , ce m'est une preuve que vous n'avez pas peu de sollicitude pour la conservation de notre vie, mais je n'avais jamais soupçonné d'une méchante entreprise le bonhomme Rabelais.» Là-dessus, il congédie très gracieusement les Lyonnais confondus, et retient à souper Rabelais, qui but largement à la santé du roi et à la bonne ville de Lyon.

La seconde version n'est pas plus acceptable que la première. M. Paul Lacroix suppose que le cardinal avait donné à Rabelais une mission pour Paris; s'il en était ainsi, comment admettre qu'il ne lui eût pas donné en même temps une somme suffisante pour payer le voyage. M. Paul Lacroix est de ceux qui voient surtout le bouffon dans Ptabelais, et il est assez porté à lui attribuer les goûts de ses héros ; mais au pis aller, suivant lui,

Il n'avait de goût onéreux Qu'une soif un peu vive.

Nous le voyons partout économe et sage dispensateur du peu qu'il a. Comment admettre que de Eome à Lyon il eût déjà dépensé tout l'argent de son voyage ?

Et puis Rabelais avait vécu longtemps à Lyon, il avait été médecin de l'hôpital, il était connu

de tout le public intelligent de la \'ille. Comment admettre, d'un côté, que, dans un cas de besoin, il n'eût trouvé personne disposé à lui prêter la somme nécessaire ? Comment admettre d'un autre côté, qu'il ait pu se déguiser au point que personne ne l'ait reconnu et n'ait fait manquer ce beau projet, digne tout au plus d'un Scapin de comédie ?

Antoine Leroy place le fait en 1536; mais à ce moment, le procédé eût été non seulement étrange et incompatible avec le caractère de Rabelais tel que nous le montrent les récits authentiques, mais il eût été éminemment dangereux.

Ecoutons Voltaire:

On ajoute que c'était en 1536, dans le temps même que le roi et toute la France pleuraient le dauphin François qu'on avait cru empoisonné, et lorsqu'on venait d'écarteler Montecuculi, soupçonné de cet empoisonnement. Les auteurs de cette plate historiette n'ont pas fait réflexion, que sur un indice aussi terrible, on aurait jeté Rabelais dans un cachot, qu'il aurait été chargé de fers, qu'il aurait subi probablement la question ordinaire et extraordinaire ; et que, dans des circonstances aussi funestes, et dans une accusation aussi grave, une mauvaise plaisanterie n'aurait pas servi à sa justification. ^

La vie de Rabelais, ajoute Voltaire (il s'agit ici des Tçurticularitez) imprimée au devant de Gargantua est aussi fausse et aussi absurde que l'histoire de Gargantua lui-même.

Cette observation de Voltaire est tellement évidente que les biographes postérieurs placent ce fait en 1534, époque où nous ne voyons pas que l'auteur ait eu le temps ou une raison quelconque de se rendre à Paris. Il faut voir évidemment ici une

• Lettre siir Rabelais et sur d'autres auteurs, etc , 1767, réimprimée dans les Mélanges littéraires.

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histoire inventée à plaisir, une aventure digne de faire suite aux «Repues franclies de Villon >. Il est probable quen cherchant bien on la trouverait dans quelque roman, dans quelque pièce de théâtre antérieure, à moins toutefois que Rabelais ne Tait inventée lui-même et ne se soit amusé à la conter dans un moment de gaîté, ce qui expliquerait comment le candide Antoine Leroy aurait été amené à nous la transmettre.

Quoi qu'il en soit des motifs et des circonstances du voyage, la présence de Rabelais à Paris en 1537 est un fait indiscutable. Une pièce de vers latins adressée par Etienne Dolet à ce même cardinal de Tournon que nous avons vu si mal disposé pour Rabelais — nous représente l'auteur de Pantagruel assistant, avec d'autres amis, à un banquet donné pour le féliciter, lui Dolet, de l'heureuse issue d'une affaire où il avait été impliqué; il s'agissait d'un meurtre commis à Lyon et dont on l'accusait d'être comphce. Dolet s'était adressé au roi, qui l'avait déchargé de toute peine.

Rien ne manque au récit, dit M. Rathery, à qui nous empruntons ces détails, ni le lieu, ni la date, ni les noms des convives, ni la conversation qui s'engagea pendant le repas.

«Là prennent place ces hommes qu'on a nommés avec raison les lumières de la France : Budé, le premier de tous par la science; Bérauld, à l'esprit supérieur, à la parole facile; Danès, illustre par les connaissances les plus variées ; Toussain, surnommé la bibliothèque vivante ; Macrin pour qui l'art des vers n'a point de secrets ; Bourbon, riche également des trésors de la poésie ; Yoidté, qui donne aux savants de si belles espérances , Marot, ce Virgile gaulois, qui a le souffle divin de l'inspiration poétique, enfin François Rabelais l'hon-

neur de la médecine, qui peut rappeler les morts des portes du tombeau et les rendre à la lumière. ^

«Maints propos s'engagent entre eux : on passe en revue ce que les pays étrangers possèdent d'habiles écrivains : Erasme, Mélanchthon, Bembo, Sadolet, Vida, Jacques Sannazai-, on saine tour à tour chacun de ces noms par des acclamations bruyantes.

Ce qui ferait supposer que Rabelais avait en effet une mission ou plutôt une commission h Paris, c'est qu'il n'y resta que très peu de temps et se rendit en toute hâte à Montpellier, Quoiqu'il eût pris sur ses livres et au grand hôpital de Lyon le titre de docteur en médecine, il n'avait pas encore reçu formellement ce grade. Il lui fut conféré le 22 mai 1537 et il s'inscrivit à ce titre sur les registres de la Faculté. Il avait passé auparavant son examen de licence, mais à une époque inconnue et probablement à l'église, comme cela se faisait d'ordinaire, de sorte qu'il n'en reste aucune trace sur les registres de la Faculté de médecine.

Rabelais reprit pendant deux ans, comme docteur, les cours qu'il avait faits autrefois comme bachelier à la Faculté de médecine. 11 exposa et commenta les Pronostics d'Hippocrate,et fit une série de leçons d'anatomie. Dolet a consacré dans une pièce de vers latins celles où le professeur disséqua le corps d'un supplicié. Il faut dire que, quelque temps auparavant,

' Fraiiciscus Rabelresus, honos et gloria certa Artis Pœoniœ, qui vel de limine Ditis Extinctos revocare potest et reddere luci. Hos inter multos sernio tura nascitur, orœ Extemfm quid docti habeant scriptoris : Erasmus, Melîinchthon, Bembus, Sadoletus, Vida, Jacobus iSannazarus, plena laudantur voce vicissim.

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